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VIEILLARD ET ENFANT GRANDS-PARENTS

Le Père Lacordaire a écrit : « Après le regard de Dieu sur le monde, rien n'est plus beau que le regard du vieillard sur l'enfant, regard si pur, si tendre, si désintéressé, et qui marque dans notre vie le point même de la perfection et de la plus haute similitude avec Dieu, notre Père des Cieux. »

Dans le fils de son fils ou de sa fille, l'aïeul salue à la fois le souvenir et l'espérance. C'est la reviviscence perpétuée de la race; c'est sa survivance à lui-même que cet enfant de son sang, qui lui succédera, non seulement dans son nom, mais mieux que cela, dans sa foi, danssapensée, dans son honneur; et cela jusque dans un avenir duquel il ne voit pas le terme. Ce petit enfant va donc le faire immortel. Étonnez-vous qu'il mette en lui toutes ses complaisances ? N'est-ce pas un peu lui-même qu'il aime dans ce rejeton de l'arbre duquel il est le tronc?

M^ Dupanloup voit encore plus loin et plus haut; il écrit : « Je me suis demandé quelquefois : pourquoi l'enfant fait-il surtout la joie de ses grandsparents? Ils ne peuvent se lasser de le Voir, de le

bénir, de l'entendre, d'admirer sa force, son agilité, sa grâce, l'éclat, la douceur de ce sourire; la pureté, la transparence de ce front; la limpidité, la flamme de ce regard. Tout cela leur rappelle sans doute que nous vieillissons, que nous pâlissons, que nous mourons chaque jour; mais aussi que nous ne devions ni vieillir, ni pâlir, ni mourir; et que nous renaîtrons, et que nous refleurirons. Et cet enfant, qui est le renouvellement de la famille et de l'humanité dans sa fleur, est aussi comme un reflet de cette immortelle jeunesse que fut l'apanage primitif de notre nature, lequel lui reviendra plus tard dans l'héritage de notre Père des cieux. »

Au surplus, point n'est besoin pour aimer un enfant de considérer en lui une survivance du passé ou un présage de l'avenir. Tel qu'il est dans le présent, il est assez aimable de ses propres dons. Le même Évèque écrit : « L'enfant, c'est la bénédiction de Dieu et le dépôt du ciel... Il faut aimer les enfants pour les bien connaître, les étudier avec intelligence et amour. Sous ce regard profond et tendre, leur âme s'épanouit tout entière. On aperçoit quelquefois, derrière ce petit visage doux et riant, et dans le fond de cette mobile créature, quelque chose qui étonne d'abord, mais que bientôt on vénère avec tendresse. Lorsque Fénelon parle de cette merveilleuse grâce qui se nomme la simplicité, il ajoute que c'est la perle évangélique, digne d'être cherchée dans les terres les plus lointaines, un diamant d'une eau si pure qu'elle réfléchit toutes les plus belles clartés. Les bords du Gange qui nous envoient les perles de l'Orient, ne nous ont pas envoyé la simplicité : Je l'ai trouvée dans le cœur d'un enfant. »

GRANDS-PARE.NTS. 2il

C'est du vieillard et de l'enfant qu'on peut dire en vérité que les extrêmes se touchent. Il en est peu parmi nous qui échappent à cette attraction née de mystérieuses affinités entre le petit être qui ne fait qu'entrer dans la vie, et l'homme qui s'apprête à la quitter demain.

Ajouterai-je que, plus ils sont petits, plus ils nous attirent, semble-t-il? C'est bien l'enfant, au sens étymologique du mot, celui qui ne parle pas encore, infans, l'enfant au berceau qui m'inspire cet attrait; même l'enfant dans les langes, celui dont le poète dit que « par son rire il commence à connaître sa mère ». C'est là un sentiment que je pourrais appeler divin, puisque ce sont ces tout petits, parvuli, dont il est écrit dans l'Évangile que le Seigneur les prenait dans ses bras, lui qui se comptait dans la société de ses anges dans le ciel 1

Bien des fois, dans mon ministère de paroisse, ayant à parler d'eux pour les recommander à la charité chrétienne, il m'est arrivé d'appuyer ma requête par ces trois considérants : l'enfant c'est l'innocence, l'enfant c'est l'ignorance, l'enfant c'est l'impuissance; et, à tous ces titres, il a besoin de nous, et nous nous devons à lui.

