CHAPITRE XVIII
Les dernières années de la vie sont des années de deuil : une voie bordée de tombeaux.
Nos pères et mères ont disparu les premiers. C'est de leur départ qu'a daté pour nous la vieillesse. On n'est plus jeune du moment où il n'y a plus personne à notre foyer qui nous dise encore : « Mon enfant! »
Puis les tombes succèdent aux tombes. Ce sont des époux qui se disent adieu pour toujours : « Ah ! s'écriait l'un d'eux, comment quitter sans désespoir la main que l'on a couverte de baisers, et que l'on voudrait retenir éternellement sur son cœur! »
Ce sont des frères et des sœurs qui sont arrachés des bras les uns des autres : « C'est mon sang (|ui coule : avulsa sunt viscera mea, » s'écriait saint Bernard, pleurant la mort de son frère. Et la tristesse suprême : les enfants expirants sous les yeux de leurs parents : Impositique rogo^ juvenesante ora parentum!
Eh bien, qu'ils pleurent, ceux qui restent. Qu'ils pleurent, les fils et les filles, les veufs et les veuves,
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les frères et les sœurs. Qu'ils pleurent les saints et les saintes, en se souvenant des larmes de Jésus sur Lazare! Ces divines larmes ont légitimé les nôtres. Larmes sacrées d'Augustin sur Monique, d'Ambroise sur Satyre, de Grégoire sur Basile, Césaire et Gorgonie; de Jérôme surNépotien : « Mon Népotien, le tien aussi, Héliodore; le nôtre ou mieux celui du Christ, et d'autant plus le nôtre. 11 nous a donc quittés, nous vieillards, en nous laissant le poignard de sa mort dans le cœur ! »
Cependant il nous faut recommencer à vivre. On Wvra mal; mais il faut vivre. Qui nous apprendra à le faire? qui nous assistera? qui nous soutiendra? Il est raconté dans lÉvangile que « lorsque Marie pleurant sur Lazare eut entendu sa sœur lui dire que le Maître était là, eUe se leva du lieu où elle pleurait ». Qui nous fera nous lever de notre deuil et de nos larmes? Qui nous apportera la consolation avec l'espérance? C'est d'elle, de la consolation, soit humaine, soit divine, que je voudrais m'entretenir avec vous, aujourd'hui, mon frère.
Avant le christianisme, les grands esprits accablés de leursdeuils, allaient en demander raison à la philosophie. On nous a fait lire dans nos classes la lettre de SulpiciusàCicéron. Le grand homme pleurait une fille adorée. Ni la gloire, ni les consulats, ni l'amour de Rome ne le pouvaient consoler Je Tullia. Sulpicius lui répond par une de ses impressions de voyage : <' Lorsque je naviguais sur les côtes de la Grèce et qu'entre Égine et Mégare mes regards se promenaient sur les ruines de vingt cités autrefois florissantes et aujourd'hui gisantes sans nom dans la poussière, je
LA CONSOLATIOX. 285
me disais en moi-même : « Dois-je m'étonner que les « années qui ont renversé tant d'édifices fameux ré- « duisent de même en ruines nos frêles existences? » Tel était donc l'unique baume que la philosophie éloquente avait trouvé pour adoucir l'incurable soulfrance! Le bel esprit qu'était Cicéron s'en tint-il pour consolé? Je ne sais. Mais le père, le père?
Cependant voici saint Paul, qui, lui aussi, a visité la Grèce et l'Italie, il ne vient pas, comme Sénèque son contemporain, apporter aux affligés les dolentes consolations des Lettres à Marcie ou de la Consolation àHelvie. Aux Thessaloniciens, qu'il vient d'évangéliser, il écrit ces hautes et fermes assurances qu'il faut citer tout entières. C'est le large lever de rideau de l'espoir en Dieu* : « Je ne veux pas, mes frères, vous laisser ignorer, en ce qui regarde vos chers endormis, que vous n'avez pas à vous attrister comme font les autres qui n'ont point l'espérance, sicut et cœteri qui spem non habent. Car si, comme nous le croyons, Jésus notre frère est mort et est ressuscité, Dieu ne manquera pas de faire ainsi de ceux qui sont morts en Jésus, les appelant à leur tour à se réunir à Lui, pour vivre avec Lui à jamais. Consolez-vous donc, ô pères, ô mères, ô frères, ô sœurs, ô époux, ô amis; ne soyez plus inquiets de ceux qui dorment sous terre ; ne contristemini de dormientibus ; ils se réveilleront. Ne vous demandez plus ce qu'ils sont devenus? Ce qu'est devenu Jésus lui-même, car ils ont été appelés à le rejoindre. Vos corps mortels eux aussi rejoindront un jour leurs âmes immortelles; quia nos qui vivimus,