LA BKOUETTE DE PAQUES
C'était dans un petit hameau.
Loin du village et de l'église.
Sous leur chaumière basse et grise Deux vieux époux causaient : « Femme, le temps est beau. Disait l'homme... Je sors, je m'en vais à confesse. A Monsieur le Curé j'en ai fait la promesse. »
C'était dans un lointain hameau.
La vieille était paralytique.
Elle dit : « J'ai promis aussi. »
— « Oui bien! fit l'homme, mais ici L'on viendra t'apporter pardon et Viatique. » — « Nenni! répondit-elle... A l'église j'irai Rendre honneur à mon Dieu, sans lasser mon cure. »
Mais elle était paralytique.
Or, une brouette était là.
Là, sous la hutte de bruyère.
Oisive, en housse de poussière.
L'un d'eux à l'autre au même instant la rappela. « Partons! » firent en chœur l'infirme et le bonhomme. Une heure après, ce char simple, et commode en somme,
La brouette, n'était plus là.
1. M. l'abbé Albert Leroy, prêtre d'Orléans. Le village est celui de Villem ou tiers, canton de Bellegarde (Loiret).
MELX EPOUX. 229
Regardez! vers la pauvre église,
L'un brouellaut l'autre, nos vieux
Marchent muets, graves, pieux.
En dépit des passants, du soleil, de la bise Qui devaient bien un peu troubler leur examen, Ils vont scrutant leurs cœurs tout le long du chemin,
Jusqu'au seuil de la pauvre église.
Ils ont goûté le don de Dieu...
Ils ont quitté le sanctuaire...
Elle absorbée en sa prière.
Lui content, les voilà s'éloigaant du saint lieu, Comme ils y sont venus, en naïf équipage... — Bonnes gens! pour ainsi s'aimer jusqu'à cet âge
Il n'est que de s'aimer en Dieu.
La Bible, qui a des chants pour toutes les beautés et les grandeurs morales, a célébré les vieux époux dans le Livre de Tobie : Tobie, le grand captif de Ninive, au foyer duquel rien ne manque de ce qui en fait un type incomparable : ni la sainteté, ni la charité, ni la présence du pauvre, ni la visite des anges, ni latendresse paternelle, ni l'inquiétude maternelle, ni la piété filiale, ni la suprême bénédiction du vieillard sur la tête du fils qui lui est rendu, de la fille qui lui est donnée. C'est là que se redisent ce que se rediront tous les époux qui auront médité sur ce drame intime et religieux où le ciel et la terre se partagent les rôles : « Puissions-nous avoir le bonheur d'une vieillesse pareille, saine et sainte 1 Couse nés camus ambo pariler sani! »
Dans son très beau livre Foi et amour, M. Ililaire de Lacombe veut que, de bonne heure, l'homme, le
jeune homme même, porte respectueusement et délicieusement sa pensée vers ces heures du crépuscule où la compagne de sa vie lui sera le suprême bonheur . « Alors, écrit-il, à ces dernières clartés du jour, regarde ta femme. S'il te reste un cœur, comme tu l'aimeras encore! Tu te demanderas même si tu ne l'aimes pas mieux qu'autrefois. Il y aura dans ton amour comme une vénération profonde. Celle qui fut la poésie de ta jeunesse sera là, sous tes yeux, portant sur son noble visage, dans les premières rides de son front, dans ses cheveux qui blanchiront, le poème douloureux et doux de ta vie. Tu la suivras silencieusement, avec une inexprimable tendresse. Tu te diras, en la considérant que, si tu as enirevu le ciel, c'est par elle ; et que, lorsque tu as été meilleur, c'est pour elle. La félicité la plus délicieuse qui soit au monde, l'amour, elle te l'a fait goûter ; et le plus grand honneur, celui de la paternité, elle te l'a présenté quand, pour la première fois, du sein de ses souffrances, elle a offert à tes baisers ton enfant. Tu l'as trouvée à ton foyer où tes amis devenaient plus rares, et où elle est demeurée ton espoir suprême, ton conseil, ton courage, ta paix. T'endormir sa main dans ta main lorsqu'il faudra mourir, reposer sous la même croix et te réveiller avec elle pour la vie qui ne finira pas, oh! que ce soit ton dernier rêve! Et celui-là, si tu veux bien, ne sera pas trompé ! »
Mais, hélas! on ne mourra pas ensemble ; et c'est là le grand déchirement de l'amour. Mais c'est là aussi sa suprême épreuve et la marque certaine de son immortalité. Les adieux de celui qui part ne sont point une séparation désespérée, mais un rendez-vous, et
un encouragement à suivre, un peu de temps encore, dans la solitude et dans les larmes, le rude sentier qu'on montait si facilement et si joyeusement ensemble. Le cœur de celui qui reste n'est plus qu'un vase brisé; et cependant il y porte, sans rien perdre de leur parfum, des souvenirs tristes et sacrés qui y seront désormais l'aliment de sa conversation intérieure. Il a entendu l'adieu qui lui fut fait alors, celui-ci :
... Étant aimé sur terre, on n'est mort qu'à demi. Pensez à moil vivez pour moi! La vie est bonne Avec un saint amour qui n'a blessé personne, Fait d'honneur et d'extase, et sans remords, et tel Qu'on peut l'offrir à Dieu comme un parfum d'autel. Vous revivrez ces jours chers à notre tendresse, Ce sont ces rêves-là qui font que la vieillesse Parfois, dans l'abandon des soirs mystérieux, A comme un éclair qui passe devant ses yeux.