11 ne tardera pas du reste à nous faire lui-même tomber sous le charme inconscient mais irrésistible de ses grâces. Le vieillard oubliera tout auprès de cette fleur des champs, qui s'entr'ouvre avec un parfum si pur qu'il lui fait oublier tous ceux dont son cœur s'était peut-être trop enivré autrefois. Pour lui — aujourd'hui pourtant si dépris de tout le reste — tout est renouveau, tout est surprise dans la fraîcheur de cette voix, la franchise de ce regard, la naïveté de ce

langage, la gracieuse gaucherie de ces manières, et cette ingénuité dont le naturel du moins nous change et nous console de la banalité et du convenu du monde et de la mode. On s'assied au bordde cette source, on sourit à ce chant d'oiseau, on respire l'air pur de ce matin. On se fait petit avec ces petits, en leur souhaitant tout bas, et pour nous et pour eux, de le demeurer longtemps encore.

Mais non; hélas! ils marchent, ils montent; et voici déjà que leurs doigts se barbouillent d'encre, qu'ils nous apportent leur première page, qu'ils nous récitent leur première fable, qu'ils nous tapotent leurs premières gammes. Ne nous ont-ils pas même confié leurs premières peines, et fait entendre leurs premiers pleurs?

Pleurs de l'enfant, délicieuse pluie Qu'un souffle amène, et qu'un baiser essuie Si doucement qu'il n'en reste plus rien; Pleurs d'autrefois que buvait un sourire, Qu'avec regret vous me faites redire :

Ah! le bon temps où nous pleurions si bienl

On remarquera que, dans la Bible, l'enfant et le vieillard occupent, si j'ose dire, une place sacrée, l'un à côté de l'autre. Samuel, près de l'Arche sainte, à côté du grand-prêtre Héli, pour qui le Ciel le fait confident et messager de ses justices. Joas dans le temple, à côté du grand-prêtre Joïada, de la main de qui il va recevoir la couronne. L'enfant de la veuve de Sarepta, ressuscité par Élie; celui de la Sunamite qu'Elisée ranime de son propre souffle et qu'il rend

vivant à sa mère. Et, dans le saint Évangile, l'enfant de Nazareth assis au milieu des docteurs du Temple, les écoutant, leur répondant, les interrogeant, les ravissant d'admiration par la révélation soudaine d'une intelligence trop précoce pour n'être pas divine... L'un ou l'autre de ces vieillards n'en fut-il pas, non seulement ébloui, mais attendri, ébranlé, éclairé ? Et ne se demanda-t-il point, dans un cœur ardent: «Que pensez-vous que sera un jour cet enfant? » Mais ces choses ne sont plus de la terre. Nous sommes entrés, par elles, dans le mystère du royaume des cieux !

Si l'enfant est beau pour tous, aimé de tous, combien plus ne l'est-il pas pour ses grands père et mère ! « C'est un amour d'une espèce toute particulière, écrit un fm moraliste. C'est comme une harmonieuse rumeur où l'on retrouve confusément toutes les sonorités d'une longue vie. En aimant ses enfants, la vieille mère se rapproche du seul foyer qui puisse réchauffer son cœur frileux. Leur seule vue la ranime. Leur jeunesse, leurs joues roses, leur confiance aveugle, leur bonheur de vivre, leur inexpérience naïve, tout, jusqu'à certains défauts héréditaires, lui offre un tableau charmant; charmant surtout parce qu'il réveille en elle le souvenir de son propre passé, et que, par le plus séduisant des songes, elle se retrouve en eux. Il semble que de leur bouche rieuse s'échappe un souffle printanier qui soulève ses cheveux blancs, et qui, comme une caresse, efface pour un instant les rides de son front... Aimer ses enfants et ses petits-enfants est le dernier, le seul bonheur auquel se puisse rattacher la vieillesse;

