I Thessal., iv
gui relinqiiimur , shnul rapiemur cum illis; et sic semper cum Deo erimns. »
Toujours avec Dieu et toujours avec eux ! Tout est dit dans ces lignes, charte de notre espérance. Je la voudrais voir écrite en tête de chaque testament, gravée sur chaque tombe, déposée dans chaque cercueil.
Et cependant, voyez : Le monde des grands du siècle a repoussé la consolation divine. A Athènes, Paul est moqué par les sages de l'Aréopage, dès qu'il aborde la question de la résurrection de la chair : « C'est assez. Nous t'entendrons là- dessus une autre fois. » A Césarée de Palestine, au prétoire de Festus, devant le roi Agrippa, le Président l'arrête au premier mot qu'il en dit, se récriant tnagiia voce, et le traitant d'insensé : « Insanis Paule, les livres t'ont dérangé la tête! » Mais tous ces grands étaient des heureux. Ceux qui, au contraire, reçoivent et vont recevoir la parole d'En-Haut, les fils delà consolation, ce seront les affligés, les désolés, les esclaves, les veuves, les orphelins, les vieillards, ceux et celles qui pleurent, et desquels Jésus a promis qu'ils seraient consolés.
Ainsi en fut-il dès le premier âge chrétien. Il y avait d'un côté ceux qui avaient vainement demandé la consolation aux philosophes et aux poètes du néant et de l'oubli. Quand ils avaient déposé les cendres de leurs morts dans de beaux marbres, ou qu'ils les avaient recueillies et rangées dans les urnes funéraires de leurs Columbaria, ils gravaient là des noms illustres, de pompeuses épitaphes, des titres, des louanges, des regrets. Souvent on y voit la figure symbolique d'un cœur duquel s'échappe un souffle,
une flamme : c'est le dernier souffle. Avez-vous visité, à Arles, par e.\emple, les plus anciennes tombes romaines qui bordent l'avenue mélancolique et si suggestive des Aliscamps? Et à Rome, les nombreux tombeaux delà Voie Appiciine? Chaque inscription évoque le souvenir de quelqu'un ou de quelque chose d'un passé évanoui. Kieii n'y fait appel à une survivance quelconque, ni n'évoqua l'idée d'un avenir ultérieur : ces endormis, c'est la foule de ceux qui se sont excommuniés de l'espérance ; sicut et cseteri qui spem non habent.
A quelques milles de là se creusent les catacombes. Ceux qui descendaient là, en y conduisant leurs morts, n'avaient pas lu les Tusculanes ni les OEuvres morales deSénèque, ni celles âfe Plutarque, ni les Pensées de Marc-Aurèle. Mais ils avaient lu l'Évangile et les épltresdans lesquelles Paul apprenait à leurs pères que la vie présente se changerait en une meilleure, que ce corps animal qu'ils confiaient à la terre se relèverait transfiguré en un corps spirituel et immortel. Geite « espérance toute pleine d'immortalité », ils la symbolisaient dans des emblèmes de vie renais-; santé : la palme, le phénix, etc. que représentaient d'éloquentes peintures où l'âme et la pensée suppléaient à l'absence de l'art. Puis sur le tuf de ces murs, ou dans ces loculi, ils écrivaient des adieux, des au-revoir qui illuminent ces lieux sombres de la clarté des cieux. Avez-vous lu, dans le cimetière de Saint-Calixte, ce triple graphite, qui fait tant rêver? Je cite de mémoire et en substance. Sofronia mea, vivAS in Deo! c'est le premier adieu, un souhait. Puis un second, ailleurs : Sofronia mea, Sofronia dulcis, vrnES in Deo; c'est une espérance. Enfin, le
dernier, un peu plus loin : Sofronia bona, Sofronia mea, vivis in Deo : c'est la certitude et un cri de bonheur!
