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CHAPITRE XXI

Quel est l'homme qui, parvenu au seuil de la vieillesse, n'aspire secrètement au repos, au calme, à la retraite? « 0 Dieu, chante le Psaume, permettez un peu que je me rafraîchisse, avant que je ne m'en aille, car bientôt je ne serai plus! » Et cet autre chant du soir, g-rand et beau : « Les ténèbres sont descendues, elles m'enveloppent; j'ai peur! Oh, qui me donnera des ailes, comme la colombe; et je m'envolerai, et je me reposerai! Voici que m'éloignant, je m'enfuis, pour demeurer dans la solitude. J'ai trop vu l'iniquité et la contradictiondanslasociétédes hommes! »(Ps. liv, 7).

Se retirer, et de quoi? Des afFaires, du service, du combat, du mouvement, de la foule, du bruit. Se rafraîchir, et de quoi? De la chaleur du jour, de la fournaise des passions, du feu des disputes, de la fièvre de l'ambition, de l'envie. S'éloigner, et de qiioi? Des scandales du vice, des entraînements du monde. Et puis la solitude, et le libre vol de l'âme dégagée de ces lacs, intelligence et cœur!

La retraite : mais est-elle accessiblç à tous? Entre

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elle et le grand nombre, les barrières se dressent, les difficultés se hérissent, des attaches nous enserrent. Altachesde famille, la paternité, la maternité : « là où la chèvre est attachée, il faut qu'elle broute». La chaîne du devoir; le poids des aiTaires, les engagements pris, et l'engrenage inexorable de la vie. Et puis le boulet de la pauvreté: le soir est venu, mais la journée n'est pas gagnée, elle n'a pas reçu «on denier. Pauvre vieillard indigent, au long travail de ton jour il te faudra surajouter les longues heures de ton soir. Pour toi, à quand le repos, à quand la retraite?

La volonté de Dieu en donne à chacun le signal. Le signal de laretraite, c'estla santé qui défaille : «Quand on ne peut plus marcher, il faut bien s'asseoir, » disait Henri Lasse iTe. C'est très souvent aussi la conscience qui parle : Tu ne peu.x plus faire bien ; cède la place, passe l'outil à ceux qui feront mieux. C'est la mise officielle en non-activité : on m'a fendu l'oreille. Autant de voix du ciel qui, ensemble ou une à une, s'accordent pour nous faire entendre au cœurla même parole impérative : Dieu le veut!

Une des spécialités des révolutions politiques est de mettre d'oftice à la retraite beaucoup de gens qui ne le demandaient pas; et d'ordinaire avant l'âge. Les sages sont ceux qui s'y résignent et s'y soumettent comme à une disposition d'en haut. Les lettres de iM. Guizot, après 18i8, sont admirables, à cet égard. Telles celles-ci de 18i9 et 1850 : « Me voici rétabli dans mon nid du Val-Richer, chez moi. Je n'y suis point rentré sans un grand mélange de joies et de tristesses. Mais la Révolution n'a dérangé ni mes arbres, ni ma source, ni mes livres. C'est bien quelque chose. Je suis en liberté. J'ai acquitté ma dette envers

tout l'ancien monde, partis et personnes. Ce passé-là suffira ;\ remplir mon âme. Et même aujourd'hui, je ne trouve pas que les ambitions et les espérances de ma jeunesse aient été trompées, ni les ambitions du cœur, ni les autres. La vie, selon moi, vaut bien ce qu'elle coûte. Je mourrai dans cette situation d'esprit. >> Je trouve les mêmes sentiments chez un autre grand vaincu de la politique, M. Royer-CoUard, l'illustre philosophe et homme d'État de la Restauration. Rentré dans le silence, depuis 1830, il écrit de sa retraite de Chateauvieux à Alexis de Tocqueville, 31 juillet 1838 : (( Je retrouve dans la parfaite solitude où je vis, et j'en suis heureux, les goûts et les pensées de toute ma vie, aussi vives que si le terme n'en était pas proche. Loin de m'attrister de ce qu'il n'y a pas d'avenir pour moi, je m'attache avec complaisance à cette idée comme à une espérance. Je ne suis pas venu au monde pour en changer la face. Le très peu de part que j'ai eu aux affaires de mon temps a suffi à ce que j'avais d'activité, ou, si vous voulez, d'ambition. Il n'était pas dans ma vocation d'entreprendre davantage. »

A la suite de ces politiques illustres, et au-dessus d'eux,j'osedire,j'aimeraisàfaire émerger de l'ombre où le temps l'a rejetée une des plus belles figures du monde littéraire du commencement du xix.® siècle. C'est un poète duquel on a pu écrire « qu'il eut encore plus de poésie dans l'àme qu'il n'en avait mis dans ses vers, et plus d'héroïsme dans sa vie qu'il n'en avait fait passer dans ses drames ». Héroïque, en ell'et, le refus que la fierté de ce pauvre avait fait des faveurs impériales, et dont il pouvait dire : « Dussent les hommes du jour me tenir pour un imbécile, ma fierté

naturelle n'en est pas moins satisfaite de quelques non bien fermes que j'ai prononcés dans ma vie. On me voudrait autre que je suis. Que ceux-là s'en prennent au potier qui a façonné ainsi mon argile ! »

Ce poott',Ducis décrit ainsi sa vie de retraite, dans une lettre de novembre 1806, à iM. de la Tour, son ami. J'abrège à regret : « ... Cher et trop bon ami, ne concevez aucune inquiétude sur mon petit avenir. •Mon revenu, tout chétif qu'il est, suffit à peu près aux dépenses d'un homme pour qui les besoins de convention n'existent pas. Soyez donc rassuré : il me faut bien peu de choses; et pour si peu de temps!...

