JE SUIS PORTÉ
lette, manié une plume ou un pinceau, tenu un compas ou une pioche, un scalpel ou une hache, c'est pareillement aux pieds de Dieu qu'au soir de la journée nous devons déposer Toutil, dans l'action de grâces.
Mais quelle est, demandez-vous, la meilleure expression et signification de notre reconnaissance? Je la trouve dans le sincère et joyeux contentement de notre sort.
Regardez donc, mon frère, écoutez donc l'entretien de ces deux hommes que l'orage a forcés de s'abriter ensemble sous le même chêne, dans la campagne. L'un est un gentilhomme de la cour de Louis XIII, l'illustre Bouthillier de Rancé, l'autre un pauvre vieux pâtre qui ne connaît que son troupeau. « Remarquant à cet homme un air peu commun de sérénité et de paix, raconte Rancé, j'entrai en conversation. Il avait soixante ans, me dit-il. Je lui demandai s'il prenait plaisir à l'occupation dans laquelle il passait ses jours. Il me répondit qu'il y trouvait un repos profond; que ce lui était une si sensible consolation de conduire ces animaux simples et innocents, que les journées ne lui semblaient que des moments; qu'il trouvait tant de douceur dans sa condition qu'il la préférait à toutes les choses du monde ; que les rois n'étaient ni si heureux ni si contents que lui; que rien ne manquait à son bonheur; et qu'il ne voudrait pas quitter la terre pour aller au ciel, s'il ne croyait y trouver des campagnes et des troupeaux à conduire '. »
1. Rancé déclare que le naïf conlentement de cet humble lui révéla la source de la vraie félicité : « Admirant la simplicité de cet homme... je compris que ce n'étaitpoinl la possession des biens de ce monde qui faisait noire bonheur, mais l'innocence des mœurs, la simplicité et la
Je viens de dire l'action de grâces des humbles. Mais l'action de grAces des grands quand ils ne le sont plus : déchus de leur puissance, tombés de leur sommet?
Après un pAtre, voici une reine, mais une reine exilée, précipitée du trône, veuve d'un époux décapité, proscrite de son royaume. Toute la cour de Louis XIV entoure le cercueil de Henriette de France, petite-fille de Henri IV, reine d'Angleterre, pour pleurer ses malheurs. Mais non : elle-même ne les a pas pleures ; et, du haut de lachaire, Bossuet témoigne que « chaque jour la princesse infortunée ne cessait de remercier Dieu ». — Remercier? Et de quoi? — « Non point de l'avoir faite reine, mais de l'avoir faite reine malheu-
reuse
Du fond de la prison qu'il quittera demain pour monter à l'échafaud, le grand chancelier d'Angleterre, Thomas Morus, écrit ses adieux à sa fille. C'est plus que le contentement, c'est l'allégresse attendrie qui parle dans ces lignes : « 11 me semble que Dieu me met sur ses genoux et me berce doucement, comme son enfant. »
Restons là, sur la même terre : nous y entendrons un jour le vieux Milton aveugle bénir et remercier son Dieu; et de quoi? De sa cécité même. Il écrit, il chante : « Dans la nuit qui m'environne, la lumière de la divine présence brille d'un plus vif éclat. Dieu me regarde avec plus de tendresse, parce que je ne peux plus voir que Lui ! »
modération des désirs, la privation des choses dont on peut se passer, 1k joyeuse soumission à la volonté de Dieu, l'amour et l'estime de l'état dans lequel il a plu à Dieu de nous mettre. » On sait la conclusion pratique quo fera bientôt pour lui-même l'illustre abbé de la Trappe et réformateur de l'ordre cistercien en France.
. JK SUIS POllTK .. 23
Entendez un autre grand aveugle, mais celui-ci d'hier et de chez nous. Après une vie toute vouée aux labeurs de la pensée, Augustin Thierry, contraint, comme il s'exprime, « à lier amitié avec les ténèbres », écrit généreusement : « Si j'avais à recommencer ma route, je prendrais celle qui ma conduit où je suis. Aveugle et souffrant sans rel;\che, je puis rendre ce témoignage qui, de ma part, ne sera pas suspect : il y a quelque chose au monde qui vaut mieux que les jouissances matéiiellcs, mieux que la fortune, mieux que la santé elle-même : c'est le dévouement à la science. » Ici, le oom de Dieu manque encore, il est vrai, mais attendez un peu : il viendra, béni, sur ces lèvres reconnaissantes; il viendra!
En résumé, n'oublions pas que nous ne sommes icibas au service de Dieu qut; pour deux choses : fal>riquer de la vertu pour nous, et du bonheur pour les autres; être bons et saints, et rendre les autres heureux autour de nous. C'est à la quantité et à la qualité de ce double produit de nos années, que nous mesurons le dévoir de notre reconnaissance envers Dieu.
.Mais est-ce que nous ne remercierons pus sa grAce de la part, petite ou grande, qu'il nous a faite dans les biens de ce monde? Assurément, mais surtout de ce que, moyennant ces biens, nous avons pu faire du bien 1 — Et du bon rang de fortune et d'honneur où il a daigné porter noire famille? Oui encore, si c'est l'œuvre de son travail et de son mérite, et si elle a grandi d'autant en bonté et en vertu. Hors de là, souffrez que je m'en tienne à l'antique maxime, dure et fière : « Qui n'est que riche n'est rien. »
Que si notre action de grâces veut tenir quelque compte de notre propre personne, que ce soit, mon frère, pour remercier Dieu, moins, si vous m'en croyez,
24 LACTIO.N DE GRACES.
d'avoir été quelque chose en ce monde, que d'avoir été, s'il se peut, queltju'nn, honorant votre place plus qu'elle ne vous honore, et la marquant du sceau d'une personnalité qui ne doit qu'à Lui et à ellemême d'avoir pu se tenir au niveau de son devoir.
Je bénirai donc mon Dieu de tout ce que je suis, et de tout ce que j'ai fait, ou mieux de ce qu'il a fait par moi et pour moi.
Il a daigné, malgré ma lâcheté et mes défaillances sans nombre, me garder miséricordieusement à son service : je le bénirai de sa patience et de ses pardons.
Il a permis que les fatigues de son serviteur ne fussent pas toujours infécondes, ni ses travaux entièrement perdus : je le bénirai de sa munificence.
Il m'a donné, plus qu'à beaucoup d'autres, la longueur des jours et le cercle complet des saisons, pour que je puisse moissonner là où j'avais semé : je le bénirai de sa longanimité miséricordieuse.
J'ai eu mes jours de tristesse, comme mes jours d'allégresse. J'ai rencontré des superbes et des méchants; mais, plus que beaucoup d'autres peut-être, j'ai connu et touché de près des saints, des sages et des héros.
Tout compte fait, la vie me fut bonne. Et finalement, au bout de ma route, quand il a fallu m'arrêter, j'ai trouvé sous le grand ciel une pierre moussue pour y reposer mes membres lassés, en attendant la main qui ne manquera pas de m'être tendue de là-haut, quand l'heure sera venue de me lever et de partir.
Ainsi, à tout prendre, le mieux pour moi, comme pour tous, sera de m'attacher à cette main, insépa-