1 unique linceul où. elle puisse dormir heureuse et souriante, avant d'aller à Dieu ! »

Si aimer ses enfants et petits-enfants est le dernier bonheur d'une mère Agée, être aimé d'eux en est un autre et non le moindre. Entre tant de beaux exemples qu'il légua à ses enfants, Hippolyte Flaadrin, le grand peintre chrétien, leur laissa celui du culte de leur grand'mère. Il lui écrivait de Montmorency : « Les enfants parlent de vous, chère Maman, et de Paul. L'autre jour, j'étais sorti après le dîner, avec Auguste. Du haut de la terrasse construite devant la porte de l'église, j'admirais le ciel qui, d'un côté, gardait les traces d'un beau soleil couchant, et, de l'autre, portait le disque brillant de la lune. Auguste cherchait à compter les étoiles. Je lui parlai du bon Dieu. Alors il se mit à genoux sur les marches de l'église; et, appuyé contre la porte, les mains jointes, il se mit à prier pour vous, et pour nous tous. )) Il y a de Flandrin vingt lettres d'une semblable piété filiale et religieuse.

Un grand-père est roi, une grand'mère est reine. Reine-mère, elle ne règne plus; mais on lui doit tous les honneurs de la souveraineté. Ses petits- enfants forment sa cour et son escorte. « Us m'ont accompagnée aujourd'hui jusqu'au bout du parc, comme de véritables petits gardes du corps, écrit une aïeule de roman, protégeant leur vieille grand' maman qui, dans leur pensée, n'aurait pu se passer d'eux. Pierre guidait ma canne, et Louise écartait de temps en temps un petit caillou, gros comme une noisette, qui aurait pu me faire trébucher. Et en approchant du banc de grand-père, — c'était le but de notre pèleri-

nage, — ils sont devenus graves, comme dans le voisinage d'un lieu béni. Il l'est pour moi, en effet, ce coin solitaire où j'allais presque chaque jour autrefois, alors que j'avais des jambes et que nous étions deux. »

Volontiers la Reine-Mère parle du bon vieux temps 011 elle était sur le trône, et où tout s'en trouvait bien. Mais elle règne encore sur les cœurs par le prestige de la bonté. Ainsi, à défaut de l'autorité passée à de plus jeunes mains, elle garde l'influence, et elle l'exerce avec une discrétion qui est plus qu'un art : c'est une force. Elle n'a plus le commandement, mais il lui reste le conseil, éclairé par une expérience qu'elle met au service dévoué du. nouveau gouvernement de la petite famille : « Voilà, mon fils, ma fille, comment on faisait de mon temps. Ainsi ai-je fait pour vous. » Et elle sous-enlend pour qui sait comprendre : « Ne feriez- vous pas de même pour faire bien? »

Mais ce n'est pas à la bonne aïeule, gardez-vous-en bien, que vous confierez auprès des enfants le portefeuille de la Justice : elle est avant tout la mère de miséricorde. C'est par là que cette pacifique conquérante s'est ouvert le cœur de ses enfants, et qu'elle s'y assure des intelligences, et qu'elle s'y ouvre des portes par lesquelles elle fera passer ce qu'elle estime le plus en ce monde : l'image et le respect d'un passé plus beau que le présent, modèle d'un meilleur avenir, et dont déjà ces jeunes vénèrent dans sa personne, la relique, la gardienne et le type.

