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Le vicomte Armvnd de Miii.iN, Poussielguc

tholiques d'ouvriers. Je revois encore, à Orléans, dans notre Institut musical, bondé de monde, un jeune capitaine de cuirassiers en uniforme, dont l'entrée fut saluée, acclamée par la vaste salle pleine. Lui se levant, s'inclina d'abord devant W Dupanloup. Puis il se présenta gravement à cette assemblée, déjà sympathique et conquise, en plaçant sa parole sous les auspices d'un livre récent, le Récit d'une sœur. « Les malheurs de ma famille sont connus du monde entier, » dit-il. Le capitaine A.1bert de Mun venait nous entretenir de la création de Cercles où l'ouvrier et le patron allaient se rencontrer habituellement dans la fraternité évangélique, et la main dans la main. C'était bien le relèvement des humbles. Or, à cette époque, année 1875, l'œuvre comptait déjà, en France, 130 comités, 150 cercles, et 18.000 membres dont 15.000 ouvriers. Plus tard, M. de Mun devait porter à la tribune politique les mêmes initiatives sociales, le même patriotisme, le même christianisme, avec la même éloquence, plutôt agrandie encore par la grandeur de sa cause et le malheur des temps. Une seule chose y manquait alors : le prestige de cet uniforme sur lequel il avait jeté tant d'éclat. II avait dû le déposer, en démissionnant, à trente-quatre ans, la mort dans le cœur : « Lorsque m'arriva, écrit-il, la lettre du ministre qui acceptait ma démission, je la plaçai sur mon prie-Dieu, et je renouvelai, dans le sacrifice qu'elle faisait irrévocable, l'offrande de mes forces à la cause de Dieu. »

A Lille, je trouvai active, zélée, honorée, sympathique, bienfaisante, l'École économique de Le Play. C'était bien l'École du relèvement du peuple qu'\

faisait fleurir un de mes amis, jadis le familier et le secrétaire du maitre*. J'aimai cette école formée d'hommes vertueux, esprits cultivés, élevés, consciences droites, dévoués à tout bien, éloignés de tout excès; et qui, partie de ce qu'elle appelait le Décalogue éternel, aboutissait logiquement et pratiquement à l'Évangile et à l'Église, dont elle secondait l'œuvre civilisatrice et pacificatrice. C'est sous la bénédiction de Léon XIII, que Le Play expira le mercredi saint 1882, le lendemain de sa communion pascale. Et nous ses fidèles, nous n'eûmes plus alors qu'à nous réunir ensemble pour nous souvenir de ses leçons et nous redire ses exemples, dans le petit sanctuaire en deuil où je célébrai pour lui, quelques jours après, 6 mai, à l'autel de Celui que le prophète appelle « Le Prince de la Paix^ ».

Mais l'école de Lille par excellence, l'école sociale catholique, l'école non seulement de la justice et de la paix sociale, mais de la charité et de l'amour, religieux et passionné, de l'humble, du pauvre, de l'ouvrier considéré dans le Christ, c'est celle que, depuis trente années, nous avons vue naître, fonctionner et grandir dans la piété et les bonnes œuvres, sous le nom à' AssociaLion catholique des patrons chrétiens du Nord. Elle avait eu son prélude, et beaucoup son modèle, dans celle du Val-des-Bois,

1. M. Aug. Beciiaux, profcssfiur d'éronomie politique ;\ roniversifé catholique de Lille, membre correspondant de l'Inslilnt.

2. Frédéric Le Play, dans notre ouvrage Jm foi et ses victoires, t. H, p. 251-358.

sortie tout entière de la foi ardente et pratique de M. Léon Harmel, qu'il sullit de nommer. Elle eut ses fondateurs, organisateurs et zélateurs, dans de grands industriels qui fuient en même temps des saints. Je n'en puis nommer ici que quelques-uns, mais non les moindres. Alfred Dutilleul, Henri Bayart, et Cf s deuxhommes de Dieu dont les noms ne se séparent pas : Philibert Vrau et Camille Féron-Vrau, « les Deux- Frères ».