« Je vis ici entouré de mes consolateurs : de vieux livres, une belle vue, et de douces promenades. Je travaille innocemment et avec plaisir, comme un bûcheron qui chantedans ses bois, enfaisant des fagots. J'ai soin de mes deux santés : je tâcherai de les faire marcher ensemble, et de n'avoir mal ni à l'âme ni au corps.

« Pourvu que mon vrai moi vive, il y a un autre moi que j'abandonne. L'air de ce globe n'est pas le bon, ce soleil-ci n'est pas le véritable; je m'attends à mieux. En attendant, je jette mon âme dans l'avenir, je tâche de m'élever si haut par le mépris de tout ce qui n'est pas tout, que toutes les grandeurs ne sont plus pour moi qu'un point tout à l'heure imperceptible.

K Grâce à Dieu, mon ami, j'ai presque fini ma carrière, qui n'a été qu'une suite d'embarras et de douleurs. J'ai appris de ma mère la grande leçon de l'homme et du chrétien; j'ai apprise souffrir. Je me tairai en souffrant; et j'espère que mes douleurs secrètes me seront comptées dans un monde où tout est justice et vérité. .Mon cher ami, j'ai mis ma con-

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fiance dans le Dieu de ma mère : je lui demande de me conservera jamais cette foiprofonde, et de mourir, comme elle, sous la bénédiction céleste. »

Huit ans après, l'Empire s'effondrait. Le solitaire octogénaire n'avait plus lui-même que deux années à vivre. Sa vie était tout en Dieu, et ses dernières stwphes, ses plus belles peut-être, furent pour saluer cette « Heureuse solitude, seule béatitude », qui le tenait près de Lui,

Et le vieux soldat retraité, le vieil officier retiré, puis-je l'oublier, mon frère? Je voudrais qu'il me fût permis d'en présenter un entre autres, que j'aime et vénère par-dessus les autres, mais dont il n'est pas temps encore de prononcer le nom, un grand nom cher à la science de notre siècle, avant de le devenir à larmée. Cette armée française, il l'a honorée sur tous nos champs de bataille en Italie, au Mexique, en Algérie et Tunisie, sur notre frontière de l'Est, hélas! Qu'ils étaient donc fiers ensuite d'être commandés par lui, ces petits chasseurs, dont il était la tête, mais aussi le cœur. Le jour où le général dut déposer son épée il put bien dire, lui aussi : « Je quitte, malgré moi, le service dans l'armée, mais c'est pour passer tout de suite, et me mettre tout entier au service de Dieu. » Il y avait été toujours, et il y est encore, lui, ses fils et ses filles; l'ouvrier de toutes ses œuvres, le soldat de tous ses combats. Et Jésus-Christ, qui n'a pas de meilleur serviteur, de plus vaillant défenseur, de plus fidèle adorateur, de plus tendre ami, peut bien dire de lui, comme du centenier de l'Évangile : « En vérité, en vérité, je n'ai pas trouvé une plus grande foi en Israël. »

Je n'ai pas parlé de retraite pour les prêtres.

LE REPOS, LES CHAMPS. 33r.

Us resteiont à leur poste jusqu'à ce que l'obéissance, qui les y amis, trouve expédient deles enreleverpour de nouveaux services. Que s'ils sont tentés du repos, ils se souviendront que leur Maître auguste ne se reposa jamais. 11 est vrai qu'un jour, fatigué de la route, Jésus s'assit, dit l'Évangile, auprès du puits de Jacob, mais c'était pour y attendre une âme à sauver. Et, quand un moment après, ses apôtres revinrent de la ville, lui apportant à manger, le Seigneur n'y goûta point : " Ma nourriture est de faire la volonté de mon Père. » Et il venait de la faire, en conquérant une âme au royaume de Dieu : c'était son aliment, son repos Et puis le prêtre ne possède-t-il pas toute sa vie, près de lui, l'autel de Celui (jui chaque jour renouvelle sa jeunesse? J'aime cette peinture en vers de l'indissoluble mariage de l'église et de son prêtre. Elle est, — un peu retouchée — de M. Anatole de Ségur, qui l'intitule : Vieillesse.

Du temple la maison du pasteur est voisine. Le vieux prêtre demain aura quatre-vingts ans, Le temple dix fois plus : double et sainte ruine Que le vieil édifice et l'homme aux cheveux blancs.