Elle est l'oracle du foyer; oracle non toujours obéi, mais toujours écouté. Lors même qu'on ne lui a pas demandé son conseil, on veut au moins obtenir après coup son approbation. On lui demande surtout ses

prières : c'est la grande prêtresse!... EUe-mùnie en apprend les formules aux enfants, en les faisant souvenir de l'âme des aïeux : « Ainsi ma mère, est-il écrit au même lieu, me faisait dans mon enfance agenouiller chaque jour près de son fauteuil à oreillettes pour dire ma prière. Et répétant ses paroles, je terminais toujours par ces mots : « Et bénissez, mon Dieu, ceux qui ne sont plus !" »

Le grand-père, lui, demeure toujours une majesté, môme quand il a associé ses fils à son empire : « .1 ne me suis jamais senti plus le maître que depuis qu • je nelesuisplus », disait un grand négociant de notre ville, retiré de ses affaires. Maitre, il l'est par son active direction d'une part, et d'autre part du fait de la déférence absolue de ses fils. Le roi du foyer peut déposer le sceptre : il garde toujours la couronne.

Le vieillard est donc roi. J'ai parlé de la couronne de la paternité : couronne royale, mais couronne sacerdotale aussi. Le père, l'aïeul, est le ministre de la prière au foyer domestique. J'en signalerai seulement et recommanderai un rit né de l'inspiration pieuse et hérité de la tradition des antiques générations de chrétiens. C'est la Litanie des saints de la famille. Le grand-père, la grand'mère l'ont composée eux-mêmes des noms appellatifs de chacun de leurs enfants ou petits-enfants, y compris ceux qui, hélas! ont été déjà rappelés de ce monde. La liste s'allongera à chaque nouvelle naissance, à la grande joie des vieux parents. Et le tout se fermera, comme dans les livres liturgiques, par une courte oraison, invoquant sur toutes

ces têtes la bénédiction de notre Père des cieiix.

Je n'ai pas à dire l'impression qui se dégage de cette prière familiale, récitée soit solitairement sur le prie-Dieu, au pied du lit; soit en commun le soir, par le patriarche de la petite tribu!

Il est devenu d'usage et presque de droit qu'un grand-père, qu'une grand'mère soient choisis pour parrain et marraine du premier-né de leurs petitsfils ou petites-filles. C'est un honneur qu'on leur réserve, et j'y trouve une belle et religieuse signification. C'est bien à eux, en effet, qu'il appartient de présenter à Dieu les prémices de leur seconde ou troisième génération. C'est bien à eux aussi qu'il appartient d'affirmer devant l'Église que ces nouveaux venus seront fidèles à la foi de leurs pères.

Mais, en môme temps qu'un honneur, c'est une mission qui leur est conférée d'En-Haut. Ce flambeau de la foi, ils ont pris là l'engagement de le transmettre, et d'en entretenir la lumière, dans cet enfant devenu aujourd'hui doublement le leur, dans l'ordre de la grâce comme il l'était déjà dans l'ordre de la nature. Et, le jour venu, ce sera un auguste spectacle que celui de cette vénérable grand'mère marraine, prenant son petit-fils à côté d'elle pour lui apprendre la loi du saint devoir, en lui rappelant les promesses sacrées de son baptême : « Mon enfant, lorsque tu ne parlais pas encore, j'en ai fait la promesse au bon Dieu pour toi ! »

Âvez-vous lu la légende de saint Hervé, l'aveugle breton, et de sa filleule et nièce, la vierge Kristina, qui est aussi son disciple? Elle habite, près de l'église et près de lui, une chaumière enveloppée de genêts d'or. Elle pare son autel chaque jour ; elle écoute ses

saintes leçons, à ses pieds ; elle lui chante ses plus beaux cantiques, qui le ravissent. Puis un jour, après une vision du paradis, le vieux barde chante à son tour. C'est le chant de l'adieu. Trois jours après : « Tinatk, fais-moi mon lit. » Kristina a compris, elle pleure. Le vieillard lui fait ses adieux pleins de larmes et reçoit les siens. C'en est fait, Hervé expire en louant Dieu, et c'est sa fille spirituelle qui lui ferme les yeux ^

