‹ Le vieillardChapitre 31 sur 104 · L'OMBRE MÉCOMPTES ET REGRETS · texte numérisé non relu

L'OMBRE MÉCOMPTES ET REGRETS

L'ombre, viens-je d'écrire : celle qui descend dans l'âme, au soir de cette journée qui s'appelle la vie. Elle ternit toute beauté : désillusionnement et désenchantement. Elle finit toute joie : tristesses et regrets Et trop souvent, pauvres pécheurs, elle nous laisse seuls, enténébrés au bord du gouffre où nous ont poussés nos égarements : épouvante et remords.

Maxime du Camp, dans son Crépuscule, écrit mélancoliquement : « Je ne crois pas que parmi les hommes, même les hommes heureux, même les plus habiles, il en existe un seul qui puisse dire, en vérité, que, toute déception lui ayant été épargnée, il est arrivé à la vieillesse sans avoir vu s'écrouler ses projets et s'évanouir ses espérances. C'est la vie, elle est ainsi faite. Elle dissipe les rêves du jeune homme; elle bouleverse les desseins de la maturité; elle neutralise les efforts du vieillard. On peut se fâcher contre elle, ça ne lui fait rien : elle continue sa route, semblable au char de Vichnou de Djaggernat, sans se soucier de ceux qu'elle écrase. Ceux qui ne sont que meurtris

sont les moins infortunés; les plus à plaindre sont les broyés. S'ils n'en meurent pas, ils restent perclus et comme anéantis. »

Le désillusionncment et le désenchantement sont faits de la comparaison de nos impressions et de nos espérances d'hier avec nos mécomptes et nos déceptions d'aujourd'hui.

Le voyage s'achève, mais combien tristement! On était pourtant parti si joyeux, toutes voiles au vent, pour la grande ou la belle vie, pour le plaisir, pour le bonheur, pour la fortune, pour la puissance, pour la gloire, pour l'immortalité! C'était hier. Et aujourd'hui? «La désillusion est le squelette de nos rêves », a dit quelqu'un.

Vous souvenez-vous du tableau de Gleyre, d'une si mélancolique poésie et si éloquente philosophie? La barque vogue encore sur le fleuve des jours. Elle porte la gloire : voyez cette palme ; elle porte la poésie ; voyez cette harpe ; elle porte la joie : oyez ces chants ; elle porte l'amour : voyez ce génie ailé qui effeuille sa couronne dans la sombreurde l'eau. Car le soir est venu ; le dernier croissant de la lune monte dans le ciel pâlissant; le concert s'achève : on applaudit. Un homme, un beau vieillard, est assis sur la rive. Le bâton du voyageur git à côté de lui : il a achevé sa course. Il regarde, il écoute; son âme est encore là. Mais de là pas un regard ne va à lui et ne lui apporte un sourire; pas une voix, pas un signe, ne lui envoio un appel. Dans un instant il seraseul, la barque aura passé, elle fuit. Et au-dessous de son tableau, l'artiste a écrit deux lignes : Le soir de la vie. Les illusions perdues.

Qui donc nous les n fait perdre; qui les a tuées en

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nous? Parfois simplement le temps : l'Age les a usées. Il y a trop longtemps que je nourris en moi ces rêves décevants; que je bâlis et rebâtis ces châteaux en Espagne ; que je reprends des billets à cette loterie du destin, laquelle me trompe toujours; que je me laisse illusionner par ce mirage, et que j'accroche mon espérance à ces beaux nuages d'or qui s'évanouissent en fuyant dans le ciel. J'ai commandé à mon pauvre cœur de ne plus espérer et de ne plus aimer. Je suis revenu de cette course éperdue, tout haletant. Et fatigué, abattu encore plus que détrompé, je m'arrête enfin pour toujours... — Pour toujours? Pour toujours? — Est-ce bien vrai, mou frère?

Qui les a tuées encore, ces illusions si vivaces? Peut-être de grands coups du sort? Ces coups sont si fréquents dans nos époques de bouleversement social, et au sein de nos sociétés instables! 0 Chrysostome, comme tu le dirais et redirais aujourd'hui, devant la chute de tant de grandeurs et la ruine de tant de fortunes, cet éloquent Vanitas vanitatum qui faisait tomber la fureur de l'émeute en présence de l'insondable infortune d'Eutrope !

Qui les a tuées encore ? Le spectacle du monde. Lorsque, admis dans les coulisses de ce théâtre trompeur, on en a vu les trucs, les trompe-l'œil, les déguisements, les masques et les fards; lorsque, assis devant la scène, on en a vu le jeu : la fourberie et l'hypocrisie cachées sous le masque de l'habileté, la trahison sous les embrassements de l'amitié, le vice sur le pavois de l'honneur ; lorsque nous-mêmes, non seulement spectateurs attristés et dégoûtés, mais dupes et victimes dans ce drame, nous portons encore au cœur la meurtrissure de ces coups, comment voulez-

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VOUS quene se fasse pas dans l'âme une révolutionqui la retourne defonden comble? J'ai donc été trompée, se dit-elle; et elle ajoute : « Mais je ne le serai plus ». Kt c'est alors que, selon l'expression de Champfort, « le cœur se brise ou se bronze ».

Ilya donc premièrement les cœurs brisés, lésâmes trompées, les énergies découragées; ceux qui ne savent plus à qui se confier, qui se défendent d'admirer, et qui n'osent plus entreprendre, ne voulant se livrer à rien ni àpersonne...

Prenons garde toutefois, mon frère : cette déception douloureuse ne proviendrait-elle pas, en partie, de notre erreur et de notre faute à nous? N'avons-nous pas trop attendu du monde et de la vie? Ce qui nous illusionna j usqu'à nous aveugler, n'étaitce point le miroitement de l'ambition et de l'orgueil? N'avions-nous pas placé trop haut nos prétentions, plus haut que n'est notre mérite? Et puis, si nous souffrons, n'est-ce pas de notre part excès de susceptibilité? N'avons-nous pas l'épiderme trop sensible à la piqûre du mal et des méchants?

« Contre ces scandales où il s'est heurté, contre ces coups qui l'ont terrassé, l'homme réagirait encore s'il avait vingt ans. Mais aujourd'hui, dans la vieillesse, l'âme rabattue dans son essor parles expériences de la vie, n'est plus que la balle amortie qui, ayant perdu son élasticité et son alacrité, retombe et reste à terre, aplatie, inerte dans la poussière, et roulée par le sort, comme par le pied d'un passant. » C'est Prévost-Paradol qui pousse cette plainte du fond d'un oœur

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