L'AMITIÉ VIEUX AMIS
J'estime, expérience faite, que les vieilles amitiés sont les bonnes, et les vieux amis les meilleurs. Bonnes et fortes amitiés forgées au feu de l'épreuve, faites de longs souvenirs, souvent de travaux, de périls, de souffrances endurées côte à côte : l'amitié des vieux compagnons d'armes, vétérans de vingt campagnes ; l'amitié des vieux compagnons de voyage qui, à travers vingt tempêtes, ont fait ensemble, sous la même voile, le tour non du monde, mais de la vie.
Je n'ignore pas que néanmoins les grandes amitiés antiques, celles qu'ont célébrées la Bible et la poésie, sont celles de jeunes héros dans la fleur de l'âge : David et Jonathas; Achille et Patrocle; Nisus et Euryale. Chez nous, l'amitié devenue classique de La Boétie et de Montaigne, est celle de deux jeunes hommes dont le second meurt à vingt-neuf ans. Passons donc en saluant, mon frère : mais c'est du vieillard que je parle.
Lacordaire a écrit : « J'ai cru longtemps que la
jeunesse était l'âge de l'amitié; et que l'amitié ellemême était comme le gracieux préambule de toutes nos aflections : je me trompais. La jeunesse est trop légère pour l'amitié; elle n'est encore assise ni dans ses pensées ni dans ses volontés; et elle ne peut, en se donnant, que donner l'espérance. D'autre part, la maturité est trop froide pour ce grand sentiment. Devrons-nous donc inscrire l'amitié parmi les rêves de la postérité d'Adam? Mais non, et ici ma propre histoire m'arrête ; et il me serait aussi difficile d'être incrédule en amitié que de l'être en religion. Je crois à l'attachement des hommes comme je crois à la bonté de Dieu ; et je me reprends pour dire que, sauf la première enfance, aucun âge n'est iQ\propre à l'amitié. Si la jeunesse y apporte plus de promptitude dans la sympathie, l'âge miir plus de constance; la vieillesse pour sa part, y apporte plus de détachement et de profondeur. C'est donc une rare et divine chose que l'amitié, le signe assuré d'une grande âme, et la plus haute des récompenses visibles attachées à la vertu. »
C'est un ^'ieilla^d, Fénelon, qui, à mon sens, a le mieux écrit de l'amitié et des amis, ,1e viens de relire les dernières lettres que, de sa ville lointaine de Cambrai, il adressait aux amis fidèles qui avaient vieilli avec lui : le duc de Beauvilliers, le duc de Chevreuse, l'abbé de Langeron, l'abbé de Chanterac, etc. Qui donc a aimé comme lui? « Il me semble, mon bon duc, que votre cœur est le mien, tant j'y suis uni. — Je ne vis plus que par l'amitié, et c'est elle qui me fera mourir... bes grands amis font notre plus grande douceur, en attendant qu'ils fassent notre plus grande douleur. » — Et qui donc pleura ses amis
comme lui? « J'avoue que je me suis pleuré en pleurant mon ami qui faisait la douceur de ma vie. — On serait tenté de désirer que tous les vrais amis s'entendissent pour mourir ensemble, le même jour, » etc., etc.
Tout près de nous, l'amitié de Montalembert et de Lacordaire n'a pas eu son égale eiu grandeur et en beauté. L'historien du premier a eu raison de dire : « N'est-il pas permis de dire que non seulement cette amitié a été la consolation et l'honneur de leur vie, mais aussi qu'elle honore l'humanité; et, par son élévation, sa tendresse, sa fidélité constante et désintéressée, elle peut servir de modèle aux âges à venir? »
Mais si belle qu'elle fût à son matin plein de grâces, à son midi plein déclat, je ne sais si elle ne l'est pas davantage encore à son couchant. L'est aux dernières années de Lacordaire que s'adressent des lettres telles que celle-ci : « L'amitié qui nous unit depuis trente ans est pour moi, comme je te l'ai dit souvent, le grand honneur et un des rares bonheurs de ma vie... Je ne t'écris rien qui ne me soit dicté par l'amour de ta gloire et l'amour de ton âme, mais surtout par la profonde reconnaissance que m'inspire l'homme qui, tant de fois, m'a fait ressentir les plus profondes et les plus pures joies qu'il soit donné à l'àme humaine d'éprouver. » C'étaient deux frères : nous les retrouverons tels jusqu'au dernier soupir.
