‹ Le vieillardChapitre 32 sur 104 · L'OMBRE · texte numérisé non relu

L'OMBRE

lassé, qui en a assez de la vie, comme il ne le fera que trop voir.

Chez d'autres, la plainte est plus douce. Ils s'aperçoivent trop tard qu'ils ont manqué leur vie. La vraie vie eût été pour eux la vie de famille. Mais, pour garder ce qu'ils croyaient être leur indépendance, ils ont passé, sans le connaître, à côté du bonheur. A près de soixante ans, Edmond Rousse, vieux célibataire, écrit à son ami, 25 novembre 1907 :

« Nous voici arrivés au terme du voyage ; mais toi tu y marches sui^'i de deux générations qui ont déjà reçu de tes mains ce flambeau qui ne s'éteint jamais et qu'avive le souffle éternel du temps! Voilà que tu berces sur tes genoux la fille de ta fille ; tu l'endormiras aux chansons qui ont endormi ton enfance; tu lui conteras les histoires que te contait ta mère. Te voilà chef de famille, chef de tribu; un aïeul, un ancêtre; l'Abraham de tous ces petits Jacob ; le Priam de cette Iliade, et le père de cette Enéide bourgeoise. Et, pendant que tu provignes ainsi, et que ta dynastie prend racine dans notre vieille patrie mutilée, j'achève de mûrir et de pourrir comme un vieux fruit sec, sans avoir seulement une baguette qui fasse branche, ni un pépin qui fasse graine. » Et le 10 décembre : « Ah ! mon vieil ami, la paternité a sans doute ses soucis. Mais si tu savais comme c'est triste etefTrayanl cette perspective de la solitude et du néant que nous laissons après nous. »

Il y a aussi l'infortune, les coups du sort. Une famille fortunée hier est aujourd'hui ruinée. Une voie d'eau s'est déclarée au navire, demain ce sera le naufrage. On était à la veille de la retraite, du repos,

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du bonheur! Il faut donc tout recommencer? Et c'est le soir, la nuit est proche :

On se croit au logis où l'on voulait rester, On n'est qu'au vestibule... Et Dieu, quand on l'implore, Nous dit : Prenez courage ! en nous montrant encore De grands escaliers à monter 1

Ohl si ce n'était que cela! Mais voici pire encore. Un fils prodigue ou ingrat; un ménage désuni, une tache, une tare sur un nom respecté, un flambeau qui s'éteint dans une puante fumée, un honneur héréditaire à jamais perdu !... En me faisant un jour cette confidence devant Dieu, deux vieux parents s'angoissaient, leurs yeux étaient pleins de larmes. Mais il leur fallait les dévorer, les cacher tout le jour, jusqu'à ce qu'elles puissent couler librement dans la solitude de chaque nuit. Car le monde est là ; et devant lui il faut sourire, et avec lui il faut se réjouir. Il faut être de ses fêtes, sortir, recevoir, paraître, en refoulant dans son cœur ce flot brûlant qui le consumera bientôt. J'ai vu cela.

Ceux-là sont les cœurs qui se brisent. Moins touchante mais plus amère est la déception superbe des cœurs qui se bronzent : stoïciens, pessimistes, sceptiques, qui hochent la tête devant tout ce que le vulgaire respecte, admire, adore. Us ont le sarcasme aux lèvres, l'ironie est leur langue. Us se gaussent de tout; ne sont-ils pas au-dessus de tout? Qu'on lise la centaine de pages que Challemel-Lacour a laissées sous ce titre : Réflexions d'un Pessimiste . Et qu'on me dise si ce n'est pas la plus sanglante et cinglante flagellation d'un temps '»^t d'un pays que ce blasé avait,

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pour sa part, contribué à faire tels, pourtan! !

Pires que la déception et les déçus, il y a le désespoir et les désespérés. J'ai déjà cité Prévost ParadoL Comment cet homme tout jeune, riche de tous les dons de l'esprit et déjà comblé de tous les honneurs, a-t-il pris la vie en dégoût? C'est la mégalomanie qui le tuera. « J'ai mille raisons d'être ambitieux; je voudrais être puissant, je voudrais être riche, je voudrais être aimé. « — Et ailleurs :« J'ai des amis dévoués, de bons camarades, et, dit-on, un brillant avenir. Avec tout cela, il n'est pas de jour où je n'éprouve plusieurs fois le désir d'être moit. L'extrême lassitude que je porte en tout ressemble à de la lâcheté. Ceux ([ui me reprochent de ne pas les aimer ont tort de m'accuser d'égoïsme. Je m aime encore moins qu'eux. L'indifférence est ma patrie. » — Où cela le mènerat-il, grand Dieu?