La tête du vieillard penche sur sa poitrine, Ses pas sont incertains et ses genoux tremblants; Le clocher de l'église au vent du nord s'incline Et sa voûte fléchit sur ses murs chancelants.

Mais qu'importe pour eux la jeunesse passée,

Et sa force aianguie et sa grâce efTacée?

Le temple et le pasteur ont gardé leurs amours î

Au fond du cœur qui bat sous cette chair mourante,

Comme sur cet autel de l'église croulante,

Dieu vit : Temple et pasteur îeronl jeunes toujours!

LE V1EILL\RD 22

La retraite m'aUVanchira, la retraite me recueillera : cest son premier bienfait. Je n'étais pas à moi, non plus que je n'étais moi. Jetais à tout, sauf à moi-nitMne:àla fonction, à l'opinion, au parti, à la mode, à la visite, à la nouvelle du jour, à l'afTaire qui presse, au vent qui tourne et qui passe. Je n'avais de temps pour rien, de l'application à rien, de la suite en rien. C'était la dispersion et la dissipation, celle de mes facultés et celle de mes heures. Je vais désormais me ressaisir, en me repliant sur moi-même, dans ce nécessaire mouvement de concentration intellectuelle et spirituelle qu'on a doté du religieux nom de Recueillement. Enfin je m'appartiendrai !

La retraite me renouvellera. Je ferai peau neuve au désert, comme le serpent qui laisse sa vieille dépouille aux buissons ou dans le creux de la pierre. Je liquiderai tout ce vieux passé de préjugés, d'habitudes, d'attaches, de paperasses et d'écritures, d'impedimenta en un mot, qui encombrent ma marche et la retardent, en la détournant du vrai but. N'est-ce pas là créer en nous (d'homme nouveau » dont parle l'Apôtre? C'est un bienfait que je devrai à la solitude et au silence.

La retraite qui me retire des lieux et des choses, me retire aussi des hommes; non de tous, il est vrai, mais de la foule des hommes, de ceux qui n'y apporteraient que leurs passions et leurs ennuyeux discours de vanité, d'envie, d'intérêt propre et de sottise. Ce sont Là ces hommes dont le vieil Horace se félicitait d'être oublié, dans son petit Tibur : oblitusque viris, obliviscendvs et illis. Mais ceux qui m'aiment pour moi-même sauront bien venir à moi qui ne peux plus

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aller à eux. Qu'ils viennent donc si d'aventure ils ont besoin de moi. Uu ils viennent aussi ceux qui ont simplement désir de moi; désir d'être deux qui pourtant n'en font qu'un, de causer à deux, de se souvenir à deux, de penser et de lire à deux, et puis de nous refaire enfants à deux, en riant à deux pour rire mieux.

Outre ces bons et fidèles amis, et à défaut des autres dont je me passerai bien, j'ai d'excellents et d'assidus visiteurs que vous ne savez pas? C'est ce que je répondais à quelqu'un qui, par bon naturel, me plaignait de ma solitude au village : « Personne à voir; toujours seul !... » — Oh! que non ! — Et je lui fis confidence de la visite auguste que la sainte Liturgie prend soin de me ménager, chaque jour, d'un ami qu'elle veut que je reçoive avec l'encens, les flambeaux et les chants.

D'un couchant à Tautre je suis tout à cet hôte vénéré. C'est tantôt un pausTc, tantôt un riche ; tantôt un vieillard, tantôt un jeune homme ; une sainte femme, une sainte vierge ; un prêtre, un soldat ; tous et tontes gens de bien, la fleur de rhumanitc. Ils me racontent leur vie passée, laquelle fait grande honte à la mienne. Ils me parlent de la félicité du pays qu'ils habitent, ce (jui m'inspire le désir et me fait concevoir l'espérance de les y rejoindre. Je leur en demande le chemin. On converse ensemble, on prie ensemble, on chante ensemble parfois. Ma journée leur est consacrée, dans l'allégresse du cœur. Le soir, je leur dis adieu: «Adieu Pierre, adieu Paul, adieu Jean, adieu Marie, Joseph, Louis, Madeleine, Thérèse, Jeanne, François, Ambroise... A l'année prochaine, à pareille date, au revoir! — Non, ils ne sont pas seuls ceux dont il est écrit que « leur conversation est dans les cieux ».

En me retirant du monde, je me suis retiré du bruit : ce n'en est pas le moindre protit. Le bruit est odieux au vieillard. Je défendrai contre lui encore moins mes oreilles que mon esprit et mon cœur. Je défendrai l'un et l'autre contre l'assiè^ement tumultueux des passions politiques et des polémiques irritées du forum et des journaux, desquels, du reste, la place fut toujours petite dans ma vie. Je les défendrai contre le scandale des querelles de personnes et Ja creuse sonorité des querelles de mots; et je réserverai ce qui me reste encore de force et de vie à la défense des vérités fermes, dans ma simplicité et ma liberté.