Depuis ces premiers siècles, la double mentalité de la famille humaine, devant les coups qui la déciment, n'a pas varié. Il y a encore d'un côté ceux qui n'espèrent pas : Spe7n non habentes; il y a, de l'autre, ceux que le même Apôtre appelle Spe gaudentes^ les consolés qui espèrent. Mais que faul-il donc pour espérer? Croire que les absents vivent encore. « Rachel pleure ses fils et ne veut pas être consolée, est-il écrit, parce qu'ils ne sont plus. » Pour l'être, il lui faut croire qu'ils vivent et qu'elle les retrouvera un jour.
Tu n'iras donc pas, Rachel, porter ta douleur et en demander le remède à nosdocteursda néant, tu ne serais pas comprise, et tune les comprendrais pas. Us ne croient pas, comma toi, au Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, le Dieu des vivants et des morts. « Notre fin, disent-ils, est la même que celle des bétes. » Et alors, ô mère, tes cris se feraient entendre plus douloureux en Éphrata, avec des gémissements et des sanglots.
Chez nous, sur les hauteurs de la sagesse humaine, la philosophie ne sait que balbutier la consolation. C'était pourtant une plume éloquente, sincère, que celle de M. Guizot, par exemple. De plus, lui-même, homme de douleur, deux fois frappé au cœur comme époux, comme père, qu'a-t-il appris d'elle pour la consolation de la douleur des autres? « Ne comptez que sur vous-même, écrit-il stoïquement à un de ces grands
meurtris, un ami, M. deUémusit, octobre 1826. Repliezvous sur votre cœur : là est la blessure ; mais là aussi est la force. » Quelle force? Celle de l'action extérieure. « Faites comme moi. J'appartiens tout entier au dehors, je suis comme un homme qui n'a plus de chez lui et qui désormais passera sa vie dans la rue. » Mais qu'y trouve-t-il? L'oubli? Oh, non. Il se récrie : « Oublier est indig-ne de l'homme. Mon plus grand sujet d'irritation contre les hommes et le monde est le besoin et la facilité de l'oubli. La vraie mesure de la force des âmes est pour moi dans la durée d'une juste douleur. »
Il se souviendra donc : « Faisons-nous du souvenir une sorte de présence réelle qui remplace la réalité absente, mais non détruite... J'ai besoin de la présence réelle de ceux que j'aime. »
Ce besoin d'une sorte de présence réelle, l'Église catholique y donne une première satisfaction dans cette très réelle communication des âmes qu'elle nomme la communion des saints. Mais M. Guizot est protestant, il ne la connaît pas; et il en est réduit à cette aspiration imprécise, dubitative, plaintive : « Dieu ne permet pas, je pense, que nous ayons une vue claire des relations qui subsistent entre nous ici-bas et ceux que nous avons aimés. Mais je suis sûr, malirré les ténèbres qui nous séparent, qu'ils sont touchés de la tendre fidélité de notre cœur. » Ces ténèbres qu'il accuse, le dogme catholique les a pénétrées de ses clartés; ces relations d'outre-tombe l'Église les entretient dans un mystérieux commerce qui commence ici-bas la consolation, en même temps qu'il aiguillonne le désir et ranime l'espérance. C'est parce qu'il ne l'a pas connu que M. Guizot
restera dans le vide, dans l'ombre et dans le froid'.
