‹ Le vieillardChapitre 30 sur 104 · Augustin Cochik, Espérances chrétiennes, p · texte numérisé non relu

Augustin Cochik, Espérances chrétiennes, p

Qui donc a écrit cela? Un mystique, un extatique, un moine dans sa cellule, une religieuse sous le voile? Non, un parisien, un haut personnage politique, un écrivain, un orateur, promis à toutes les gloires, et qui, mourant à 48 ans, mars 1874, envoyait à Jésus ces derniers soupirs de sa pieuse tendresse : « Je ne désire vivre que pour servir Dieu et mourir que pour le rencontrer... C'est le moment de m'écrier avec sainte Thérèse : « 0 Jésus ! il est bien temps de « nous voir! »

Non seulement nous l'aimerons par-dessus tout le reste, mais nous l'aimerons plus que les autres, nous vieillards qui avons fait une longue expérience de lui. Et notre acte d'amour sera la fière protestation de ce grand vieillard du ii" siècle, Polycarpe, évêque de Smyrne,qui, au Prétoire, répond aux juges qui veulent lui faire renier Jésus-Christ : « Il y a quatrevingt-six ans que je le sers et il ne m'a jamais fait de mal. De quoi blasphémerais-je mon Sauveur? » Et, dans l'amphithéâtre, aux païens qui vociféraient leur féroce» Toile atheos, enlevez les athées! » lui, tranquille, le regard au ciel, et la main étendue vers les trop véritables sans-Dieu : « Oui, Toile atheos. » priait-il. Et sa prière demandait que disparussent en effet les impies, mais changés en chrétiens.

L'aimer plus que les autres, c'est ce que Jésus demandait à Pierre, après sa résurrection : Amas me plus his? parce que Pierre était celui des apôtres à qui il avait le plus donné. Et à nous vieillards plus qu'aux autres que n'a-t- il pas donné, ce même Maître, au cours de nos longues années ? C'est par le nombre de ces années, que dis-je, par celui de leurs jours de leurs heures, de leurs instants qu'il p ^".s

faut mulliplier celui de ses miséricordes et de ses dons. Notre Jésus à nous ne fut pas le Jésus qui passe, mais le Jésus qui demeure. H y a plus de quatrevingts ans qu'il est venu demeurer en moi par le baptême*, il y en a plus de soixante qu'il a daigné m'adinettrc dans son intimité, celle de son cénacle, celle de son autel ; et me voici au lendemain de la célébration de CCS noces de diamant, dont le nom même m'avertit qu'elles sont un lien plus fort et plus imbrisable que le métal et que l'or même. Cette force de notre lien est celle de notre amour. J'ai fait l'expérience de Dieu, celle de sa beauté, celle de sa bonté, que, durant tout ce demi-siècle de notre union, j'ai vu éclater en moi et tout autour de moi. C'est l'expérience aussi de mon bonheur avec lui; et aujourd'hui je ne puis ni ne veux plus aimer que Lui.

Non seulement, nous ses intimes, nous l'aimerona plus que les autres, mais nous témoins et compagnons de sa Passion présente, nous l'aimerons plus qu'en autre temps du passé. Sainte Thérèse ne disait-elle pas que, « dans un temps où Jésus-Christ avait tant d'ennemis et si peu d'amis, du moins fallait-il que ses amis fussent d'autant plus aimants »?

C'était laprotestation de Charles de Montalembert, quand il écrivait, 19 février 1831 : « S'il nous eût été donné de vivre au temps où Jésus vint sur terre, et de ne le voir qu'un moment, nous eussions choisi celui où il marchait couronné d'épines, et tombant de fatigue vers le Calvaire. De même, nous remercierons Dieu de ce que le court instant de notre vie mortelle soit celui où, son Église étant persécutée, il nous est ainsi donné de nous associer à ses douleurs, de la chérir dans son humilité plus encore que

dans sa gloire, tle la consoler par un plus grand amour, et de nous consacrer à sa défense. Cette croix qu'on a renversée de nos temples, nous en ramassons avec amour les débris pour en réparer l'outrage; nous la plaçons religieusement dans le sanctuaire de nos âmes; et de là rien ne la fera tomber jamais. »

L'Évangile raconte que, lorsque Jésus eut dit à ses apôtres, assis près de lui, à la table de la dernière Cène : « L'un de vous me trahira », le Cénacle s'émut, et Jean le disciple aimé inclina sa tête vers la poitrine de son Maître. C'est le geste de l'amour qui proteste et qui répare, comme pour fermer ainsi la blessure faite au cœur déchiré de l'Ami. Les apostats, les traîtres, les blessures au cœur, le baiser des Judas, le Rédempteur du monde ne les connaît-il plus? Et oi!i sont les disciples qui le consoleront et qui sauront le suivre jusqu'au pied de sa croix?

