CHAPITRE XIX
J'avoue que, sans être pessimiste, je quitterai ce bas monde désenchanté de beaucoup de choses et dépris de beaucoup de gens. Mais, par contre, je me déclare de plus en plus charmé et épris de Jésus-Christ.
Lorsque, au cours demonlong voyage, je marchais péniblement par les sentiers de l'esprit, à la recherche du vrai, dans l'histoire, dans la science, dans la philosophie, qui donc, au bout de ces voies pleines d'ombre, se présenta à moi et éclaira l'horizon tout entier, en faisant lever sur ma tète la lumière de sa face?
J'ai cherché le bonheur par les chemins du saint amour et des amitiés chastes. C'étaient des chemins de fleurs. Mais quand vint la saison où les fleurs tombent, quand vint le tournant de la route où je me trouvai seul, et que je n'y vis plus que des épines aux buissons et de la neige aux sentiers, qui donc se présenta pour réchauffer mon cœur et rendre à mon hiver un peu du bon soleil de mon printemps?
J'ai cherché sincèrement le bien ; et, pour le trouver, je croyais n'avoir qu'à marcher droit devant moi.
Mais lorsqu'il arriva que mon pied se heurta aux scandales du monde, et que les voies s'embrouillaient ou s'embourbaient tout autour de moi, qui donc se présenta pour me tendre la main, me soulever audessus de la fange, me retirer du péril de l'égarement et de la chute, pour me montrer les hauts sentiers que Lui-même avait frayés devant mes pas?
C'est vous. Seigneur Jésus, vous qui vous fîtes connaître à moi dès mon entrée dans la carrière, et que je retrouve encore, Ami lidèle. à ce dernier stade de ma course : « Ne me quittez pas, Seigneur, vousdiraije avec votre prophète ; ne m'abandonnez pas dans ma vieillesse; et, aujourd'hui que mes forces défaillent, ne me laissez pas, de grâce, car je n'ai plus que vous. »
Je n'ai plus que vous pour guide. Les mattres de ma jeunesse ne sont plus ; et leurs doctrines n'ont pas survécu à leurs discours. « Or, tandis que, submergés par le courant des idées ou par celui des années, a dit l'abbé Vignot, ils se voient aujourd'hui dépassés et oubliés, lui, Jésus, ne cesse pas de faire entendre sa fière parole avec son doux appel : Unus magister est Christus. Maître de toutes les âmes, il est aussi pour chaque âme le maître de tous les jours. Qu'il nous avait bien dit de ne compter que sur lui seul! Les autres s'en sont allés pour ne plus revenir. Lui, chaque matin, est là, aussi vivant, aussi jeune qu'au jour où, à l'aube de sa résurrection, il apparut à Madeleine dans la rosée du jardin. Après avoir tant rayonné surle monde, tandis quelesmondes craignent de voir se refroidir leur foyer de lumière, lui Soleil du cantique de Zacharie, Oriens ex alto, il se lève à notre horizon, comme à celui de chaque siècle, et il
monte au Zénith où il brille pour chaque génération, sans obscurcissement ni déclin. »
Aujourd'hui surtout, ce pauvre monde ne marche plus qu'à la lueur de mille petits feux follets qui égarent ses pas. C'est l'heure des fantômes, fantômes de systèmes, fantômes de bonheurs, fantômes de désirs, errants dans l'ombre qui nous enveloppe. Jésus en dissipe la nuit et fait s'évanouir les fantômes, car, a dit un poète, « Pythagore, Épicure, Socrate, Platon sont des flambeaux; le Christ c'est le jour »! A ce divin jour tout s'éclaire. Je comprends mieux le monde, je comprends mieux la science, je comprends mieux l'histoire. Pour moi aujourd'hui u tout se récapitule dans le Christ », ainsi que saint Paul disait. Je me comprends mieux moi-même, car celui qui est la clef de l'histoire du monde est aus>i la clef de ma petite histoire à moi. Il est le rayon illuminateur et en même temps conducteur de mon humble vie, comme de toute vie. Enfin, il me semble que je le comprends lui-même, mieux que je nefisjamais:son cœur, son œuvre, son opération dans les âmes, dans l'Église, dans le monde. Après tant d'années pourtant passées tout près de lui, il me semble par instants que je ne fais que commencer à le connaître, et qu'il vient seulement de m'apparaltre dans l'éclat de sa beauté et la sublimité de ses vertus, comme si c'était déjà l'aurore du grand jour où « nous le verrons tel qu'il est, face à face » !