Non plus que la philosophie, le monde n'offre de consolation à nos deuils désespérés. Parmi les hommes du monde, les hommes de peu de foi, j'estime que les pi 11 s francs s ont ceux qui se récusentpource service, en raison de leur incompétence et de leur impuissance. Tel l'excellent Edmond Rousse dont j'ai là les lettres sous les yeux : c Mon ^deux et bien cher ami, je suis navré, bouleversé de la mort de ton frère. Mais pardonne-moi, mon pauvre Henri, je devrais te dire seulement : Courage!... Carenfm, que veux-tu? Il faut retourner tou.*^ les deux aux lieux communs, et nous prendre aux chansons qui, depuis tant de siècles, endorment les douleurs de l'humanité. Pense à tes enfants, à ta femme, au brave frère qui te reste, àtes amis, à moi ton second frère... Tiens, mon pauvre Henri, je suis un mauvais consolateur, et j'ai la main trop lourde et le cœur trop tendre pour cette chirurgie. Souffre et pleure, ami; je souffre et je pleure avec toi. Je suis avec vous tous de cœur et d'âme; et je veux vous le dire avant que votre cher mort vous ait quittés pour toujours! »
Et voilà tout ce que l'amitié a trouvé, sous la plume d'un homme decœur et de beaucoup d'esprit, maisqui ne sait pas encore espérer et prier, et qui s'en tient finalement à ce regard indécis et flottant dans le vague : « Assure ta femme que ma pauvre mère a bien prié et prie chaque jour pour vous et vos chers morts ce grand Être dont la toute-puissance a de si impénétrables secrets-. »
1. M. Guizot, Lettres à M. et M"' Ch. Lenormant. Ayant-propos de M"' de Cabrière, p. xxvii. Lettre LXXXII, p. 164. Lettres à sa famille. A V"* la comtesse Molien, p. 292; à M. de Rémusat, p. 60 et 62, etc.
2. il. Edmond Rousse, bâtonnier du Barreau de Paris, de l'Aca-
De nos jours le premier poète de l'Angleterre, Tennyson, a consacré le plus populaire de ses poèmes, In memoriam, h. se pleurer à lui-même, dans plusieurs milliers de beaux vers, la mort d'Hallam son ami. Cette longue Nénie se place sous l'invocation de celui qu'il salue : « Fils tout-puissant de Dieu, immortel amour! Strong son of God, immortal Love! » Mais le consolateur immortel qu'il invoque est-il l'Ami divin qui pleura sur le sépulcre de Lazare?... C'est à peine si je me rassure, en lisant ces derniers vers d'un autre de ses poèmes, VAbyme : « Paix! Paix! Ainsi soit-il! Car l'ayant aimé, je l'aime pour toujours. Non, les morts ne sont pas morts, ils sont vivants! »
Deiim cui omnes vivunt, chante lÉglise sur le cercueil des siens.
S'il nous faut entendre un poète, prenons-le chez nous. Remontons plus haut, jusqu'à 1837. Là voyons l'esprit le plus hautain, et non le moins sceptique de la pléiade d'alors, mais le plus tendre des fils, abattu
demie française. Lettres à un ami, 16 novembre 1871 et 22 mai 1875. M. le marquis de Ségur, son successeur à l'Académie française, a dit de lui:
a Use préparait vaillamment au mystérieux passage, s'opurant dava» « lage chaque jour, et sans cesse obsédé, selon son expression, par la « hantise de l'au-delà ». Quelques lignes intimes, écrites dans ses clernicis temps, nous font pénétrer dans le fond de son âme : « Il est « bien tard, y lit-on, pour que je puisse espérer le complet apaisement n d'un cœur qui ne veut pas vieillir et d'une âme qui n'a jamais connu « le repos. Mais ce que je crois fermement, c'est que le désir de croire, « la volonté et la passion de croire, nous seront comptés pour beaucoup « dans le jugement que nous aurons à subir un jour... Chaque soir, « devant le fauteuil où s'asseyait ma mère, devant le lit où mon frère « est mort et où je m'endors en pensant à eux, je m'agenouille et je « prie, si c'est prier que de laisser monter mon âme vers ces espaces « infinis où je cherche, où j'ap|)elle, où ma pensée éperdue sent la « puissance immuable de l'Être inconuu qui tient cet univers dans sa • main ! »
parla douleur au pied du lit de mort de sa mère; et recueillons-y des aveux et des prières qui nous consoleront de tant d'autres paroles d'orgueil et de révolte tombées de la même main, de la même plume.