Il y a quelque sagesse dans ce couseil humoristique de Doudan, un bel esprit, écrivant à ses amis politiques de 1848 : « Pour le présent, le mieux est de se taire. Noé et ses enfants auraient perdu leur temps à publier des brochures à l'époque du Déluge. 11 n'y a pas de brochure qui puisse servir de digue aux eaux de l'Abime. Le plus sensé est de se tenir dans l'Arche, quand on a une petite arche à soi; de parler entre soi des choses éternelles, et d'ouvrir de temps en temps la fenêtre pour regarder s'il ne se voit quelque cime de montagne qui pointe sous les eaux. »

Je défendrai le silence obstinément boudeur de mes soirées contre les réunions nombreuses, les longs repas, les spectacles, les séances, les fêtes, n'en exceptant que celles où la musique est reine : une musique faite non de bruit, mais de pensée, de poésie, de beaux sentiments et d'éloquence vibrante. Je dis musique et non sport et gymnastique. Or là où cette musique est reine, obligatoirement le silence est roi; il régnera. Silence donc!

Et le silence de mes nuits : celui-là est sacré. Sans

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doute le sommeil a son droit de préciput sur ces heures réparatrices et médicatrices pendant lesquelles l'esprit de Dieu, planant sur ranarchique chaos de nos pensées, s'apprête à y ramener l'ordre et la discipline, par le même Fiat lux, qui tout à l'heure fera jaillir le premier rayon du jour dans le ciel.

Mais, chez le vieillard, il arrive sou^ent que sur ce repos l'insomnie vient usurper de longues heures. Je ne m'en plains pas entièrement. Elles ne sont pas perdues, pas plus que ne sont perdus pour les plantes et les fleurs les dons célestes de la rosée durant le fécond mystère des nuits. Je ne parle pas des insomnies torturantes de la maladie, encore moins de celles épuisantes de l'orgie. .Mais quand le vieillard se porte bien, et que le sommeil a obtenu sa part de temps nécessaire et imprescriptible, alorsla veille nocturne qui lui succède est une cou[)e pleine de force et de douceur. C'est là que souvent, dans l'enveloppement de l'ombre, l'esprit renouvelé, rafraîchi par un premier repos, se trouve avoir reconquis ses facultés plus vives, ses puissances plus libres. Et soudain en ont jailli des inspirations etilluminations, idées et formules d'idées, desquelles va s'éclairer tout le travail du jour.

(( La nuit porte conseil » entends-je dii'c. Quelle conseillère elle me lut! Je n'y ai pas porté seulement mes ouvrages d'esprit ; j'y ai pensé plus habituellement à ce (pie j'ai été, à ce que je suis, et beaucoup à ce que je devrais être... N'est-ce pas dans ces heures bénies que j'ai conçu et pris mes plus graves déterminations, et décidé, en lumière et paix, les meilleurs actes de ma vie! Mais surtout, n'est-ce pas dans ces religieu.x et mystérieuxsilencesque j'ai répandu moncœuretmes larmes devant vous, ô Jésus ! Bencdicite, noctes, Domino!

335 J LA RETIUITE.

OÙ prendrons-nous notre retraite? Vieillards où abriterons-nous nos dernières années? Mais y a-t-il là une question, un doute? A la campagne, répondent toutes les voix, celle de Tàme, celle de la nature, celle de la sagesse, de la poésie, et de la religion. Retraite et campagne ne sont-ils pas quasi synonymes l'un de l'autre?

« La campagne est le refuge tranquille des âmes lassées ou vaincues, écrit Hippolyte Rigault. La rosée qui se répand le soir sur les plantes fatiguées de la chaleur du jour, n'est pas plus salutaire que cette paix intérieure versée par la nature sur les âmes qu'a blessées le contact des choses. Quand on a vu six mois dans une grande capitale se tisser la trame de l'histoire contemporaine, qui n'est pas toujours filée d'or et de soie, qu'il est doux d'aller voir les arbres bourgeonner et dépHer leurs feuilles, déplacer entre soi et le monde des laits un rideau de verdure ; et, sous l'ombre paisible, d'oublier et d'attendre. »

Ne trouvez-vous pas, mon frère, que la nature ellemême nous y convie par sa sereine et impassible indifférence à nos petites alfaires? Que lui font, à elle, nos agitations et nos révolutions? Le soleil se lève chaque mntin devant ma grille, et se couche chaque soir derrière les arbres de mon jardin, comme si quatre milliards d'impôt votés au budget ne venaient pas de tomber sur le dos de la France. Et le rossignol chante sa chanson, et l'alouette monte dans les airs en sifflant ses trilles joyeux, sans avoir l'air de se douter que la Franc-maçonnerie menace la croix de nos clo-

LK REPOS, LtS CHAMPS. 337

chers, et que le minisire Viviani se vaille d'avoir éteint les étoiles de noire ciel.