«Aussi bien, nous prévient Bossuet parlant sur ce Disciple chéri, ne vous persuadez pas. Chrétiens, que l'amitié de notre Sauveur n'a que des douceurs et des complaisances. Il veut de nous un courage fortifié par les maux et exercé par les souffrances. Celle que le Fils de Dieu a pour nous veut nous durcir aux travaux et nous accoutumer à la guerre. EUe est tendre, mais elle n'est pas molle; elle est ardente, mais elle n'est pas faible; elle est douce, mais elle n'est pas flatteuse. Et sachez bien, chrétiens, que quand Jésus entre quelque part, il y entre avec sa croix, et il en fait part à ceux qu'il aime... »

Eh bien, Dieu soit loué! Dans le siècle dont je fus,

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Jésus-Christ fut beaucoup aimé. J'enai pour gage les innombrables vocations et professions religieuses qui ne sont que les réponses de milliers et milliers de cœurs au cœur de Celui duquel Montalembert disait, au souvenir du sacrifice de sa propre fille : « Si tant de jeunes cœurs se donnent à lui dans la fleur d« leur âge et de leur espérance, c'est pour le récompenser du don qu'il nous a fait de lui-même. Et ce sacrifice qui nous crucifie n'est que la réponse de l'amour humain à l'amour d'un Dieu qui s'est fait crucifier pour nous. »

Mais ce n'est pas seulement dans le cloitre, dans le sanctuaire, c'est dans le monde, dans la vie du siècle, dans les camps, sur les mers, au foyer, au commerce, aux lettres et aux sciences, dans toutes les conditions de la société et de la fortune que le cœur de Jésus- Christ poursuit encore parmi nous le cours de ses conquêtes. Et toutes ces saintes femmes qui, soit dans le mariage, soit dans la viduité, soit dans la virginité, ont tout sacrifié de ce que la terre estime, qui les a faites si pures, si grandes, si hautes, si généreuses, si bonnes, sinon l'amour de Celui qui seul est digne d'elles et qui les attend près de lui? Entendez plutôt l'adieu de l'une d'elles :

C'était le 3 juillet 18i7, au château de Boury, dans roise. Le soir au coucher du soleil, deux nobles veuves, deux sœurs, rentraient de leur visite au cimetière du village, où elles étaient allées prier sur de chères tombes. Elles approchaient de la maison, parlant de Dieu et de l'Ame ; et l'une d'elles continuant l'entretien disait : « Tiens, Pauline, mets-toi bien dans la pensée que ce qui nous plaît tant sur la terre n'est absolument qu'une ombre, et que la vérité de tout cela est au ciel. Et

SIO LAMl DIVIN.

aimer, après tout, aimer, n'est-ce pas sur terre ce qu'il y a de plus doux? Et aimer l'Amour même, aimer Jésus-Christ, n'est-ce pas la plus haute perfection de l'amour? Je ne me serais jamais consolée de mon grand malheur si je n'avais connu cet amour-là : un amour qui dure toujours ! »

« Arrivées à la maison, continue le Bëcit, nous nous assîmes sur un banc, causant encore délicieusement. Et, comme je lui avais dit : « Tu es bien heureuse « d'aimer Dieu comme cela ! — Oh ! répond-elle, com- « ment veux-tu que je ne l'aime pas, ce Jésus-Christ, « quand je pense au miracle qu'il a fait dans mon âme ; « quand je sens qu'après avoir tant aimé, puis avoir « possédé celui que j'aimais, et puis l'avoir perdu, et « avoir été au comble du désespoir, je me trouve au- « jourd'hui avoir l'âme si transformée et si remplie « de bonheur, que tout le bonheur que j'ai connu n'est « rien, rien du tout en comparaison! »

<c Surprise de l'entendre parler ainsi, je lui dis : « Mais si on remettait là, devant toi, la vie telle que tu «' l'avais rêvée avec Albert, et qu'on te la promît pour « de longues années?... » — Elle répondit sans hésiter : « Je ne la reprendrais pas! »