Alfred de Vigny écrit dans le Journal d'un poète qu'éperdu de douleur devant la dépouille de cette mère , il s'était d'aboi'd réfugié dans ses plus doux souvenirs de fils: '< Mais inutilement, » écrit-il; et tout de suite : « Omon Dieu, donnez-moi la certitude qu'elle m'entend, et qu'elle sriit ma douleur; qu'elle est dans le repos bienheureux des anges; et que par vous, à sa prière, je puisse être pardonné de mes fautes. »
Devenu soudain plus humble, il est plus paisible aussi : « D'où vient, ù mon Dieu, qu'après cette profonde et ardente prière, je rentre dans ma maison déserte, plus paisible que je n'étais, et avec plus de force pour contenir mes larmes? » C'est la force due à une foi qu'il implore plus vive, et il dit : « Quand vous rompez ces liens pour toujours, ô mon Dieu, pourquoi ne pas nous donner la force de croire qu'ils seront renoués, et de le croire sans hésiter? »
Mais voici qu'il n'hésite plus; et c'est bien la foi, l'espérance, la confiance qui finalement éclairent et consolent ces lignes : « J'ai pleuré à genoux devant elle, j'ai pleuré amèrement. Et cependant je sentais que son âme sans péché était délivrée ; et que, revêtu d'une splendeur virginale, planait au-dessus de moi son beau visage , dont les yeux étaient doucement entr'ouverts, comme dans le sommeil des bienheureux. Mon Dieu, si les épreuves sont une épuration à vos yeux, recevez-la; et qu'elle prie à son tour pour son fils, son pauvre fils qu'elle a nommé en mourant. »
Mais assez. Laissons, mon frère, ces vains sages du monde, ces demi-croyants, ces priants d'un jour ou d'une heure, pour aller apprendre la consolation à l'école et de l'exemple des grands chrétiens de toujours.
Je veux que ce soit d'abord un très, très grand homme qui vienne ici, le premier, offrir le cruel sacrifice de son cœur de victime sur l'autel de la volonté de Dieu. André-Marie Ampère venait de retrouver, près du chevet de sa chère femme mourante, la foi et la piété de ses meilleurs jours. C'est en action de grâces de cette miséricorde, et en expiation de ses infidélités, qu'il courbe sa tête sublime sous le coup qui va le frapper. Il écrit dans son journal, 13 juillet 180i : « Mon Dieu, je vous remercie de m'avoir créé, racheté et éclairé de votre divine lumière, en me faisant naitre dans le sein de l'Église catholique. Je vous remercie de m'avoir rappelé à vous après mes égarements; je vousremercie de me les avoir pardonnes. Je sens que vous voulez que je ne vive que pour vous, que tous mes moments vous soient consacrés. Mais, mon Dieu, m'ôterez-vous tout bonheur sur la terre? Vous en êtes le maître, ô mon Dieu, mes péchés ont mérité votre châtiment. Mais peut-être écouterez-vous encore la voix de votre miséricorde? Multa flagella peccaloi'is ; sperantem autem in Domino misericordia circumdabit. J'espère donc en vous, Seigneur ; mais je serai soumis à votre arrêt, quel qu'il soit. J'eusse préféré ma propre mort. Mais je ne méritais pas le ciel, et vous
n'avez pas voulu me plonger dans l'enfer. Daignez me secourir pour qu'une vie passée dans la douleur me mérite une bonne mort. Dieu de miséricorde, daignez me réunir dans le ciel à celle que- vous m'avez permis d'aimer sur la terre ! »
Maintenant aux pères, aux époux qui, déjà privés d'une épouse aimée et vénérée, sont condamnés à voir expirer, daus la fleur de l'âge et de l'espérance, l'enfant qu'elle leur a laissé, je dédie cetteprière, ce sublime cantique d'un ancien soldat de la grande armée.