C'est à sa campagne de Val-Richer que M. Guizot boit à longs traits l'oubli des révolutions qui l'y ontrelégué. Il écrit de là : « Plus on devient pur spectateur des affaires de ce monde, plus on a besoin d'avoir quelque chose de beau à regarder. Je vis beaucoup dans mon cabinet, je lis, j'écris. J'aime infiniment, en levant les yeux, à les promener sur un ciel lumineux, sur une nature rianle. Je me laisse tenter à l'invitation du soleil; je sors, je me promène à pas lents, je mi'assieds tour à tour sur les bancs qui me donnent les divers aspects de ma vallée. »

Et ailleurs, plus tard : « Je travaille, je me promène. Je vis beaucoup avec mes enfants, beaucoup aussi dans le passé. Je l'aime; je le recherche dans ma mémoire, en attendant que j'aille le rejoindre. Je me promène souvent seul. 11 fait très beau; mes bois sont verts, mes plates-bandes fleuries, mon potager plein. Je me plais à m'occuper des petites choses, en pensant aux grandes. »

C'est bien. Mais est-ce là tout? Hélas! pour le très grand nombre, c'est tout. Ils n'ont vu de la nature que le dehors, la face, le corps, si j'ose dire. Mais son âme, son âme? « Objets inanimés, avez-vousdonc une âme? «

L'âme de la nature, c'est le sentiment qui s'en exhale et se communique à la nôtre, l'allégresse, la douceur, l'épouvante, l'amour, la paix. Elle pleure, elle rit, elle tremble. Un jour elle respire le bonheur, le lendemain la tristesse et le deuil. Et ces sentiments qu'elle respire, elle les inspire réciproquement; c'est son âme ([ui se fond avec la nôtre. Qui n'a senti cela? On le

sent à peine daos le bruit; on le sent dans le silence; on ne le sent pas dans la foule des villes, on le sent dans la solitude des champs. Et combien mieux dans la vieillesse, quand tout est paix et recueillement en elle et autour d'elle?

La nature vit, mais de plus la nature parle, elle prêche. Elle est, par son symbolisme, une sorte d'Évangile qui, lui aussi, s'exprime en paraboles. Il y a la leçon du matin et la leçon du soir; la parole de l'aurore et celle du couchant. Chaque saison a la sienne. Et ensemble, et tour à tour, que nous disent ces voix? La loi universelle de la vie et de la mort, la loi de croissance et de décroissance. Mais aussi la loi de transformation et de résurrection, qui présidera à notre avenir et qui déjà fait notre espérance sublime. La vieillesse n'est-elle pas cet âge où la chrysalide commence à entrer dans son assoupissement? Elle se réveillera.

Non seulement lacampagne parle, mais elle chante : Elle chante le Sursum corda : « Le goût de la nature, écrit Doudan, 1" juin 1835, est encore ce qui cache en soile plus de sentiments élevés, en notre temps. Au fin fond de l'admiration pour un beau paysage, il y a une foule de pensées infiniment morales et honnêtes. L'eau qui coule, l'oiseau qui s'enfuit vers le ciel, le vent qui frémit et qui passe, tout cela court à la source éternelle de la beauté infinie de ce monde et des autres mondes. Sur les plaines sans bornes et sur les eaux sans fond de l'océan, l'œil de l'homme aperçoit la grande ombre de Dieu. Et, au tomber du jour, il la voit passer et repasser dans la pâle lumière qu'; revêt la hauteur solitaire de la montagne. »

Enfin, la campagne prie et fait prier : mais ne

fiens-je pas de le dire? Ce qui jaillit d'elle sponfanémeiit, c'est l'admiration, Taction de grâces, l'adoration du Créateur. Sa contemplation est éminemment religieuse. Mais combien plus encore la compréhension générale de l'œuvre du Créateur, qu'un regard d'ensemble ouvre à la pensée du sage et à la méditation du chrétien!

Cette œuvre du monde, le génie grec l'avait appelée l'ordre, Cosmos; le génie latin, la beauté, Mimdus. Nous l'appelons, nous, V Univers, l'unité dans la variété. C'est bien, à mon sens, le nom qui donne le mieux l'idée de cet immense système où rien n'est isolé, et où tous et chacun des êtres sont unis dans des relations constantes de dépendance et de services qui en font, du plus petit au plus grand, la merveilleuse mutualité dont le spectacle ravit mon esprit et mon cœur.

« Voyez, monfrère, cette petite graine dont dix mille ne rempliraient pas ma main. Vous avez peine à reconnaître là un enfant du soleil; mais le père ne s'y méprend pas. Je jette cette pauvre graine dans un petit coin de terre; le soleil la vue : « Levez-vous, dit-il à « quelques gouttes d'eau de la Méditerranée ou du « grand Océan, Levez-vous, et sur l'aile des vents, allez « humecter le berceau de ma fille! » En même temps un rayon de lumière, de vie, part du sein paternel, franchit des millions de lieues, réveille l'embryon et la terre sa nourrice. Et bientôt une plante se lève radieuse, salue le lever de son père, lui ouvre son sein, se nourrit de ses feux, le suit dans son cours. EL quand il descend sous l'horizon, vous la voyez se clortet attendre son retour dans l'immobilité de la tristesse! »

Voilà, mon frère, de ces choses que disent, que montrent chaque année les jardins et les champs. Les villes et leurs théâtres vous oilrirent-ils jamais des spectacles plus beaux?