Qui donc a dit que « souvent un amour est déjà vieux après trois semaines, tafidis qu'une amitié de quarante années est encore jeune »? C'est cette survie de l'amitié qu'un jour Chateaubriand symbolisa dans cette allégorie, pastiche de l'antique, écrite par lui
J56 LAMITIÉ.
pour l'album de M"" de Rémusat. Voulez-vous y reposer un instant vos regards?
« La Gloire, l'Amour et l'Amitié descendirent un jour de l'Olympe pour visiter les peuples de la terre. Ces divinités résolurent d'écrire l'histoire de leur voyage, et le nom des hommes qui leur donneraient l'hospitalité. La Gloire prit dans ce dessein un morceau de marbre, l'Amour des tablettes de cire, et l'Amitié un livre blanc. Un soir les trois voyageurs se présentèrent à ma porte. Je m'empressai de les accueillir avec le respect que l'on doit aux dieux. Le lendemain matin, à leur départ, la Gloire ne put parvenir à graver mon liom sur le marbre. L'Amour, après l'avoir tracé sur ses tablettes, l'effaça bientôt en riant. L'Amitié seule me promit de le conserver dans son livre. »
Je rêve de voir refondre ensemble le De Amicitia et le De Senectute : Ce serait le livre de l'Amitié en cheveux blancs. Chacun de nous pourrait y contribuer, mon frère, avec ses souvenirs et ses notes. Tâchons-y donc ensemble.
Tout d'abord, il faut nous y résigner, mon frère : à partir d'un certain âge, on ne fait plus de nouvelles amitiés. On a dit avec raison que l'amitié est un arbre qu'il faut avoir planté de bonne heure, si l'on veut cueillir ses fruits, lesquels elle ne donne bien mûrs que tard, en l'arrière-saison.
Mais, hélas I que d'amitiés plantées jeunes n'arriventpas jusqu'à cet âge, déracinées par les tempêtes, ou desséchées, glacées pnr les frimas! De nos amis
(l'enfance, camarades d'école, de collège ou de garnison, combien nous restent aujourd'hui; aujourd'hui pourtant à celte heure froide, où souvent toute affection de famille nous étant ravie, une chaude amitié nous serait si bonne !
Où laretrouveric»ns-nous?Ghez les jeunes? ils aiment ailleurs. Le sentiment que les meilleurs daigneront accorder à notre âge, n'est pas proprement Familié, mais tout au plus une affection révérentielle qui les tiendra à distance. Que si, en plus, nous avons eu le malheur de devenir quelqu'un ou quelque chose, la flatterie s'en mêlera peut-être. Mais des courtisans ne sont pas des amis.
Amiticia pares invertit aut facit, l'amitié suppose la parité ou elle la crée. Or,la première des parités n'est-elle pas celle de l'âge? Mon frère, mon ami, c'est encore entre vieux que l'on s'aime le mieux.
N'est-ce pas ce que Lacordaire a dit. dans sa langue grandiloquente : « Par un privilège admirable, le temps confirme l'amitié. A mesure que les événements passent sur la ^de de deux amis, leur fidélité s'affermit par l'épreuve. Ils voient mieux l'unité de leurs sentiments au choc qui aurait pu la détruire ou l'ébranler. Comme deux rochers inébranlables au bord des mêmes vagues, ils regardent le flot des années attaquer en vain l'immuable correspondance de leurs coeurs. Il faut vivre pour être sûr d'être aimé, >»
Est-ce la parité des conditions et des fortunes qui forgera ce nœud? Ce serait un nœud bien fragile, comme la fortune elle-même. Au départ, les amis marchent de pair, en se donnant la main. En route, les situations changent, l'angle d'écartement s'élargit.
LE VIEILI.AIU>. 17
258 LAMITIE.
L'un est trop haut, l'autre se trouve trop bas et s'efface : M Adieu, Dante, adieu fr^re! Entre dans ce palais... »
Qui rapprochera les distances? iNi les bienfaits ni les sers'ices rendus n'y parviendront par eux-mêmes. Sur ce point, l'amitié des humbles a des pudeurs, des liertés, des susceptibilités, desquelles on n'aura raison de l'autre côté, que par des égards, des respects, des prévenances, une modestie simple et sincère, qui sont i)ien ce qu'il y a de plus délicat dans ce commerce. Pour le comprendre et le pratiquer ainsi, il ne faut pas moins d'élévation d'esprit que de bonté de cœur : M II y a dans la pure amitié un goût où ne peuvent atteindre ceux qui sont nés médiocres », dit La Bruyère.
