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le confesseur eut fini de lire, il regarda Silvio, Silvio était mort.
Rentrons chez nous. C'était en 1876; un des plus brillants romanciers d'alors, Paul Féval, venait de perdre toute sa fortune, à un àgc qui n'est plus celui de s'en refaire une autre. C'était la ruine qui fondait sur lui, sa femme et ses huit enfants. « — Mais, mon ami, Dieu nous reste, lui répéta sa pieuse et magnanime femme; s'il nous châtie, c'est qu'il nous aime. — Quoi, Dieu m'aime! Dieu m'aime! » reprenait le désespéré. Dès lors Paul Féval, le romancier frivole, ne vécut plus, n'écrivit plus que pour le service de Dieu. '< Si vous saviez, disait-il, comme il est doux de prier et de ne plus penser qu'à l'amour de Dieu, quand on a passé sa vie à célébrer le profane amour des hommes. » Au lieu d'un romcincier païen, on eut un romancier chrétien. Dieu est un héros : c'est le plus souvent par la brèche qu'il veut entrer dans la place.
Mécomptes politiques et regrets patriotiques sont le pain amer de nos temps de révolutions. Deux ans avant sa mort, 18 septembre 1818, le comte de Maistre se souvient de l'Europe d'hier, regarde celle d'aujourd'hui; et lui, un prophète pourtant, n'ose prévoir et prédire quelle sera celle de demain. « A mon âge, qu'ai-je vu? écrit-il. Des folies et des crimes. Je me demande encore : Que verrai-je? U semblerait qu'à cette époque tout espoir nous est défendu. Nés trop tôt ou trop tard, nous avons essuyé toutes les horreurs de la tempête, sans pouvoir jouir de ce soleil qui ne se lèvera que sur nos tombes. Sûrement Dieu n'a pas remué tant de choses pour ne rien faire. Mais (]ue va-t-il faire? » Il l'ignore, il attend. 11 sait seu-
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leQîcut que « Dieu n'ell'acc que pour écrire ». Mais écrire quoi? Et son regret était de mourir avant de l'avoir lu.
Douleur patriotique aussi et bien pareille est celleci de Berryer, dans cette lettre suprême à M^"" le Comte de Chambord, 18 novembre 1808 : « 0 mon Roi, on me dit que je touche à ma dernière heure. Je meurs avec la douleur de n'avoir point vu le triomphe de vos droits héréditaires, consacrant le développement des libertés dont la France a besoin. Je porte au ciel mes vœux pour Votre Majesté, pour Sa Majesté la Reine, pour notre chère France. Et, pour qu'ils soient moins indignes d'être exaucés de Dieu, je quitte la vie armé de tous les secours de la Religion. Adieu, Sire, que Dieu vous protège et sauve la France ! »
Voici un autre regret : celui de la vie publique» du service public de l'Église et de la France. Notre .Montalembert ne se consola jamais de se voir éloigné de cette tribune politique où, vingt ans, il avait livré de si brillants assauts pour Dieu et la liberté. Lacordaire, lui, descendu volontairement de sa chaire de Notre-Dame, sait où se trouve la paix du cœur,, avecl'honneurde la vie. « Monami, lui écrit-il, Cicéron retiré à Tusculam, loin de la tribime aux harangues, et écrivant les paisibles pages de sa philosophie, m'a toujours paru une belle ligure de l'antiquité. Or, nous autres chrétiens, nous avons dans la solitude ce que Cicéron n'y avait pas : cette force et cette puissance du bien qui est dans l'âme détrompée et unie à Dieu. Vous ne sauriez croire combien je rends grâce à Dieu de m'avoir donné le goût delà retraite. Quel homme malheureux je serais aujourd'hui, si je n'aimais la gloire tranquille de l'obscurité! »
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Enfin, voici le regret des choses inaclievées, et awssi très souveut des entreprises avortées. C'est pour luimême que Lacordaire témoigne de cette souffrance, dont il nous présente le remède : « Quand on a consumé sa vie dans un iravail désintéressé, et qu'à la fin d'une longue carrière on voit la difficulté des choses l'emporter sur les désirs et les efforts, l'âme, sans se détacher du bien, éprouve l'amertume d'un sacrifice qui n'est pas récompensé. » Et aussitôt il ajoute : « Mais elle se tourne vers Dieu, dans une mélancolie que la vertu condamne, mais que la bonté divine pardonne. »
Ah I mon frère, quant à moi, je connais un plus grand regret encore, et un plus cruel mécompte que celui des jours perdus et des entreprises manquées : c'est celui des défaites de la vérité et de la vertu desquelles nous sommes les serviteurs, mais serviteurs impuissants et toujours repoussés. Écoutez le Père Gratry : « 0 Dieu, savoir qu'on possède la vérité, qu'on soutient la justice, et voir le mal et les ténèbres les vaincre et les fouler aux pieds, et sentir en môme temps que les forces de l'âme, décuplées par l'indignation et, s'il le faut, par le courage jusqu'à la mort, n'y peuvent rien! Ah! voilà le comble de la douleur et de la tentation! » C'est la douleur des jours présents, de nos vieux jours.
Mais ces défaites sont d'abord les défaites de Dieu. Laissons-le être patient, puisqu'il est éternel. Il est vrai que ce sont aussi nos défaites à nous. Mais Dieu qui nous a octroyé l'honneur du combat pour sa cause, ne nous a pas promis le bonheur de la victoire. Et la plus pure des gloires, parce qu'elle est la plus désintéressée, est celle qui consiste à préparer des triomphes que nous n'aurons pas connus. Quant à la
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réussite de la vie, une seule chose importe, c'est que le devoir soit rempli et la conscience sauve. Que tout soit perdu, fors l'honneur !
Et puis, le succès est-il toujours fait de vertu? Quand Thonime heureux a atteint le but, s'il regarde derrière soi, ne lui arrivcra-t-il pas parfois de se surprendre, traînant, ne fût-ce qu'au revers de son manteau de gloire, un peu de la poussière du chemin, sinon de la boue des ornières?
... Voyez-vous : lorsqu'on a trop réussi sa vie,
On sent — n'ayant rien fait alors de vraiment mal —
Mille petits dégoûts de soi, dont le total
Ne fait pas un remords, mais une gêne obscure.
Et les manteaux de duc traînent dans leur fourrure,
Pendant que des grandeurs on monte les degrés,
Un bruit d'illusions ricbes et de regrets;
Comme, quand vous montez lentement vers ces portes,
Votre robe de deuil traîne des feuilles mortes.
Rostand, Cyrano.
Voilà l'ombre : celle que projettent sur la vieillesse les mécomptes et les regrets de la vie; celle que les brouillards des derniers jours d'automne épandent sur cette vallée de larmes. — Hier, me promenant dans la campagne, je voyais leurs bandes grises enveloppant de leurs nuages lourds les bas- fonds d'abord, puis roulant sur les pentes leur obscurité froide, puis envahissant toute la grande plaine de leur morne et immense tristesse. Alors chaque feuille d'arbre, chaque brin d'herbe, chaque chose avait une larme. Et mon âme, elle aussi, se sentait comme transie, attristée, pleurante.
Mais la campagne, grAce à Dieu, a d'autres symbolismes que ceux-là... Parlons d'elle, s'il vous plaît ; de la retraite aux champs, de son repos, de son bienfait, de ses leçons, de ses devoirs. C'est là encore un entretien de la fin du jour, mon frère.