Plus qu'un éclair, c'est une lampe pour la vieillesse que le souvenir de cet amour et de ce bonheur. J'aime sur ce sujet, cette page d'une noble dame qui parle, ou plutôt qu'on fait parler ainsi, de son mari défunt, à ses petits-enfants :« Alors que mon très cher mari vivait encore, la soirée se terminait toujours par une petite causerie où nous rêvions ensemble, dans la confiance et l'harmonie, de notre vieille amitié. Ce doux bavardage du couvre-feu était comme le prélude de notre prière du soir, et souvent se confondait avec elle. Je le vois encore assis auprès du feu, dans ce grand fauteuil rouge qui est là, et regardant la flamme, tandis qu'au dehors le vent soufflait dans les arbres, et que tous les échos de notre vieille demeure se réveillaient en grondant. — Heures bénies! comme nos âmes étaient proches! Dieu a
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rappelé à Lui le compagnon bien-aimé de ma vie. Je n'ai pas murmuré ; mais depuis, j'ai trouvé la solitude du soir bien douloureuse; car mon cœur aussi bien que mon esprit avaient pris l'habitude d'être heureux à cette heure-là. — Dune main tremblante j'ai écrit ici ce que j'aurais dû lui dire. Que ne puis-je écrire aussi ce qu'il m'aurait répondu? »
C'était de cette xie de souvenirs attendris mais plus jeunes que vécut désormais M. Guizot, après qu'en septembre 1828, il se fut vu arracher prématurément cette Pauline de Meulan, la femme supérieure qui lui avait donné seize années d'un pur bonheur : « Vous ne sauriez vous figurer, écrit-il cinq ans après, 29 juillet 1833, à une personne amie, combien je vis en sa présence, dans la communication la plus permanente et la plus intime. A tout instant, je la vois, je lui parle, elle me répond, elle assiste à toute ma vie, à toute mon âme. Et cette intimité, cette continuelle présence, s'étendent et s'affermissent chaque jour. Il me semble que chaque jour, je sais mieux, je devine plus sûrement ses impressions, ses pensées, que chaque jour l'harmonie est plus complète entre nous. Ce sont là mes bons, mes beaux moments, mes seuls bons...
« Il en est d'autres, hélas! ceux des bonheurs, des joies que je ne puis plus partager avec elle ; et son bonheur alors me manque plus que le mien propre... C'était hier après dîner, aux Champs-Elysées, du côté où nous sommes allés, il y a cinq ans, à la même heure, prendre ensemble le frais et des glaces. La musique était bonne, le ciel serein, l'air doux, la nuit claire; elle eût été si heureuse! Elle m'eût regardé d'une façon si charmante, elle se fût si tendrement
appuyée sur mon bras!... Vous voyez bien qu'il faut que je m'interrompe, Madame. C'est ce qui m'arrive dix fois le jour. Dix fois, vingt fois le jour, il faut que je m'arrête, que je reprenne possession de moi-même. Ali ! je suis sûr qu'elle a de moi une inexprimable pitié. »
Que l'amour conjugal est parfois ingénieux pour cousoler, ou du moins tempérer et tromper la douleur de celui qui reste, par un semblant de survivance de celle qui est partie !