Dans une de ses lettres, 18 septembre 1890, Lamache nous dit le bonheur qu'il avait à faire prononcer à ses petits-enfants le nom de Jésus. « Ce matin, écrit-il, j'avais à ma table de famille deux de mes petits-enfants. Je leur disais, pour la leur faire traduire en français, la formule habituelle de salutation que j'ai entendue tant de fois de la bouche des paysans alsaciens, lorsque je me croisais avec quelqu'un d'entre eux, sur le chemin : Gelobt sei Jésus Christus. Réponse : In Eivigkeit-. «

Le père de famille est prêtre dans la loi primitive ; et de là cette bénédiction que nous voyons les patriarches et grands personnages bibliques, Noô, Isaac. Jacob, David, Tobie, Raguel, Mathalhias faire descendre sur la tête de leurs fils à genoux. Dans la loi évangclique, la mère de famille désormais surélevée en Marie participe à ce sacerdoce; et elle aussi bénit ses fils et ses filles depuis qu'une femme, (( bénie entre toutes les femmes », a été trouvée disrne d'être la Mère d'un Dieu.

1. La Légende celtique, par le V" Hersart de la Villemarqùé , Vil, VIII, IX, X, p. 270, etc.

2. Loué soit Jésus-Christ — A jamais. Lettre de Paul Lamache, 18 septembre 1890. V. sa biographie par M. Paul Allard, p. 249.

L'histoire abonde en exemples de ces bénédictions paternelles et maternelles, descendant de la main d'augustes vieillards sur déjeunes fronts quis'inclinent devant eux filialement et religieusement. Chez nous c'est saint Louis mourant sur les ruines de Carthage : « Biaus chier fils, je te doingt toutes les bcnédissions que bon père peut donner ;\ fis. » — C'est Jean Gerson, le futur chancelier de l'Université de Paris, qui, le premier de ses six frères et sœurs, défile sous la bénédiction de son père et de sa mère, — C'est François de Sales s'agenouiilant devant M. et NP'de Boisy, qui à leur tour iront s'agenouiller devant leur fils, et se confesser à lui. — J'ai lu que l'illustre et saint martyr Thomas Morus, même pendant qu'il était chancelier d'Angleterre, ne manqua jamais de se présenter humblement chaque soir à son vieux père pour lui demander sa bénédiction. — J'ai lu aussi qu'un évêque, M^ de Léséleuc, récemment évêque d'Autun, tant qu'il fut près de sa mère, et âgé lui-même de plus de cinquante ans, se faisait un devoir de venir, avant de se coucher, s'agenouiller aux pieds de cette mère, pour lui demander pardon quand il craignait de l'avoir attristée, même involontairement. Puis lui, l'Évêque, se faisait bénir au front par cette femme vénérable.

J'aime mieux dire ce que j'ai vu dans la partie agricole de ce pays de Flandre où le règne de la bénédiction paternelle fleurit sous le toit de chaume comme au château, au village comme à la ville. Là, soit dans les classes riches, soit dans les classes pauvres, bourgeoises ou ouvrières, personne ne sortirait le matin, ni surtout ne se retirerait le soir, sans emporter sur son front cette sorte de talisman pro-

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lecteur. Les jeunes hommes ne songent pas plus à s'en exempter que les petits enfants, les jeunes femmes pas plus que les petites filles; le pêcheur qui va monter sur son bateau des côtes de Gravelines ou du Portel, non plus que le laboureur de Cassel ou de Hondschoote qui va reprendre sa charrue. Quelque chose manquerait à leur journée ou à leur nuit si elles n'avaient été consacrées d'abord par cette sorte de sacrement de la religion domestique.

Mais de ces bénédictions la plus auguste est celle qui est donnée chaque soir par les patriarches du foyer, à chacun ou chacune de leurs enfants et petitsenfants, inclinant leur front tour à tour devant le vieux fauteuil, demandant en silence le signe de la croix, puis baisant religieusement une main vénérable qui commence à se glacer. C'est parfois aussi l'heure des confidences, des aveux, des avis, des remontrances et des pardons; parfois aussi l'heure des larmes versées, consolées et essuyées? Vous en souvenez- vous, mon frère?