Mais on me demande : Est-ce qu'avant lui l'humanité n'était pas? L'antiquité a-t-elle vécu sans vérités et sans vertus? Et on me renvoie à Platon, à Plutarque, à Sénèque. Rien de neuf, conclut-on de là; rien de changé dans le monde. Or. la réponse la
voici : « Vous dites : rien de changé, rien de neuf? Oui, sans doute : il y a du raisin aux vignes en juin, et il y en a en octobre. Rien de neuf, si ce n'est qu'en juin il est vert, et qu'en octobre il est mùr : le soleil a passé par là ! »
Rien de changé dans le monde? dites- vous. Ah! vous verriez bien ce qui en est si ce divin Soleil venait jamais à nous retirer ses rayons : « Effacez, écrit Ernest Legouvé, effacez toutes les traces qu'a laissées sur la terre le sang de Celui que j'entends quelquefois appeler « le Pendu ». Puis, cette besogne accomplie, retournez- vous. Embrassez d'un long coup d'oeil les dix-huit cents ans échelonnés devant vous; et regardez sans épouvante, si vous le pouvez, le vide que fait à travers les siècles cette seule croix de moins dans le monde. »
Jésus n'éclaire pas seulement notre vieillesse, il la réchauffe. Il vient la réchauffer justement à l'heure oùle cœur, cetinsatiable mendiant d'amour, en reçoit moins de son naturel foyer, s'il est vrai que dans la famille, l'amour descend mais ne remonte pas d'autant vers ceux qui l'ont donné.
Reste l'amitié. J'en ai dit le charme ; mais en même temps il m'a bien fallu en reconnaître l'impuissance et l'indigence : l'homme, même en donnant beaucoup, même en donnant tout à ce qu'il aime, donne encore si peu de chose ! Aussi bien, pour notre vieil âge, que peut l'ami, même le meilleur, en face de nos décadences inévitables, et de nos incurables infirmités? Il nous plaindra, il nous assistera, il nous prendra en ime douce compatissance. Mais nous gué-
rira-t-il de ce qui ne se guérit pas? Et où est-il donc l'ami qui seul, et avec une pleine certitude comme avec une puissance infinie, peut parler de rajeunissement, de résurrection et d'innuortalité?
G'estl'Ami éternel, commeil s'est nommélui-même : « Je t'ai aimé d'un perpétuel amour. » C'est Celui qui fièrement a défié tout amour de dépasser, d'égaler le sien : « Personne n'aime tant que de donner sa vie pour ce qu'il aime. » Et, ce qu'il a dit, il l'a fait. Qui jamais vous aima comme lui, mon frère? Et, comme aimer c'est donner, et se donner soi-même, qui vous a donné comme lui , son cœur, sa croix, sa mère, son corps, son sang, son ciel? 0 vous qui disiez : « Maintenant je puis mourir, car j'ai été aimé ! » vous pensiez sans doute à l'amour de quelque grand cœur d'homme? Montez plus haut, regardez le Christ, et endormez-vous dans une plus grande gloire : Ce n'est pas par un homme que vous fûtes aimé, c'est par un Dieu !