« Le lendemain matin, je quittai le château de Boury . Je ne devais plus revoir Alexandrine. Cette conversation marquait le terme de détachement et la perfection d'amour au delà duquel elle n'avait plus qu'à mourir. Je m'étonnai plus tard de ne l'avoir pas compris, et que ces paroles n'eussent pas retenti dans mon cœur comme un adieu ^ »

1. On aura reconnu ici l'adieu de M"" Alexandrine de la Ferronays. dans le Récit d'une sœur de M"' Craven.

Mais ce Jésus, suprême amour, où le trouvons-nous BUT terre? Où trouvons-nous sa parole et son entretien? Où trouvons-nous sa présence et sa vie? Sa parole est dans l'Évangile, sa présence dans son sacrement. Parlons de l'un et de l'autre, mon frère.

« L'Évangile, écrit un vieux prêtre, l'Évang-ile qui est le livre de tous les âges est surtout, semblet-il, le livre du dernier âge, le nôtre. Aussi me suis-je mis, quant à moi, à ce régime quotidien, fortifiant et doux ; le régime des vieillards. Chaque matin donc, avant d'ouvrir mon courrier, je me suis prescrit de commencer par une page méditée de ces saintes et divines lettres. Je peux heureusement aujourd'hui me passer de commentaires, et de ces gloses parasites qui coupent la parole au Maître : point de badigeon sur la statue de marbre et d'or, pointde plâtrage sur l'architecture céleste... Vu ainsi face à face, dans ce complet dégagement de l'humain, et comme sortant du moule primitif sous sa forme inspirée, le récit sacré lu dans le texte original garde une candeur et prend un relief qui le fait jaillir aux yeux. L'impression est incomparable, et toujours nouvelle, sur l'intelligence et le cœur.

« Il est là, le maître, Rabboni, enson lieu, en son jour, tel qu'on l'a vu autrefois, tel qu'on l'a entendu, photographié et phonographié à la fois. On est avec lui, près de lui, et sous la vibration de cette parole ravissante et toute-puissante qui déjà opère en l'âme tout ce qu'elle dit. Eu vérité, je crois y être! J'y suis tellement qu'après avoir déposé le saint livre, il m'arrive

parfois d'avoir besoin d'un moment pour me rcconnaitre et me retrouver moi-même dans la réalité terrestre du lieu et de l'heure où m'attache le poids de ma mortalité. La parole de Jésus m'avait enlevé près de lui. »

Parlant de l'Évangile, Lacordaire écrivait à M™" de Pitray, 7 septembre 1857 : « Que sa lumière de\'ient à la fois vive et douce à mesure que l'on monte vers la morti On ne croit plus, on voit. Quand je lis l'Évangile, chaque mot me semble un éclair! »

Ayant écouté Jésus, il faut parler à Jésus, puis donner à Jésus, donner tout ce qu'il demande. C'est cet entretien quotidien qu'on nomme l'Oraison; et l'oraison est le commerce habituel et familier de l'amour. . . Mais, hélas! jene sais qu'envier cette douceur. Pour en parler dignement, mes lèvres glacées ont-elles été touchées du charbon de feu?

Nous n'avons pas seulement la parole, l'entretien, l'Évangile de Jésus-Christ, au service denotre amour, nous avons la présence réelle, la personne divine dans l'Eucharistie. L'Eucharistie est le sceau de « la Nouvelle Alliance » entre le Christ et le chrétien. La communion s'appelle le « sacrement de l'amour » ; et y Emmanuel est le nom nouveau de Dieu habitant parmi nous : Et vocabilur Emmanuel.

Jésus l'appelle aussi « le mystère de foi ». Est-ce que ce mystère vous effraie, mon frère? Pour moi, il m'attire. Est-ce que cet acte de foi vous coûte? Pour moi, il jaillit spontanément de mon esprit et de mon cœur tout ensemble. Mon esprit n'a pas à reconnaître dans le corps eucharistique de Jésus un corps grossier et mortel comme notre corps terrestre.

Celui que l'Église catholique nous y présente et nous y fait reconnaître et adorer, c est un corps ressuscité, transfiguré, impassible, subtil, glorieux, tel qu'il est dans le ciel. Combien, par cette doctrine, n>a foi se trouve éclairée, soulagée! Sans doute je n'ai pas l'idée d'un tel état; mais avons-nous l'idée adéquate de certains corps subtils dont les propriétés étonnent la science de nos jours? Je ne demande pas aux mystères delà science un argument en faveur du grand mystère de ma foi; mais elle rend ma foi plus facile par la confession de ses ignorauccspropres; et je m'en remets, plein de confiance, à la parole de Deu-

Pour terminer, je me demande si Jésus-Christ présent sur nos autels, reçu dans la communion, visité dans ses temples, est aimé, comme il peut l'être, par la piété catholique. La vérité est qu'il n'est aimé tendrement et ardemment que là, et dans ce mystère d'amour.