Outre la bénédiction ordinaire de chaque jour, il y a la bénédiction des solennités majeures de l'existence : la première communion, les grands départs et séparations, pour l'armée, pour les affaires, pour le long cours ou la grande pêche, pour le séminaire, le couvent, les missions. La bénédiction des fiançailles et du mariage, la bénédiction des prémices sacerdotales, avant la première messe : le père qui bénit le fils, le prêtre qui bénit le vieillard!... La bénédiction du lit de mort, de l'adieu. Quels tableaux j'en pourrais faire! Le ciel tout entier s'ouvre au-dessus de pareilles scènes!

Et après?... Après ceii^ bénédiction, les fronts mar-

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qués par cette main se sentiront sacrés par elle, et par elle avertis de n'avoir pas à s'avilir ou se profaner, de tout ce jour. Après, les pères et les mères apparaîtront aux cnfaUvS comme investis d'une sorte de sacerdoce familial. Cette imposition des mains, reçue à la fin de chaque journée, fait partie de ce sacrifice du soir dont il est parlé dans l'Écriture : Elevatio manuum tuarum sacri/îcium vespértinum.

Kt les pères et mères eux-mêmes? Ils respecteront dans leur personne un ministère qui les rapproche du Très-Haut; et ils se rapprocheront conséquemment de Lui par la sainteté et l'exemple de leur vie tout entière. Est-ce que d'ailleurs la seule vue de ces tètes, inclinées révérencieusement devant eux, ne leur a pas dit assez qu'ils ont charge d'âmes, et que comme ils ont eu l'honneur de les bénir, ils ont le devoir de les édifier et de les sanctifier?

La voilà donc en exercice cette noblesse, cette consécration que saint Paul attribuait aux pères chrétiens de son temps quand il les appelait Gens sancta, regale Sacerdotium. 0 rois et prêtres de la famille, n'abdiquez point; race sainte, n'apostasiez pas! J'entends dire, ô mes frères, que même chez nous, ce grand acte de foi tombe en désuétude; que vous ne savez plus bénir, pas plus que vous ne savez, hélas! gouverner et régner? C'est la croix qui tombe de votre couronne. C'est votre déchéance familiale que vous prononcez. Mais alors, que sera le vieillard, le père et l'aïeul, s'il ne veut plus être prêtre? Et, s'il n'est plus un sanctuaire, que va devenir le foyer?

Mais il en reste encore, grâce à Dieu, de ces foyers profondément chrétiens, sanctifiés par l'exemple des pères et mères, pieusement recueilli par une famille

fidèle. Je veux en citer un type admirable entre tous. Je présenterai celui de M. Emile Keller, le grand député et patriote alsacien français, mort le 20 février 1909, à l'âge de quatre-vingt-deux ans, entouré de ses neuf en''ants, survivants de quatorze, dent quatre filles religieuses et cinq fils officiers. Or, comme le Ojuin 1902, lui et sa digne femme, Mathilde Humann, la collaboratrice de toutes ses bonnes et grandes œuvres, célébraient leur jubilé de cinquantaine, le fils aine de cette dynastie de plus de cinquante enfants et petitsenfants, se leva et parla :

« Mon cher père et ma chère mère, dit-il, notre sœur aînée, Marie, à son lit de mort, il y a bientôt vingt-quatre ans, vous disait comme adieu : « Merci « de tout, de tout, de tout ! » Je reprends aujourd'hui ces mots profondément gravés dans nos cœurs; et au nom de tous mes frères et sœurs, je vous dis à mon tour : « Merci de tout, de tout, de tout! » Merci de l'éducation si forte et si tendre que vous nous avez donnée. Merci d'avoir imprégné notre âme de foi chrétienne, d'amour de Dieu et de la sainte Communion, à laquelle nous venons de participer tous ensemble ce matin, à qui nous devons les joies incomparables de ce jour. C'est là, à cette divine Table, que nos cœurs se sont sentis intimement unis aux vôtres, dans d'inelTables sentiments de reconnaissance et d'espérance. Merci de tout, de tout, de tout! »

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