Enfin, il y a les poseurs, pour qui pourtant la vie s'est montrée douce et belle. Mais leur orgueil hautain aspire à la transcendance, à l'adoration; et, s'isolant de la foule, ces olympiens n'acceptent pas pour leur divinité le contact du limon dont est pétrie la race des vulgaires mortels. Alfred de Vigny, le Vigny de la mauvaise époque, affecte l'isolement et la fuite des hommes : Odi profanum vulgus et arceo. K Oh ! fuir les hommes, s'écrie-t-il, et se retirer parmi quelques élus : élus, élus eux-mêmes entre mille milliers de mille. » Il en veut, non seulement aux hommes, mais à la création entière qu'il déclare « une œuvre manquée ». Et s'adressant au créateur pour lui demander raison de son gouvernement : «La

1. V. Octave Gréard, Prévost-Para dot, 1894. Étude et lettres.

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vérité sur la vie c'est le désespoir, écrit-il. Il n'v a de sûr que notre ignorance et notre abandon... peutêtre éternel. »

Pose de sceptique que cela. Pose de matamore en outre que cette titanesque image de l'explosion générale dont il menace ce pauvre monde avorté. Mais du moins en suspend-il provisoirement l'exécution, en faveur des plus nobles sentiments qui sont la meilleure et unique raison de son existence. Il écrit donc : u Le jouroù il n'y aura plus parmi les hommes ni enthousiasme, ni amour, ni adoration, ni dévouement, creusons la terre à son centre, mettons-y cinq cents milliards de barils de poudre, et qu'elle éclate en pièces au milieu du firmament. »

Hâtons-nous de dire que cet ange exterminateur redevint, à ses derniers jours, un ange adorateur. Lui que nous avons vu, en 1837, prier et espérer près du lit de mort de sa mère, appela près de son lit de malade son curé de Notre-Dame de Bercy, pour une confession et une communion qui le faisaient s'écrier enthousiaste, attendri : « 0 monsieur le curé, quelle bonne action vous venez de faire ! » Il avait soixante-six ans; c'était en 1863.

La voilà donc, en somme, cette humanité perpétuellement déçue, mais se reprenant quand même à des espoirs qui miroiteront encore à ses derniers regards : u Un esprit plein de maux et anxieux de l'avenir », telle est, dans l'antiquité, la définition de l'homme : Aîîinuis calamitosus, futur i anxius. Dans VAgamemnon d Eschyle, ce type est représenté par l'esclave placé au haut du palais d'Argos, pour épier de Là le signal du retour des vaisseaux. U chante pour

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solacier ses veilles; mais les heures s'envolent, et les astres se couchent, et le flambeau révélateur ne brille pas. Lorsque, après maintes années, sa lumière tardive apparaît sur les flots, l'esclave est courbé sous le poids du temps. Il ne lui reste plus qu'à mourir; et le chœur lui dit « qu'un vieillard est une ombre égarée et errante durant le jour ».

Il n'y a pas de mécompte possible pour les vrais croyants, parce qu'ils n'ont pas compté sur les choses de ce monde « dont la figure passe ». Ce n'est pas que, pour eux non plus, la vie ait tenu toutes ses promesses; mais sur ces promesses ils n'avaient pas fait fond ; et, comme des biens possédés ils ne furent pas fascinés, de même des biens perdus ils ne se sont montrés ni étonnés, ni consternés.

Est-il besoin de dire que les âmes ainsi spontanément déprises du fini et du caduc sont les plus grandes âmes; et que ce sentiment est proportionnel à leur grandeur même? Prenant en Dieu la mesure de toute chose, est-il surprenant qu'elles les trouvent petites, et inférieures à leurs sublimes conceptions et à leurs célestes désirs? Ainsi les voit-on, faisant le tour de toutes les créatures, depuis l'étoile jusqu'à la fleur d'un jour, ne s'arrêter à aucune, ne leur accordant qu'à peine un regard, un sourire, pour leur répondre à chacune : « Tu es belle,' tu es bonne, mais tu n'es pas mon Dieu! »

De ces dél)ris de leur passé eiïbndré et de leurs espérances trompées, de vrais chrétiens, dans notre siècle, ont construit dans leur cœur un autel où ils ont fait monter Celui qui seul ne trompe pas. Détachés

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Je la contineence et de l'instabilité, ils demeurent plus que jamais unis à l'Eternel; et c'est ainsi, dit l'Écriture, dans une belle parole, que « leur ^^e unie à Dieu ne cesse de croître de plus en plus jusqu'à la lin de leurs jours : Conjungere Deo, et sustine iit crescat in novissimo vita tua ».

Je ne saurais dire si, au temps de ma jeunesse, il fut en Europe une gloire plus populaire que celle de Silvio Pellico, après la publication de ses Mirf Prigioni. Son rêve avait été l'attranchissement de sa patrie. Il s'en était réveillé sous les Plombs de Venise et derrière les verrous du Spielberg-. La popularité était venue ensuite, avec la gloire littéraire. Mais, cette gloire, qu'était-elle pour ce grand cbrétien, depuis ((ue neuf années de prison lui avaient mis au cœur l'amour de Dieu seul? Il en bénissait les souffrances... A un de ses amis de Paris, il écrit, 12 mars 18i0 : i< Ma jeunesse n'avait été que délire, orgueil, vaine philosophie, folle dissipation de mes pensées mondaines. Il m'a fallu, pour sentir Dieu, dix années de tombeau. Dans cet affreux silence j'entendis la vérité, je vis sa beauté divine. Je ne saurais assez louer le Seigneur : son apparente colère n'était qu'amour. » Le jour du 31 janvier 1851, le vieillard se sentant près d'expirer, envoya chercher son confesseur et le reçut en souriant : « Mon Père, je sens que je m'en vais. Dans deux ou trois heures, je serai en Paradis... Si j'ai péché, j'ai expié. Quand j'ai écrit Mes jyrisoiis, j'ai eu, quelque temps, la vanité de me croire un grand homme, ce qui n'était pas vrai; et je m'en suis repenti toute ma vie. » Alors le visage tranquille, gai comme on ne l'avait pas vu depuis longtemps, il se fit lire à haute voix les prières des agonisants. Quand

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