Le 29 décembre 1829, le saint colonel Paqueron, veillant en larmes auprès de l'aimable enfant de six ans qui allait lui échapper, lui faisait cet adieu, au pied du crucifix : « Pauvre enfant; et toi aussi, après ta mère, tu vas m'abandonner. Tu étais trop aimable, et j'étais trop fier de toi. Je n'étais pas digne de te posséder... Je puis déjà entonner l'hymne de la mort; mais pour toi c'est le chant de la vie. Comme tu vas être heureux dans l'éternité! De quel bonheur tu vas jouir avec Dieu, que tu pourras voir des yeux de ton âme et aimer de tout ton cœur ! Oh! cher enfant, ne m'oublie pas auprès de lui, et demande qu'il me console et qu'il verse sur ma blessure le baume de son amour. »
Deux jours après, hélas! il ne reste plus à l'infortuné père que l'image de l'enfant qu'il vient de rendre à la terre. « Il croit voir encore près de lui sa petite tête blonde, entendre sa voix chantante, lavoir à ses côtés, touchant à tout, remplissant sa triste solitude de sa présence et de son gazouillement. 0 Dieu, plus de la moitié de mon cœur est déjà au ciel. 0 Père, faites que ce qui reste encore de moi y arrive bientôt! »
Et enfin, cette offrande de soi totale, absolue, suprême : « 0 mon souverain Maître, prenez désormais dans ma vie la place de tous mes chers absents. Prenez le temps, prenez les forces que je leur aurais consacrés. Je me livre à vous sans réserve. Plus vous m'avez ôté, plus je veux vous donner, afin de consommer moi-même mon sacrifice, et d'acquérir, par ma soumission profonde, le droit de retrouver en vous ce que j'ai perdu. »
Une mère à préseut. Dans son Man?/5cnV publié par son illustre fils, M"" de Lamartine se laisse voir, le soir du 21 octobre 1829, à l'heure du dernier Angélus, allant, venant, priant, méditant, dans les allées de son jardin de Milly. Elle y revoit dans ses souvenirs les départs qui l'ont laissée solitaire sur le seuil de cette vieillesse dont elle écrit : « Les ombres grandissent « derrière moi », comme dit Virgile. Mais les derniers pas sont ceux qui mènent au ciel... Ce soir, il m'a semblé que toute ma vie se ranimait pour repasser devant moi et devant Dieu, mon créateur hier et mon juge demain!... — J'ai revu tous mes bonheurs, mon éducation, mon mariage, la naissance de mes sept enfants ; la jeunesse de mon fils, la disparition de la terre de ces deux anges dont les autres ne me consolaient pas : ma Césarine, mon orgueil par sa merveilleu^i beauté; ma Suzanne, cette sainte qui en portait déjà l'auréole autour de son front... Morts ou absents !.. Et aujourd'hui, me voici seule, comme avant d'avoir porté mes fruits, les uns tombés à terre, les autres emportés au loin par les orages de la vie. Toutes ces pensées, qui me poursuivaient dans ce jardin, débordaient de mon cœur. Ah ! que c'est bien aussi mon Jardin des Oliviers! Mais Dieu le veut : Fm/, je
m'abandonne à Lui. Qu'il me conduise au Ciel, pour y retrouver près de lui ceux et celles qui seront ici après moi, et qui seront toujours moi!... »
Dans les mêmes pensées et les mêmes espoirs, une autre femme écrit ces vers :
J'ai comme deux foyers de famille aujourd'hui : L'un ici, l'autre au ciel ; chers absents, c'est le vôtre! Dans ces deux foyers-là je sens qu'on m'aime autant, Dans l'un on me retient, et dans l'autre on m'attend. Et mon cœur va de l'un à l'autre.