J'ai lu que l'illustre naturaliste comte de Lacépède, premier grand chancelier de laLégion d'honneur, sous le premier Empire, était inconsolable delà mort de sa femme. Il l'avait lui-même soignée, ne quittant pas son chevet pendant ses dix-huit mois de souffrances. Il l'avait vue partir avec désespoir. Il en écrivait ainsi : « Désormais le poids de la vie pèsera trop sur ma tête, pour ne pas amener bientôt lafin de ma douleur. » En eiïet ceux-là purent le craindre qui virent alors le grand travailleur abandonner les études qui étaient sa vie, impuissant à penser, à observer, à écrire, et comme anéanti sous le poids écrasant de cette mort. Lui-même se sentait succomber, lorsqu'un mois après ce coup affreux lui arrive une lettre... de qui? Grand Dieu ! il a reconnu l'écriture ! il l'ouvre, stupéfait, tremblant, il la baise, il la lit l'arrosant de ses larmes. C'était son épouse chérie qui venait le consoler, le ranimer, lui protester de son persévérant amour. Elle le prie, elle lui commande au nom de Dieu, de vivre encore, de vivre pour la science et pour le bien. Elle ne l'a pas quitté et elle lui dit finalement : A bientôt, au revoir 1 En effet, le mois sui-
vant Lacépède reçoit une seconde lettre de la même chère main, plus caressante encore, plus suppliante aussi. Il en fut ainl^i chaque mois de cette année tout entière. Lacépède se reprit à vivre, à travailler, les chères lignes sous ses yeux.
C'était, on le devine, iM""" de Lacépède qui, prévoyant sa mort devenue inévitable et le brisement certain de l'existence de son mari, y avait préparé le baume guérissant, en confiant à un ami douze lettres d'elle avec prière de les lui faire parvenir, une à une, S la lin de chaque mois. La douzième était un suprême adieu. C'était la dernière, hélas. En la fermant Lacépède crut, ce jour-là, que la tombe de la défunte se refermait, hélas I pour la seconde fois. Mais le choc était amorti. L'énergie était revenue. Lacépède nous était rendu. La défunte l'avait sauvé.
Plus haute avait été, en quittant cette vie, la sollicitude d'une autre grande dame du même temps, iM""de la Fayette, née de Noailles, pour le salut de l'époux à qui elle voulait donner Dieu, après lui avoir donné vivante un dévouement porté jusqu'à l'héroïsme. On l'avait vue, l'intrépide femme, après avoir tenté d'intéresser toutes les cours de l'Europe au sort de son mari retenu prisonnier de l'Autriche, venir partager avec lui la rude captivité de la forteresse d'Olmiitz, en Moravie, « portée sur les ailes du devoir et de l'amour », comme s'exprimait Charles Fox. Or avec le devoir et l'amour, la foi lui avait dicté de suprêmes recommandations, desquelles le général écrivait, 1808, en deuil de celle qu'il appelle un ange de tendresse : « C'était une grande chrétienne que cette incomparable femme à qui j'ai dû un bonheur de tous les instants, pendant les trente-quatre
années de notre commune existence. Elle m'exprimait l'espoir, qu'en y réfléchissant encore, avec la droiture de cœur qu'elle me connaissait, je finirais par être convaincu de la vérité de la religion. Ce qu'elle m'a laissé de recommandations est dans le même sens, me priant de lire, pour l'amour d'elle, quelques livres que, certes, j'examinerai de nouveau avec un vérifable recueillement. Elle appelait sa religion, pour me la faire mieux aimer, la souveraine liberté; de même qu'elle me citait avec plaisir ce mot de Fauchet : « Jésus-Christ, mon seul maître !» On a dit qu'elle m'avait beaucoup prêché; ce n'était pas sa manière.... Mais je l'entendis plusieurs fois me dire : « Cette vie est courte, troublée. Réunissons-nous en « Dieu, passons ensemble l'éternité! » Or, ajoute La Fayette, j'ai plus que jamais besoin de croire que tout ne meurt pas avec nous! Et je ne suis pas insensible à la voix de la vérité quand elle parle ainsi le langage de l'amitié. »
Le veuvage c'est le vide, selon l'énergie même du sens de ce mot : la viduité. Sinon pour le remplir, du moins pour nous rattacher à ce qui demeure toujours, que reste-t-il encore? Une chose, un devoir qui renferme tout, et qui répond à tout : la Fidélité.
Fidélité du souvenir. Sans doute, souvenir de celui ou de celle qui n'est plus; mais fidélité d'abord au nom qu'ils ont porté et à la dignité de vie que ce nom commande. L'antiquité a placé haut la mémoire de son Andromaque. Nous avons, grâce à Dieu, des millions et des millions d'Andromaques
cliiétiennes. Mais le même devoir de chaste fidélité dont s'honore la veuve, ne sera-t-il pas corrélativementle devoir et l'honneurde l'homme? Et n'en avonsnous pas vu, de ces hommes fidèles, faire de leur veuvage un état de très haute et très pure perfection évangélique?