Vous aurez donc, si vous m'en croyez, votre maison à la campagne. Il est des lieux desquels le livre de 17mitalion dit que « l'air y est plus pur, le ciel plus proche. Dieu plus familier ». C'est d'un pareil lieu que vous ferez choix, pour votre retraite champêtre. Qu'importe que l'habitation soit modeste, pourvu que le site en soit large, les alentours libres, et les perspectives profondes. Ce site, choisi sur un coteau à demi solitaire, vous mettra en possession et jouissance continuelle de tout ce qu'embrasse votre regard, la vallée, sa rivière, ses bois; et un peu plus haut cette vaste plaine, ces moissons, ces clochers lointains et ces horizons bleus, les seules limites de votre domaine, puisqu'elles sont les seules bornes au champ de votre contemplation. C'est déjà linimensité. Par delà c'est l'inconnu pour vous : cet inconnu, ce mystère, cet au-delà, cet infini que l'homme appelle au bout de toutes ses perspectives, celles de sa pensée et de ses désirs, comme celles de ses yeux.

Ce n'est pas nous, mon frère, qui les franchirons jamais, ces frontières, nous les tardigrades, dans nos promenades à pas lents. Mais que de souvenirs nous y suivront; que de rêves nous y hanteront; que d'idées nous y visiteront, que de noms aimés nous y prononcerons! Et quand, le soir, nous reviendrons de là, avec notre cueillette d'impressions, notre moisson

de poésie, notre provision de grand air, de fraîcheur etd'enthousiasme intérieur, nousn'aurons rien, croyezoioi, à envier au riche fermier que nous rencontrerons sur la route, ramenant à ses granges la charge des gerbes débordantes et treml)lantes sur ses chariots qui crient...

Après cela. que votre maison soit de pierre ou de briques, qu'importe encore une fois, pourvu qu'intérieurement, elle vous soit un foyer de douces et bonnes pensées, peuplé de vos souvenirs, ceux de votre enfance et de votre jeunesse ; meublé de l'image des hommes que vous avez le plus vénérés et aimés, grandes figures de la patrie et de l'Église, ou humbles reliques de notre passé, qui nous font sourire ou pleurer. C'est un sanctuaire que vous consacrerez ainsi à la religion du souvenir. Et si vous y mettez ce petit luxe de décence et de goût que l'on apporte aux choses du culte, qui vous en blAmera? Aussi bien ce n'est pas moi qui aurai le droit de vous jeter la première pierre.

Je viens maintenant vous demander une chose, la plus grave de toutes : Vous sortirez de chez vous. No seriez- vous venus habiter ici que pour vous? Regardez autour de vous ces hommes qui sont vos voisins, et que vous devez désormais tenir pour vos amis, vos frères. C'est un bien autre intérêt que celui de la nature. C'est le jardin de Dieu, c'est le monde des Ames. Quelques mots, s'il vous plaît, du village et des villageois.

Vous souvenez-vous du jour où vous y fûtes reçu? Quel accueil, quelle fête! Tous ou presque tous, autorités en tête, se portèrent au-devant de vous. .le

n'en ai ricH oublié. A vous, mon frère, ou mieux X nous maintenant d'aller à eux. Ce n'est pas assez d'être au village présentement, c'est d'être du villai:e qu'il s'agit. Qu'attendent-ils de vous ces pères, ces mères, ces enfants, ces vieillards, qui vous chantèrent ce jour-là? Que leur avez-vous promis, dans votre âme, en vous fixant près d'eux? N'est-ce pas d'être l'un d'eux? C'est chez eux que vous êtes, c'est conséquemment à vous, vous le nouveau venu, de vous faire tout à eux.

Qu'attendent-ils de vous? Premièrement le respect, un respect reconnaissant. Vous trouverez là des gens de travail, et du premier travail, celui des champs : hommes et femmes au cœur viril, contents de peu, vivant de rien; des foyers dignes, peuplés d'enfants; derniers débris sans doute, mais d'autant plus précieux, de la population agricole d'autrefois, base antique et granitique de la société française.

Je prends l'exemple de ce respect auprès de M. de Falloiix, tel que je l'ai vu au milieu de ses paysans angevins, dans son Bourg d'Iré. Je lis dans ses Mcrnoires : « Le vrai campagnard est en même temps actif et sédentaire. Sensible à l'honneur, inaccessible à l'ambition, il sert son pays sans quitter son foyer. Son corps est robuste, parce que son âme est paisible. Jette-t-il ses regards en arrière, il retrouve assurément des soucis et des peines, mais point de regrets. Quand SCS jours sont comblés, il laisse autour de sa tombe un honnête souvenir de deux ou trois lieues de circonférence, et cette devise à ses successeurs : « Vivre en travaillant, mourir en priant ».