La disparité du caractère et du tempérament estelle une insurmontable barrière et empêchement A Famitié? Non point absolument. Il est des amitiés dont les éléments se complètent par la différence des natures associées et unies. La charpente de l'amitié est faite, comme celle des navires, de l'ajustage des angles rentrants et des angles sortants, des creux et des bosses de chacune de ses pièces. Il ne faut pas d'ailleurs que la parité des âmes aille à la suppression de l'individualité. N'a-t-on pas dit que l'idéal, dans l'amitié, c'est de ne faire qu'un, mais de se sentir deux?
La disparité des opinions, des opinions politiques particulièrement, est peut-être celle qui, de nos jours, a le plus profondément et obstinément divisé des esprits, qui se touchaient d'ailleurs par les racines du cœur. La politique, le croirait-on, la politique qui brouille et embrouille tout, faillit un moment brouiller entre eux Montalembert et Lacordaire.
C'était dans ravaiit-deriiière année de celui-ci, 1860: t< J'admire, se plaint-il, j'admire qu'ayant la mémo foi et les mêmes principes, il nous soit constamment impossible de nous entendre! » — « Et moi, répond l'ami, j'admire comment avec des caractères si divers et dans des positions si différentes, nous nous sommes constamment entendus sur les points essentiels, et défendus l'un l'autre contre des ennemis communs... Quand nous étions jeunes et ardents tous lesdeux, tu m'aimais plusque je ne t'aimais. Aujourd'hui, les rôles sont renversés. Je ne m'en plains pas! » — A quoi Lacordaire répondait, ouvrant ses bras : « A mon dernier soulfle, et jusque dans le tombeau, mon plus doux souvenir sera que notre amitié aura toujours été sans nuage et snns rupture. Nous ne fûmes pas deux, et cela couvre tout. Adieu, je t'embrasso, el je suis toujours pour toi ce que j'étais en 1830. '* Deux ans après, Lacordaire mourait, et, près d'expirer, il ne cessait de redire à Montalembert qui l'embrassait en larmes : « Je t'aime bien I Je t'aime bien ! » Ce fut leur dernier adieu.
Notre amitié sera pins qu'une liaison; elle sera une action, une association, une collaboration aux mêmes œuvres, pour le service du pays, de l'Église, du bien universel. Propriétaires àla campagne, hommes d'affaires dans le cabinet et le conseil: hommes du grand travail à l'usine ou à l'atelier ; hommes et femmes de la grande charité chrétienne et patriotique; je m'empresse d'ajouter : Écrivains dans la même presse, avocats des mêmes causes; professeurs des mêmes doctrines; chantres des mêmes vertus et des mêmes grandeurs religieuses ou nationales; ne prenons pas notre retraite de ces nobles
emplois, et n'assignons pas de limites d'âge à l'activité de ces services. Bien plutôt nous nous encouragerons l'un l'autre à demeurer fidèles au rendez-vous de l'œuvre, jusqu'au dernier soupir. Lacordaire pensait ainsi, quand il écrivait à son ami : « Un de mes derniers bonheurs serait que nous pussions mourir sur le même champ de bataille. »
Mieux que cela encore : Notre amitié sera d'abord une société d'émulation et de secours mutuel pour l'amélioration, l'édification et le progrès spirituel de l'un et l'autre. Il faut qu'entre vous et moi, mon frère, ce soit à qui vaudra le plus et fera le mieux. Nous nous avertirons, nous nous conseillerons, nous nous corrigerons. Vous en avez le droit et je vous en fais un devoir; car je vous sais en plus la manière de le bien faire. Tout sera bien venu de ce qui viendra de vous; et vous pouvez toutme dire, la bouche parlant chez vous de l'abondance du cœur. Vous serez donc, mon frère, ma conscience par votre regard, mon miroir par votre exemple, mon guide par vos démarches, que je suivrai avec joie, mes pieds dans la trace de vos pas. Si je m'égare, vous me redresserez; sije chancelle, vous me soutiendrez; sije tombe, vous me relèverez. Vous me consolerez aussi, sije suis malheureux, et vous viendrez à moi comme firent les amis de Job dans son infortune. Mais il est écrit des trois amis de riduméen , qu'ils attendirent sept jours et sept nuits, silencieux, assis dans la stupeur de sa grande misère, avant d'ouvrir la bouche, chacun, l'un après l'autre, pour le plaindre et le consoler. Vous n'attendrez pas si longtemps qu'eux pour le faire, mon frère ; et vous n'aurez pas, pour me convaincre, à tenir de si longs discours.