Fidélité à la cause, au passé, à l'histoire de celui dont une gloire pure a couronné le nom; et, cette couronne, il est beau que ce soit la main d'une épouse survivante qui la dépose sur sa tombe. Je me souviens que, le 15 février 1857, toute la société royaliste et catholique d'Orléans se pressai! pour vénérer encore, sur son lit funèbre, les traits endormis de la M"^ de Larochejaquelein, dans sa maison dite de Louis XI, où elle venait d'expirer presque nonagénaire. « J'ai passé ma vie dans les larmes, disait-elle dans ses derniers jours, je suis aveugle, je n'ai plus de force pour dicter le récit de mes dernières douleurs. » Le récit de ses premières souffrances, de ses premiers combats, la veuve de M. de Lescure l'avait laissé dans des Méinoires immortels, qui sont bien le plus beau monument historique qui ait été élevé à ces héros de la Vendée qu'elle avait suivis, jeune femme de vingt ans, sur les champs de bataille. Le plus beau monument élevé surtout à la mémoire de leur chef, le saint et grand de Lescure, qui blessé à mort, se sentant perdu, prenait la main de l'épouse en larmes, à laquelle il faisait ce dernier et religieux adieu : « J'ai combattu pour Dieu, il meferamiséricorde. Console-toi par l'idée que je serai au ciel. Dieu m'inspire cette confiance. Oui, je ne pleure que sur toi ! »
Des veuves se sont trouvées et se trouvent encore
— elles sont nombreuses dans nos Flandres — qui, après la mort de leur mari, ont repris son travail, ses affaires, mettant virilement la main ad forlia, comme il est écrit de la Femme forte. Ad fortia, au gouvernail de la barque qu'elles gardent dix, quinze ans, jusqu'à ce que l'ainé de ses fils puisse monter la remplacer à la barre. — Et celles encore qui, sur les ruines que leur a laissées un mari imprudent ou malheureux, vouent leur personne, leurs forces, leurs jours et leurs nuits, au travail écrasant de réédifier l'édifice de son honneur et de celui de ses fils. 0 les héroïnes obscures de l'amour conjugal et maternel!
Sur toutes les autres il y a les saintes. Telle cette sainte chrétienne que, il y aura demain soixante ans, je vis, à Domfront (Oise), convertir la maison et la gi'ande usine que venait de lui léguer son mari très cher, en un hôpital de malades. Là on la vit ellemême se dévouer à leur service, durant sa longue existence, s'y suscitant autour d'elle une famille religieuse, consacrée à Dieu sous le vocable expressif de Filles de la Compassion. C'est de là enfin que sa ruche essaima dans vingt autres fondations hospitalières de la contrée et au delà, desquelles elle demeura la mère, la tête et le cœur à la fois, jusqu'à l'âge extrême de quatre-vingt-treize ans, où il lui fut donné d'aller rejoindre son époux. Car, comme elle nous le disait, c'était pour lui qu'après Dieu elle avait travaillé et mérité, servant ainsi, au même lieu, l'honneur, la foi, les intérêts éternels, comme la popularité de l'homme dont le pays ne cessa de lui conserver le nom familier, vénéré et aimé : « La bonne Dame Alphonse. »
Mon frère, entre le nom et l'œuvre de cette veuve obscure, et le nom éclatant et l'œuvre magnifique de la grande veuve orientale, la classique Sémiramis, élevant à son royal époux un mausolée qui fut une des merveilles du monde, à qui donnerez-vous le prix?
Mourir ensemble et le même jour, mourir de la même mort, partager la même tombe : Quel autre et meilleur vœu peuvent faire deux époux pour la fin de leur vie ?
Dans la catacombe des saints Nérée et Aquilée, à Rome, on a découvert une de ces doubles tombes qu'on appelle Biscomium, parce que deux corps y reposent côte à côte. C'est le lieu du repos de deux époux que l'inscription antique nomme Redemptus et Paula. Il y est écrit : Vivatis in pace, Redempte et Paula. Et puis ces deux mots qui disent l'union parfaite et constante de leurs cœurs : semper concordes. Telle fut leur vie. — Et leur mort? Dans le loculus, près de leurs cendres, on a trouvé la fiole teinte de sang qui témoigne de leur commun martyre.
Ainsi même mort, reçue le même jour, et dormition dans la même tombe, après le même martyre, souffert pour la même cause, celle de Jésus-Cbrist : semper concordes. Est-ce la mort ; n'est-ce pas l'entrée à deux dans la vie, dans la paix? Redempte et Paida vivatis in pace .
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