Digne de notre respect, cette population villageoise l'est encore de notre reconnaissance. Car enfin, la vil-

lagc dont nous sommes aujourd'hui les hôtes, ce sont ces hommes qui l'ont fait ce qu'il est. Ce sont eux ou leurs pères qui ont ouvert ces routes, tracé ces sentiers, endigué cette rivière, biUi cette église, cette école, construit votre habitation, planté ces vieux arbres qui vous prêtent leurs fruits ou leur ombrage. C'est votre nid qu'ils préparaient. Ce doux nid duquel vous dites aujourd'hui : In nidulo meo ??ioriar, à qui le devez-vous?

Reconnaissance donc; et troisièmement service. Si vous avez plus qu'eux votre position et votre instruction, votre expérience et votre habileté, c'est à leur service que vous les devrez mettre simplement et humblement. Mais quand je dis humblement, ce n'est pas que je vous demande de vous ravaler grossièrement à la vulgarité de leurs habitudes ou de leurs mœurs, comme le pratiquent certains charlatans d'égalité qui les viennent exploiter sous ce travestissement. Que votre condescendance ne soit pas l'abdication de votre personnalité. Je souhaiterais bien plutôt qu'ils fussent amenés par vous à jouir peu à peu de ce patrimoine de délicatesse et d'élégance dont votre condition et votre éducation vous ont fait le bénéficiaire . Ce sera là l'œuvre propre d'une attirante bonté; ce sera là sa victoire; mais non d'une victoire achetée au prix de votre abaissement. Et, si vous vous abaissez, que ce soit dignement, à la manière de ces bons vieux arbres qui gardent haute et droite leur couronne, tout en inclinant leurs branches à la portée de la main qui demande leurs fruits.

J'ai lu que c'est au service de son village du Mesnil, dans Seine-et-Oise , que Littré, devenu cam-

pagnard, mit ses connaissances médicales, avec son dévouement, comme lui-même le raconte : « J'ai, depuis trente ans, écrit-il, réalisé VIfoc erat in votis d'Horace : un petit jardin dans un petit village. Là, (juand j'y vins, comment sut-on que j'avais étudié la médecine? Je l'ignore. Toujours est-il que les paysans, mes voisins, quand ils tombaient malades, réclamèrent mon secours. Faisant la médecine gratis, j'aurais eu une clientèle fort étendue. Mais je circonscrivis sévèrement ma sphère d'action ; et là. prudent, dévoué, visitant plusieurs fois les malades qui étaient à ma porte, je rendis d'incontestables services. Maintenant la vieillesse m'a déchargé de cet office bénévole. Mais j'y ai acquis l'amitié et la gratitude de mes voisins; et, pour parler comme le vieillard de La Fontaine : « Cela même est un fruit que je goûte au- « jourd'hui. »

Pasteur, qui présenta à l'Académie française cet exemple de son devancier^ ajoute qu'en fait Littré était devenu « le médecin consultant de tout le village. Prolongeant ses veilles d'études jusqu'à trois heures du matin, la clarté de sa lampe brillait au loin pendant la nuit, comme un fanal qui rassurait les malades. On savait qu'au premier appel M. Littré quitterait son travail pour aller porter ses soins partout où ils seraient réclamés ». Si elle lui gagna l'amitié et la gratitude des petits, croyez-vous que cette grande charité pour eux ne contribua pas à attirer sur lui la charité de Dieu?

Je voudrais que le séjour d'un vrai chrétien au

village y inaugurât une ère non seulement de politesse, mais de religion, de vertu et de foi. Le vieillard y est plus apte et mieux préparé que tout autre.

Le malheur est que le village n'est plus aujourd'hui un village. Aux alentours des grands centres industriels, il n'est plus que la banlieue plus ou moins prolongée de la ville voisine, qui y recrute ses masses d'ouvriers et d'ouvrières, pour les y faire ensuite refluer chaque soir, et avec eux l'infection du mauvais exemple, des mauvaises idées, et des mauvaises mœurs.

C'est alors le hideux village sans Dieu, dont Augustin Cochin fait la peinture suivante. C'est effroyable : « En ce village, nulle foi. Le langage des femmes n'a plus de mélancolie, d'infini, de poésie gracieuse, ni de pureté céleste. L'homme n'est plus, une fois par semaine, entretenu de grandes choses, ni exhorté à la pitié des petits. Plus de fêtes, de répit, de vie sociale, de politesse, de causerie, sauf le cabaret. On se renferme, on se déteste; rien de commun, rien d'élevé, rien de doux. Toujours la motte de terre, le fumier, la vache, et les gros sous. Engendrer, piocher, jurer, manger, se saouler. L'homme, entre la terre et la bête, devient grossier, bientôt méchant. Ne cherchez plus le royaume de Dieu, et le reste vous sera retiré par surcroit. »

Mais comment l'y restaurer? Il semblerait que la tâche en fût moins difficile dans ce milieu de la vie rurale, naturellement imprégnée de la présence de Dieu. Mais encore, pour l'y reconnaître, faudrait-il avoir des yeux. Or, outre que, ces yeux illuminés de la loi, l'école athée les crève officiellement â l'enfant, et le mauvais journal à l'adulte, l'indifférence les

ferme à ceux qui ne veulent ou ne savent pas voir. Ne parlez pas de la divine poésie des champs à ceux qui les cultivent. Le paysan n'est pas poète. Pour lui lieux, choses, personnes, ne valent que ce qu'ils rendent en espèces. Le paysan ne philosophe pas, il calcule, il compte. Et les seuls rêves qui le charment sont ceux qui faisaient sursauter Perrette, dans la fable du Pot au lait.

