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LES LIVRES DERNIÈRES PAGES

Ma retraite, j'en ai le désir, ne sera pas une retraite oisive. Otium cum dignitate, sans doute, c'est désirable. Otium cum labore, c'est nécessaire : ne rien faire serait ne plus rien être.

Et puis, en me déchargeant de la fonction, est-ce que Dieu m'a déchargé de l'action? Ne serait-ce pas, au contraire, pour m'avoir plus libre à son service qu'il a daigné me rendre aujourd'hui à moi-même? A moi-m(^me, c'est-à-dire sinon à quoi je suis le plus apte, du moins, à quoi je suis le plus incliné par goût; et conséquemment me rendre à ce que je ferai avec plus d'élan, d'amour, de spontanéité, « de toute mon âme, de tout mon esprit, de tout mon cœur, de toutes mes forces » : les dernières forces qui me restent.

Cet autre et suprême emploi des dernières années, est pour plusieurs l'étude, l'écriture, les livres. « Mes chères études ! » répétait un vieil homme d'État bien connu, fatigué de la politique, ou qui feignait de l'être. Ce fut mon excuse auprès de mes collègues

quand je dus les quitter : « Comme vous je travaillerai encore. Quand l'épée est devenue trop lourde, ce n'est pas désarmer entièrement, ce semble, que de la remplacer par la plume. On n'a pas tout dit, tout écrit, il s'en faut, sur notre Église chère, ses luttes, ses œuvres, ses saints, ses forces immanentes, divines, sources et garanties de son immortalité. » Et ce que je demandais alors pour mes derniers travaux, c'était « la douceur suprême de ces heures du soir, passées tranquilles et sereines, derrière un rideau de verdure, non loin d'une bibliothèque et tout près d'une église ».

Donc la plume et les livres ; dernières lectures, dernières pages : C'est ainsi que j'intitulerais ce chapitre. Ou bien encore « Dernières feuilles » . Feuilles de papier, sans doute, comme aussi feuilles d'automne, celles dont Shakespeare écrit : u Tu peux voir en moi ce temps de l'année où quelques feuilles jaunies pendent aux rameaux qui tremblent à la bise, voûtes en ruines ou dépouillées, où naguère les oiseaux gazouillaient. »

Les livres d'abord, la lecture : elle est Fhabituelle compagnie des vieillards. Distraction et désennui pour les uns, emploi et occupation pour les autres, charme et délice pour tous, elle est aussi pour quelques-uns le baume à toute souffrance. Goethe, l'olympien, ne disait-il pas « qu'il ne se connaissait pas de chagrin que n'eût dissipé une demi-heure de lecture »? Cet homme était de marbre.

Mais, à notre âge, nous ne lisons pas comme au temps de notre jeunesse. Nous lisons autre chose et nous lisons autrement. Il ne s'agit pas, bien entendu, de nous remettre à l'école. « On peut continuer à tout temps l'estude, écrit Montaigne, mais pas l'es-

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colage. La sote chose qu'un vieillard abécédaire I S'il fault estudier, estudions en chose sortable à notre condition, afin que puissions respondre, comme celuy à qui on demanda de quoy faire ces estudes en sa décrépitude? — A m'en partir meilleur et plus à mon ayse », respondit-il. »

Nous lirons peu de livres, mais nous les choisirons. On nous l'avait tant recommandé autrefois : « Messieurs, ne lisez pas les bons livres! — ?. — Non, ne lisez que les meilleurs ! » Il le faut bien, forcément, au sein de l'effrayante pullulation des écrits, dans notre temps. Et puis, nous-mêmes devenus plus difficiles, nous apportons dans ce choix les exigences et les délicatesses d'une expérience mûrie par les années. Nous avons vu et comparé; le goût s'est épuré, le sens esthétique affiné, l'idéal a monté; le jugement s'est réformé. Tout ce qui était au-dessous de la beauté vraie, rêvée, cherchée, entrevue, le mauvais, le médiocre, le commun, l'inférieur, a été comme le précipité qui tombe au fond du vase entraînant les matières impures et étrangères. Ce qui surnage, ce qui demeure, épuré, clarifié, c'est l'excellent, le parfait, l'exquis, seul nectar digne d'être servi « à ta table des dieux », eût-on dit autrefois, — nous disons plus simplement : à la table des vieux. Ceuxci en feront la liqueur réchauffante et vivifiante de leurs dernières années. Du vin nouveau et trop vert ils détourneront leurs lèvres. On connaît la parole de Royer-CoUard à ce candidat à l'Académie auquel le vieux philosophe confessait n'avoir pas lu ses ouvrages : « C'est qu'à mon Age, Monsieur, on ne lit plus, on relit. »