Plus haut encore, mon frère. Lacordaire a écrit : « Dès que nous aimons, nous voulons sauver l'àmc aimée, fût-ce au prix de notre vie, c'est-à-dire lui donner la vérité dans la foi, la vertu dans la grâce, ]a paix dans la rédemption. » Ainsi Ozanam aimait-il .lean-Jacques Ampère, lequel, hélas! n'avait pas hérité de la foi de son illustre père. Avcz-vous lu, mon frère, dans la vie d'Ozanam, la lettre que celui-ci, le plus jeune pourtant, le moindre, écrit à l'illustre voyageur qui part pour sa Promenade de trois mille lieues en Amérique? Mais son àme n'est pas en règle avec le devoir chrétien. Avez-vous entendu alors ces accents de douleur et de crainte quand, le ât août 1851, il le voit à la veille de prendre la mer pour une absence dont il ne verra pas le retour? « .Sans doute, vous êtes chrétien par les entrailles, j'ose dire, par le sang de notre incomparable père. Vous en remplissez tous les devoirs envers les hommes, mais ne faut-il pas les remplir envers Dieu? Ne faut-il pas le servir? Ne trouveriez-vons pas dans ce service des consolations infinies? N'y trouveriez-vous pas la sécurité de l'éternité?... La philosophie sans doute a connu Dieu, mais elle ne l'aime pas ; et a-t-ellc fait jamais couler une de ces larmes d'amour dont un catholique trouve la source dans la communion, et dont l'incomparable douceur vaudrait le sacrifice de toute une vie? » Enfin, ce cri d'alarme, ce cri d'appel: « Ah! si quelquejour, dans une ville d'Amérique, vous étiez malade, sans un ami à votre chevet, souvenezvous qu'il n'est pas un lieu de quelque importance aux États-Unis, où l'amour de Jésus-Christ n'ait conduit un prêtre pour y assister le voyageur catholique. ))
Je u'ai rien dit encore de l'amitié dans le sacerdoce. Si l'amitié entre jeunes prêtres est déjà un don des cieux, combien plus entre vieillards qui, eux,n'ontplu'; alors ni ascendants ni descendants à aimer? Le vieux prêtre est seul; sa vieillesse est triste. Derrière lui plus rien, devant lui la tombe; à côté de lui, qui donc lui donnera la main pour la dernière étape? C'est alors que j'ai vu s'associer deux vétérans retirés du service. Ils habiteront sous le même toit : ils s'assoiront au même foyer; ils monteront au même autel, ils liront dans les mêmes livres; ils se répondront les mêmes prières, se rediront les mêmes souvenirs, prononceront les mêmes noms, reprendront les mêmes promenades, partageront les mêmes pensées, recevront les mêmes amis, vivront delà même espérance : celle dabord d'être assistés et bénis à l'heure suprême par une main de prêtre qui sera aussi une main de frère; puis celle de se retrouver associés encore inséparablement dans la céleste compag-nie de ces vieillards qui présentent l'encens à l'Agneau rédempteur et déposent leur couronne devant l'autel éternel .
C'est une amitié semblable qui, de nos jours, unissait xM^Gay, le saint évêque d'Anthedon,et M. l'abbé Perdrau, curé de Saint-Étienne-du-Mont. Le pieux et éloquent évêque auxiliaire de Poitiers écrit ainsi à son ami : « Vivre en Dieu, cher ami, la vie n'est que là ; mais quelle vie il y a là ! Et nous y vivons ensemble, et y vivrons à jamais. Est-ce que, si le bon Dieu a besoin de gens qui témoignent qu'on est heureux et bien heureux à son service, vous et moi, cher ami, nous ne nous présenterons pas les prenjiers? Vingt
MliUX AMIS. 2G3
ans de prêtrise, et plus de sept mille messes! C'est comme un ciel tout semé d'étoiles. »
Et une autre fois : « Très cher ami, sans faire tort à Nisus et Euryale, non plus qu'à Oreste et Pylade, avouons que, depuis Jésus-Christ, l'amitié vraie ne naît point, sans la sève bénie du Sauveur. — Mon bon frère Joseph, ma chère sœur Pauline, enfants de Dieu, membres sacrés de Jésus, est-ce que l'affreuse malice de notre temps n'est pas pour nous faire juger et sentir que notre part est magnifique? Tous trois nous avons la même foi, les mêmes espoirs, les mêmes amours, nous marchons vers le même terme. Et, quand nous y serons arrivés, nous nous trouverons assis au même festin, et nous nous aimerons comme on n'est pas capable de s'aimer sur la terre ! »
Heureux donc qui a connu l'honneur, le bonheur, la grâce d'amitiés semblables. C'est, après le souvenir de notre père et de notre mère, le souvenir le meilleur et le plus sacré de notre vieillesse qui s'en enchante encore et s'en rajeunit mélancoliquement et délicieusement.