Ils n'étaient pas des théoriciens ni des économistes, ils étaient des patrons et des patrons chrétiens. Ils étaient de ceux qui s'étaient dit, je cite : « Quiconque emploie un homme s'er. charge et en répond. M Ils étaient de ceux qui avaient tourné leur grandeur en bonté, et leur puissance en charité. Ils avaient fait avant que de dire; et ce qu'ils ont fait dans leurs usines pour l'organisation du travail chrétien, en vue du bien corporel et spirituel de leurs ouvriers, ouvrières et employés, demanderait des volumes, qui s'écrivent du reste. Cette réformation et transformation de leurs usines avait commencé par leur propre sanctification; et leur action avait été surtout celle de leur exemple, et de leur généreux désintéressement. C'était dans la retraite spirituelle, et c'était de la prière et des pieux exercices que naissaient ces institutions d'assistance, de prévoyance, de préservation, de moralisation, de mutualité, et de confraternité, qui dune corporation ouvrière ou d'une usine font une famille prospère, unie, religieuse, heureuse. Je remercierai Dieu toute ma vie d'avoir assisté souvent et présidé plusieurs fois à ces réunions mensuelles du Château-Blanc, puis de Notre-Dame du Ilautmont, d'où cinquante ou soixante industriels

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de la région emportaient la conviction de leur devoir patronal, la grâce de l'accomplir, et l'idéal réalisable d'une société de travail, dont l'Évangile serait la loi, et où la paix serait reine parce que Dieu y serait roi.

C'était bien l'œuvre de l'Église. La direction comme l'inspiration venait d'elle. En 1887, sur 1.500 pèlerins des cercles ouvriers conduits à Rome par M. de Mun, 170 appartenaient au Nord. Au pèlerinage suivant, 1889, patrons et ouvriers, plusieurs milliers s'inclinaient ensemble sous la parole illuminatrice de Léon XIll. Enfin, plus récemment, dans une inoubliable audience, le 8 février 190S, Pie X pouvait leur dire : « Vous nous consolez, chers fils, par la pensée du grand bien que vous avez fait jusqu'ici, et du bien plus grand encore que vous ferez dans l'avenir; par l'exemple que vous donnez, non seulement aux chrétiens, mais à ceux qui se flattent de sauver la société, dans cette tempête, oublieux qu'ils sont de l'ouragan qui gronde sur leurs têtes et du naufrage qui les menace. »

Écoutons cette voix. Notre expérience est faite; ma longue vie m'aura appris de quel côté est l'amour et le bon service du peuple, et de quelle religion il peut attendre son relèvement. Ce ne sera certainement pas de cette religion de l'humanisme que, depuis trente ans,, préconise parmi nous l'enseignement officiel. On m'en faisait lire l'aveu dans ces lignes d'un journal qui n'est pas nôtre, le Temps : « L'homme est un Dieu auquel on cesse de croire dès qu'on l'a

connu, à moins que l'on ne trouve, en dehors de lui, des raisons plus hautes et désintéressées de l'aimer toujours, môme quand il est le moins aimable. » — « Aimer son prochain dans les profondeurs stables, dit Maurice Maeterlinck, Trésor des humbles, c'est aimer ce qu'il y a d'éternel chez les autres ; car le prochain par excellence, c'est ce qui se rapproche le plus de Dieu, c'est-à-dire ce qu'il y a de pur et de bon dans les hommes. » Disons le mot sans ambages, c'est aimer Dieu en lui; le Fils de Dieu fait homme en lui.

C'est jusque-là qu'il faut l'aimer, c'est jusque-là qu'il faut le relever : Amour et relèvement se confondent ici. Nous relèverons le peuple premièrement dans ses droits, par la justice; dans sa conscience par la morale, dans son intelligence par l'instruction et l'éducation. Mais l'instruction qui l'éclairé et ne l'égaré pas, mais l'éducation qui l'élève et ne le rabaisse pas. Nous le relèverons dans sa dignité par le respect de lui-même, et par le juste sentiment de sa liberté d'homme et de notre commune égalité devant Dieu. Nous le relèverons enfin dans son courage, au sein de sa rude lutte pour l'existence, par la foi en un Dieu qui le voit, et l'espérance d'une béatitude qui à lui surtout fut promise.