La prédilection de la vieillesse est pour l'antiquité

classique. Notre littérature à nous est une littérature, j'allais dire une muse en cheveux blancs. La Grèce, Rome, la France du xvii" siècle, demeurent toujours à nos yeux les trois plus hauts sommets que l'évolution intellectuelle ait fait surgir dans la pensée humaine.

Mais, par ailleurs, nous sommes trop de notre temps, celui de notre jeunesse, pour ne pas tenir en dilection particulièrement tendre ce qu'a produit de meilleur la littérature du xix' siècle, à partir des belles années de la Restauration qui en fut l'âge d'or. Ce fut la Renaissance d'alors : Renaissance philosophique, historique, poétique, artistique, politique. Et comment pourrions-nous avoir oublié cette luxuriante végétation d'idées et de belles œuvres, nous qui avons pu en cueillir les fleurs et les fruits aux arbres mêmes qui les portaient, et qui nous couvraient de leur ombrage?

Lorsque des lectures de ce temps-là nous passons à celle des ouvrages d'aujourd'hui, quelque déception nous attend. Ce n'est plus la même langue. Et, disonsle tout bas, à cette langue de nos jours, je trouve moins de dignité, de sobriété, de plénitude, d'élévation, de distinction, de grâce, moins de beauté en somme. Nous sommes en démocratie; le souverain c'est le peuple; et la langue se démocratisant, elle aussi, s'est empressée de faire sa cour à ce nouveau maître en se faisant populaire, voire même populacière, par cette exagération de complaisance ordinaire aux courtisans. Ce fut particulièrement l'œuvre du journalisme, que je n'en félicite pas. Puis le livre a suivi le journal, la poésie a suivi la prose. C'en est fait du passé, plus de traditions, plus de règles : « La langue

se meurt! la langue est morte ! » C'est l'oraison funèbre de cette princesse, mon frère.

La ressusciterons-nous? Il n'y faut pas prétendre. Mais du moins nos respects lui resteront fidèles, avec nos regrets; et nous ne nous hâterons pas de porter notre tribut au tout-puissant roi des Halles. Nous resterons, ne lui en déplaise, cette petite aristocratie littéraire, difficile, puriste, qui s'est dit à elle-même; nous citons : « Travaillons, selon notre mesure, à approcher des maîtres, et à garder à notre pays l'art du bien dire. C'est une belle tùche à remplir, en vue d'un avenir également inquiétant et redoutable, soit qu'il aille à un déclin de l'esprit français, soit qu'il doive ressaisir une gloire immortelle. »

Pour qu'un livre me plaise, j'y veux le vrai, le bien, mais j'y veux aussi le beau : xaAc/.aYaôov, disaient les Grecs, en un seul mot. J'ajoute qu'à présent, pour moi comme pour eux, le beau sig-nifie moins l'éclat que la clarté, avec la décence, la gravité et la simplicité. C'en est le charme suprême : « Mon fils, il n'y a qu'un bon esprit qui sache tout ce qu'il y a de gloire à être simple. »

De toutes les lectures, l'histoire est assurément celle qui a le plus d'attrait pour le vieillard. L'histoire c'est le passsé, et nous sommes du pass6, mon frère. Et puis, ce passé lointain vers lequel elle nous ramène, est celui où volontiers nos regrets ou nos illusions placeraient les vertus et félicités de l'âge d'or? Laissons-la donc s'etTorcer de nous consoler du présent par l'image ou le mirage de ce qui valait mieux.

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Mais c'est de l'histoire vraie que je parle. On est en train aujourd'hui d'en fabriquer une autre de laquelle Tunique fin est de faire mentir le passé, au profit d'im présent qu'il faut A toute force justifier de toutes ses erreurs, amnistier de toutes ses fautes. C'est bien de celle-là qu'on peut dire qu'elle n'est plus « qu'une vaste conspiration contre la vérité », comme s'exprimait de iMaistre...