Mais avançons, mon frère. Voici une autre voix : celle d'un admirable fils à qui sa foi, sa piété rendent continuellement la visite, la présence, l'assistance d'une mère qu'il retrouve en Dieu. C'est notre Ozanam qui écrit à un ami d'enfance :
« Après ce coup de la mort où, dans l'excès de ma douleur, toute pensée de consolation me semblait impossible, injurieuse même à sa mémoire, d'autres jours sont venus et j'ai commencé à pressentir que je n'étais point seul; et quelque cbose d'une -douceur infinie s'est passé au fond de moi. C'était comme une assurance qu'on ne m'avait point quitté. C'était comme un voisinage bienfaisant, quoique invisible. C'était comme si une âme chérie, en passant, m'eût caressé de ses ailes. Et, de même qu'autrefois je reconnaissais les pas, la voix, le souffle de ma mère; ainsi quand un souffle réchauffant ranimait mes forces, quand une idée vertueuse se faisait entendre à mon esprit, je ne pouvais m'empêcher de croire que c'était toujours elle.
« Aujourd'hui encore, j'éprouve toujours ceci. Il y a des instants de tressaillement subit, comme si elle
était là, à mes côtés. Il y a surtout, lorsque j'en ai le plus besoin, des heures de maternel et filial entretien; et alors je pleure peut-être plus que dans les premiers mois, mais il se mêle à cette mélancolie une ineffable paix. Quand je suis bon, quand j'ai fait quelque chose pour les pauvres qu'elle a tant aimés; quand je suis en repos avec Dieu qu'elle a si bien servi, je vois qu'elle me sourit de loin. Quelquefois, si je prie, je crois écouter sa prière qui accompagne la mienne, comme nous faisions ensemble le soir au pied du crucifix.
« Enfin souvent — je ne le dirais à personne, mais à toi je puis le dire — lorsque j'ai le bonheur de communier, lorsque le Sauveur vient me visiter, il me semble qu'elle le suit dans mon misérable cœur, comme tant de fois elle le suivit, porté en Viatique, dans d'indigentes maisons. Et alors, j'ai la ferme croyance de la présence réelle de manière auprès de moi. »
Cette admirable lettre se termine par l'entrevue de la gloire et du bonheur de cette pieuse et sainte mère. « Mais pour les mères est-il ici-bas une autre gloire que leurs enfants, un autre bonheur que le nôtre? Et le ciel même qu'est-il pour elles, si nous n'y sommes pas? Je suis donc très persuadé que nous les occupons encore, qu'elles vivent pour nous, là comme ici. Qu'elles n'ont paschaogé, sinonpour une plus grande puissance et un plus grand amour. «
Enfin, dans une autre lettre, écrite à un père auquel coup sur coup une épouse et une fille viennent d'être enlevées, le saint consolateur écrit : « Si Dieu, mon ami, vous prend ainsi par tous les liens les plus forts qu'il ait mis au cœur humain, c'est qu'il veut par là
VOUS attacher à Lui. Il ne vous est plus possible d'oublier la patrie où vous avez envoyé de si chers otages. Ainsi tourné vers le ciel votre regard se consolera des misères de la terre, et le séjour d'en haut en deviendra plus désirable en étant devenu plus aimable... Votre épouse et votre fille vous garderont votre place entre elles deux. Et si vous trouvez que vous ayez trop à attendre pour aller les rejoindre, pensez que trente ans sont bientôt passés ; nous savons maintenant, vous et moi, ce qui en est'. »
Deux phrases encore, s'il vous plait, de la même et sainte plume. Elles sont adressées à M. le comte de Champagny, l'iiistorien des Césars; li février 1851 :
«... Heureuses les maisons qui ont ainsi la moitié des leurs là-haut, pour faire la chaîne et tendre la main à ceux d'ici-bas 1 Oui, pleurez, cher ami, car Dieu le permet, et vos amis comprennent votre douleur. Mais confiance aussi : si Dieu récompense uo verre d'eau froide donné en son nom, comment ne payera-t-il pas une coupe de larmes versées avec ré» signation, avec respect, avec amour, pour ses volontés saintes ! »
1. Ozanarn, Lettres, i. I, Leilrelll, à M. Falconnet, p. 13-15, 31 janvier 1842. — Lettre XV, à M. L., p. 67, 27 août 1844. (Édit. 186.5.)