Que ne puis-je donc, moi aussi, les dire telles que je les ai goûtées, et laisser voir ici quelque chose de ce qu'elles m'ont donné de joie et fait de bien! Que ne puis-je du moins déposer à cette page, comme un dernier hommage, lesnoms toujours aimés queje lus autrefois au bas de tant de lettres : pieuses reliques qui du moins aujourd'hui me consolent un peu de ces entretiens tantôt graves, tantôt joyeux, que je ne puis plus avoir avec eux que dans la prière et devant Dieu. Il en est trois surtout à qui mon esprit, ma conscience, mon cœur, aiment à se reconnaître redevables de ce qu'ils sont.
Barthélémy A ubert, Frédéric Briigère, A Ibert Ifetsch le sage, le docte, le saint consommé, guides et modèles de ma jeunesse, amis de mon âge mûr, frères de ma vieillesse, qui m'avez devancé tous trois dans rimmortalité... Mais que diront ces trois nomsàceux qui ne vous ont pas connus?
Au dernier survivant, j'avais dit, en la solennité de sa cinquantaine de prêtrise, 6 janvier 1895 : « Cher maître et ami, nos deux existences furent trop longtemps unies pour être à jamais séparées, je veux espérer qu'elles se rejoindront un jour. Vous m'avez écrit, le jour de vos soixante-dix ans, que votre entrée dans ce monde avait été difficile. Il est plus facile d'en sortir pour entrer dans un meilleur. Nous nous y suivrons de près. Mais vous passerez le premier, afin qu'à votre suite, je sois là-haut le bien reçu. Vous parlerez pour moi : cela me tiendra lieu de mérites. Et là le bon Maître ne nous séparera pas ; car « qu'il est bon le bon Dieu! » comme disait le père Hetsch. Et ainsi le paradis me sera meilleur, partagé avec lui, avec vous* ! »
« 0 mortssichersetsi regrettés, écritHenri Lasserre, nous avons vécu ensemble quelques heures rapides, entre deux stations ; et voQà que brusquement vous avez disparu et que, me laissant solitaire et triste continuermon voyage, vous avez, hélas! emporté avec vous mon souvenir endolori et comme un lambeau de mon cœur. Adieu, adieu, un adieu déchirant! Le train poursuit sa marche impassible, repart à toute vitesse,
1. A M. Barthélémy Aubert, ancien préfet des études du petit séminaire de la Chapelle (Orléans), mort à l'ûgc de quatre-vingt-quatre ans le 31 décembre 1904. C'est lui qui aimait à dire, dans ses derniers i<iurs : u J'ai vécu toute ma vie sous le charme de Dieu. »
et j'appelle en vain , les bras étendus vers vous. Vos oreilles mortelles ont cessé de ni'enteiidre, vos yeux mortels ne peuvent plus me voir.
« Mais vous, Seigneur, qui nous les aviez donnés, et nous les avez repris, vous qui, nous en avons l'espérance, les avez reçus dans le sein de votre miséricorde infinie, et nous les rendrez un jour en votre paradis, 6 mon Dieu, vous voulez être le compagnon fidèle quine nous quitte jamais. Quelle que soit l'heure, quel que soit le lieu, à tous les instants du parcours, vous êtes avec nous; et c'est au sein de votre immensité que s'accomplit le mouvement qui nous entraine. Vous vous trouviez au point de départ, vous serez au point d'arrivée ^ »
1. Henri Lasserre mort à l'âge de soixante-douze ans, le 22 juillet 1900. Voir 5a vie, sa mission, ses lettres, \)&t Louis Colin, Paris, Bloud, 1907.