Tel était le cri enthousiaste de saint Paul quand il disait : « Il m'a aimé et il s'est livré lui-même pour moi! » Pour moi individuellement, pour moi personnellement. Il n'est pas un de nous qui ne puisse se le redire : Dilexit me, et tradidit semelipsum pro me. Il s'est livré pour moi, moi déchu, moi pécheur; mais pécheur repentant, mais voyageur égaré qui ai crié vers lui. J'étais errant, perdu, piétinant dans le ruisseau, entraîné par la foule, quand, comme cette femme malade dont parle l'Évangile, mon âme languissante, anémiée, courbée, s'est approchée de lui. Il passait près d'elle. Elle n'a fait que toucher la frange de sa robe ; et il en est tombé sur elle u une vertu », cette vertu guérissante et fortifiante qui m'a fait me relever aussitôt et marcher.
Dilexit me. Cette parole, ces deux mots, je voudrais les inscrire, comme une divine étiquette, sur chacun des dons de choix dont cet amour a daigné semer les pas d'une vie de quatre-vingt-cinq ans. Mon baptême : dilexit. Ma première communion : dilexit. Ma vocation : dilexit; mon ordination : dilexit. Et puis, et puis sa lumière, sa force, ses grâces, ses torrents de grâces, ses pardons surtout, ses pardons!...
Mais il faut que je m'arrête. Un jour, le PèreLacordaire, dans une de ses conférences de Notre-Dame, en étant venu à la divine personne de Jésus-Christ, sentit que toute sa vie comme tout son cœur étaient attachés à ce nom. Et alors étendant ses bras vers le Crucifix, en face, comme pour un embrassement : « Seigneur Jésus, s'écria-t-il transporté, c'est donc à vous que j'arrive aujourd'hui, à cette divine figure, qui est chaque jour l'objet de ma contemplation, à vos pieds sacrés que j'ai baisés tant de fois, à vos mains adorables qui m'ont si souvent béni, à votre chef couronné de gloire et d'épines, à cette vie dont j'ai respiré le parfum dès ma naissance, que mon adolescence a méconnue, que ma jeunesse a reconquise, que mon âge mûr adore et annonce à toute créature. 0 père! ô maître ! ô ami ! ô Jésus ! dont le nom sacré m'émeut jusqu'au fond de mes entrailles, et en arrache ce cri que je ne me connaissais pas! »
Christus venit semper. Le Christ vient toujours, disait Thomassin. Il vient à notre jeunesse pour la faire grandir; il vient à notre âge adulte pour le faire mûrir; il vient à notre vieillesse pour lui apprendre à mourir. Aujourd'hui, je l'entends déjà qui se tient à la porte et qui frappe. Il vient passer auprès de nous, à notre foyer d'hiver, une dernière soirée d'ami.
avant de nous emmener à la maison de son Père. Ouvrons-lui, mon frère, ouvrons-lui et enfermons-nous avec lui !
Mais comment le recevrons-nous? C'est demander combien et comment nous l'aimerons. Il n'y a qu'une manière de le faire dignement, et je réponds : Pardessus toute chose. L'amour de Jésus souverainement aimable sera et ne peut être que le souverain amour.
Un de ses amis, homme du monde et vivant dans le monde, porte cet ardent défi à tout autre amour que celui de Jésus. Entendez-le : « Vous, philosophes, écrit-il, vous ne pouvez comprendre combien nous l'aimons et ce qu'il est pour nous. Il est h\, toujours là, devant nos yeux, en quelque sorte la main sur notre épaule, au travail et pendant le repos, à la tribune et au comptoir, à table ou à notre chevet. Tout chrétien qui s.'iit ce qu'il croit, vit en présence et en compagnie de Jésus-Christ. Il y a entre lui et nous une alliance que l'Écriture a raison de comparer au mariage. Il est pour l'âme un Époux. Après cela, passez, passez, visions charmantes des poètes, ombres adorées, divinités inspiratrices, muses des arts, dames des chevaliers, beautés charmeresses de la vie, passez! Passez vous-mêmes encore, saintes affections, épouses chéries, enfants aimés, souvenirs d'une mère, délices de l'esprit, trésors du cœur. Ni poésie, ni passion, ni charme, n'égaleront jamais le réel et tendre amour que nous inspire la personne de Jésus-Christ M »