Jamais, dans aucun temps, ni dans aucun pays, le règne eucharistique mondial de Jésus-Christ n'eut de tels jours triomphants. Je vis ici, à Lille, au foyer primitif de ces manifestations; et j'écris le lendemain même du grand congrès eucharistique de Montréal... Mais j'aime mieux parler de ses intimités saintes avec ses serviteurs qui vivent dans le monde. Il m'en revient un exemple qui m'embaume encore de son souvenir, comme une bouffée d'encens qui m'arrive du fond de mes années lointaines.

C'est le souvenir de trois saints vieillards que, il y a «cinquante ans, je voyais chaque jour devant le très saint Sacrement, dansl'église cathédrale et paroissiale de Sainte-Croix d'Orléans, où, huit années, j'exerçai le

saint ministère. L'un, un fier gentilhomme, ancien garde du corps de Charles X, chevalier de Saint-Louis; l'autre, un colonel retraité, alsacien, le troisième, un savant agrégé de mathématiques, ancien et brillant polytechnicien, professeur hors pair, un de ceux dont le grand-oncle de Frédéric Ozanam disait : « Il appartient aux docteurs de Sorbonne de disputer, au pape de prononcer, et aux mathématiciens d'aller en paradis par la perpendiculaire^. »

Je les admirais donc, ces hommes vénérables, ne manquant jamais à l'heure de faction quotidienne que chacun d'eux s'était prescrite devant le Roi des rois! Gomme ils s'y tenaient! Comme ils y priaient! Que disaient-ils recueillis, immobiles devant sa Majesté? C'est le secret de l'autel. Seulement, après la mort du troisième, on trouva dans ses papiers une vingtaine de pages dans lesquelles le saint vieillard avait laissé déborder le trop-plein d'une âme que l'Ami divin venait d'inonder de ses délices. C'est vraiment le cœur à cœur avec Jésus-Christ. Je n'ai jamais rien lu d'aussi vivant, dans les adorations les plus passionnées des mystiques.

L'adorateur est venu là, comme emporté par des ailes : « Tout le long du chemin, ô Jésus, je vous disais : Je vous aime! » Là il s'est plongé, anéanti, dans les perfections inénarrables de Jésus : « Vous étiez si près de moi, et je me sentais si près de vous!... wllne peut,

1. M. le comte de Banans ; M. le colonel TuAnm, neveu de l'évêque (le Strasbourg; M. Nouel, professeur de riiathéinatique& spéciales au lycée d'Orléans. M. Nouel allait, de préférence, porter ses adoralions dans de petites chapelles silencieuses, seul à seul avec Notre-Seigneur.

V. Devant le Tabernacle, par un Homme du monde, 2» édition, in-18, Herluison, Orléans ; in-32, p. xvi, 138.

l'heure passée, se résoudre à s'arracher à son trop court bonheur : « Il faut donc que je m'en aille, mais je ne vous quitterai pas. Je m'en vais consumer mes forces à votre service, mais pour revenir encore. 0 pauvre repos de la terre : à tout instant on sent qu'hélas, il va finir. Mais le repos du ciel : à tout moment nous sentirons qu'il ne finira jamais, 0 mon Dieu, donnez-moi de vous aimer toujours et de toujours vous répéter que je vous aime • ! »

Le Dieu de l'autel a donc à sa cour des chérubins, parmi les hommes et dans le siècle, comme le Saint des saints en a près de son trône, parmi les anges, dans le ciel.

1. Lorsque la famille consentit à laisser publier ces notes intimes^ M" CouUié, alors évênue d'Orléans, voulut en écrire en tête son admiration etson édifîcatlou. Il avait eu le bonheur de connaître ce grand chrétien, cet ami passionné de Jésus dans l'Eucharistie : u Du haut du ciel, il nous parlera encore de ses attraits vainqueurs, et ses accents de feu révéleront à nos jeunes gens, à nos hommes chrétiens, combien Jésus-Cbrist est encore aimé et quelle œuvre de vie il opère dans les cœurs dignes du sien ! »

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