Seulement son esprit pratique et sensé — quand il n'a pas été faussé par les sophistes du jour — se rend bien compte que, dans son travail de chaque heure, il est dans la perpétuelle et souveraine dépendance d'un plus puissant que lui. Et c'est le Tout- Puissant dont il baise la main et dont il adore le nom, à travers le mystère des causes : « Jean Claude, mon ami, quand tu ne comprends pas, fie-toi à Celui qui a fait le manche des cerises ! » C'est un mot de de Maistre.

Vous vous adresserez donc au bon sens du villageois, ce bon sens qu'on a appelé « le maître de la vie ». Quand, le long de la route, cheminant près de vous, il vous parlera du soleil et de la pluie, à votre tour vous lui parlerez, vous, de Celui qui lui envoie l'un et l'autre. Et si, à cette heure-là, l'Angelus du soir vient à tinter au clocher de chez vous, vous vous découvrirez tous deux en même temps, pour vous signer et prier.

Le lendemain, c'est à son cœur que vous vous adresserez. Et quand, sur la même route, il vous entretiendra tendrement de ceux qu'il aime, sa femme, ses enfants, vous lui nommerez quelqu'un qui l'aime infiniment plus; qui lui a donné son sang, sa vie, promis son ciel, et qu'il faut aimer par-dessus toute

chose... Et alors, si vous passez près de la croix du chemin, tous deux ensemble, mains jointes, vous vous agenouillerez aux pieds de votre Rédempteur.

Et les enfants ? Y a-t-il une école chrétienne dans ce village : vous en serez le soutien. Tout l'avenir est là. Je les entends de chez moi chanter là, jouer là, prier là, crier là : ces cris, ces chants, ces pleurs, c'est la musique du bon Dieu. Le salut que leur voix joyeuse fait éclater sur votre passage, mon frère, c'est l'Hosanna à celui qui leur a été envoyé par le Seigneur.

J'ai lu que le grand et éloquent catholique qu'était le sénateur Gabriel de Belcastel, étant devenu maire de Golomiers, vers 1888, s'y dévoua surtout aux enfants de ce bourg. Il se complaisait au milieu d'eux : « On est plus près de Dieu, disait-il, quand on respire le souffle pur de ces petits ! »

Y a-t-il une élite chrétienne dans le village.-* Soyez de cette élite. Soyez-en, si c'est utile, la tête pour la diriger, le cœur pour l'enflammer, la main pour la soutenir. Elle sera la noblesse du lieu. Même en République, il y a toujours place au règne d'une noblesse très haute : la noblesse des sentiments, des pensées, du langage, des manières, des mœurs. C'est autour de cette aristocratie de gens de sens et de cœur, si elle sait bien se tenir, que se rallieront un jour les puissances vitales de la France.

Je ne vous demande pas, — demande superflue, hélas! — si, dans votre village, il y a des pauvres à secourir? J'en ai déjà parlé. Mais, parmi ces pauvres, je vous recommanderai spécialement les vieillards. Qu'ils ont donc de besoins, corps et âme ! On ne dira

jamais assez l'horreur du délaissement du vieillard indigent dans les campagnes! Le vieux journalier, le vieux domestique, le vieil ouvrier, la vieille ménagère, celui ou celle qui ne travaille plus, qui ne marche plus, qui n'a plus ni feu ni lieu ; plus d'époux ou plus d'épouse, plus d'enfants en pouvoir ou en vouloir de l'assister. Comment ce pauvre peut-il vivre? Et demain comment va-t-ilmourir? Car il a quatrevingts ans, et il mourra demain.

Mais ce chiffre de ses années et des vôtres sera précisément le trait d'union entre vous et votre vieux contemporain, mon frère. « Votre âge? lui demandezvous. — Quatre-vingts ans. — Mais c'est aussi le mien ! — L'année de votre naissance? — La mienne. — Celle de votre première communion? — La mienne. — Celle de votre conscription, votre classe? — La mienne », etc. De ces rapprochements naît la sympathie, puis l'amitié. Vous voici frères, presque jumeaux. Mais cette échelle de souvenirs par lesquels vous remontez ensemble à ce cher vieux temps de l'enfance, de la jeunesse, de la famille, de l'école, de l'église, ne vous servira-t-elle pas à faire aussi remonter cette âme de frère jusqu'à Dieu, jusqu'au ciel?

(( Frères d'âge, frères d'âme, frères en Jésus-Christ aussi : ii'avons-nous pas le même père? Notre Père qui êtes aux deux!... »

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