Pour cela, nous nous rappellerons ces paroles de Jules Simon, qui me reviennent : « C'est une action virile que d'aller sous le toit du pauvre porter la science de la vie, ranimer le courage, donner un outil, de l'ouvrage, de la fierté, de la sécurité. Mais si l'on pouvait, si l'on osait, à cette âme endormie, parler des vérités éternelles, de la solide espérance ! Le bien fait alors ne serait plus comme la pierre que

l'on jette dans Tabinie, qui fait grand bruit, et un certain mouvement dune seconde, suivi d'une éternelle immobilité... Nous craignons seulement qu'il n'y ait plus d'apôtres. »

Nous serons ces apôtres du peuple. Les jeunes se lèvent, mais ils sont jeunes. Ils ont l'activité, mais ils n'ont pas l'autorité. Qui la leur apportera, avec la sagesse et le conseil? Que le vieillard se mette à leur tête. Il est une bonté et une majesté tout ensemble. Qu'il donne sans doute, mais en même temps que ses lèvres s'ouvrent comme sa bourse, et que sa parole achève le geste de sa main.

Qu'il aille donc, qu'il parle. Il connaît le monde, la vie, la route, la science, le combat. Qu'il parle au pauvre qu'il aime, à l'encontre de ceux qui le flattent en le méprisant. Qu'il parle en réponse au mauvais journal, au mauvais cabaret, à la mauvaise école. Point n'est besoin pour cela de tribune ou de rostres, point n'est besoin de longues phrases ou de grands éclats. Qu'il parle comme chacun parle, comme on parle au village, comme on parle au faubourg. Qu'il cause le long du chemin, au coin du feu, sur le seuil de l'atelier ou du comptoir. Qu'il parle au chevet des malades, pour leur rappeler le grand médecin et le divin remède ; qu'il parle à l'enfant qui parlera au père; qu'il parle aux frères ennemis pour les réconcilier ; aux semeurs de mensonge pour les démasquer. Qu'il parle de sa pauvre voix qui s'éteint ou s'éraille. On l'entendra assez; son exemple, son passé ont déjà parlé pour lui. On ne l'acclamera pas, on ne l'applaudira pas, mais on l'aura compris ; et sa parole sera tenue pour la vraie, pour la bonne, parce fju'clle est de lui, c'est-à-dire d'un cœur plein

de Dieu, de la charité de Dieu, et que c'est le Christ lui-même qui en inspire les accents : Spiritus oris tui Christus !

C'est de la plénitude d'un tel cœur, croyant, compatissant, conscient de la misère humaine, matérielle et morale, que parlait aux ouvriers de son Cercle catholique le vénérable Paul Lamache, cet ami d'Ozanam que nous avons déjà cité. Le vieillard écrit le 27 avril 1876 : « C'est parce que j'ai acquis par mon expérience, le sentiment profond de l'inlirmité de notre nature déchue, c'est parce que je suis reconnaissant envers le bon Dieu des moyens qu'il a établis pour nous élever au-dessus de notre corruption propre en nous unissant à lui : c'est parce que j'éprouve le besoin et que j'ai l'habitude de maintenir et de fortifier en moi tous les sentiments qui font la dignité et la joie de l'âme humaine, allection conjugale, affection paternelle, amitié, charité, patriotisme, zèle consciencieux dans l'accomplissement des devoirs professionnels, que j'essaie de faire partager ces mêmes convictions à nos ouvriers des Cercles catholiques. J'ai la parfaite certitude de travailler ainsi au bonheur, même temporel, de l'individu et de la famille. «

Et, à mon tour, laissez-moi, mon frère, m'écrior avec Augustin Cochin : « Mon Dieu, que la vérité est belle! Et que n'ai-je plus de temps et de forces, pour la manifester aux hommes! »

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