Vous la reconnaîtrez premièrement à ce trait que, prévenue de l'idée fataliste, déterministe, elle ne connaît plus Dieu. Plus d'intervention divine dans les événements, plus de Providence, plus de liberté, plus de moralité, plus d'idée directrice, plus d'enchahiement de causes; mais le seul fait brut, isolé, nécessaire, fatal, surgissant de l'inexorable mouvement mécanique des choses. Ce que l'histoire ainsi conçue présentera dans sa forme, sera uniquement le squelette des faits, une ossature complète, mais sans souci de ce qui en eût fait un corps vivant, les muscles, les chairs, le mouvement, le sang-. Quelqu'un l'écrivait naguère : « On n'avait pas encore soupçonné jusqu'ici que, sous prétexte de demeurer objectif, l'historien n'eût qu'à enregistrer des faits matériels, d'un ton désintéressé, avec une âme qui demeure étrangère. à son récit; comme si, dans les événements de ce récit continu, n'étaient pas impliqués les intérêts des âmes, du Christ et de Dieu. »

L'histoire aujourd'hui, qu'est-ce donc en fait? Un recueil de pièces, un dossier de procédure, au lieu d'être le livre de l'humanité. Et l'historien? Un simple greffier au lieu d'être le premier des juges; enquêteur et enregistreur impassible d'événements dont les acteurs ne sont que des marionnettes mues par des

ficelles qui se cachent dans l'ombre impénétrable du sous-sol, aux machines.

Êtes- vous attiré vers la Philosophie? Êtes- vous philosophe, mon frère? Et qui ne l'est un peu, à cet âge duquel on a dit que « ce qu'il y a de meilleur dans l'homme, ce sont les jeunes sentiments et les vieilles pensées »? Nous fûmes, vous et moi, les disciples charmés de cette philosophie montante de laquelle Joubert a écrit : « Je n'aime la philosophie et surtout la métaphysique, ni quadrupède, ni bipède, je la veux ailée et chantante. Etméme quand elle marche, on sent qu'elle a des ailes. » — « La philosophie spiritualiste, écrivait Caro, est notre philosophie vraiment nationale, répondant elle seule à la lumière, à la netteté, à l'élévation de l'esprit français. » Aujourd'hui notre philosophie parle anglais avec Stuart Mill. Spencer. Huxley. Elle parle allemand avec Kant, Hegel, Hartmann. C'est la langue épaisse du matérialisme. On ne dit plus l'esprit, on dit le cerveau; on ne parle plus des idées que comme forces motrices; la psychologie n'est plus qu'une branche de la physiologie et de la biologie... Mon frère, qu'avons-nous à faire de toute cette matière, à un âge où, au contraire, tout en nous doit se spiritualiser, en vue de notre départ pour le pays des Ames? Que pourrait cette philosophie pour votre joie, votre repos, votre bonheur, votre salut? Même mérite-t-elle le nom de philosophie, s'il est vrai que « philosopher c'est apprendre à mourir »?

Celle qui nous l'apprendra, celle donc. qu'il faut lire et surtout qu'il faut vivre, est celle où nous a élevés l'école supérieure qui faisait de cette science un

vaste panorama embrassant la synthèse générale de^ sciences, les rattachant par leur faite aux vérités révélées par où cette philosophie va rejoindre la théologie : Sagesse de la nature, — Sagesse de la grâce, — Sagesse de la gloire. C'est en déployant à nos yeux ce magnifique triptyque que notre maître, un vrai maître, ou\Tait son cours de philosophie chrétienne, dans des conférences privées que je n'oublierai de ma vie^. Mais, pour cette haute vue d'ensemble, quel âge de la vie est mieux place que le nôtre? Et quelle heure plus propice que celle de ces grands silences du soir, durant lesquels l'esprit reprend ses forces et où ses ailes repoussent.

La Poésie, les lettres, sont des amies toujours jeunes pour le \deillard. N'a-t-on pas dit, mon frère, que, dans les trois quarts des hommes, se trouve un poète? Il meurt jeune, il est vrai, étouflé par le prosaïsme des occupations de la vie. Mais il ressuscite plus tard, ramenant à notre vieillesse la fraîcheur de ses sentiments d'autrefois, comme ces brises du matin qui reviennent quelquefois à la fin de la journée, caresser notre front brûlant et le relever.

C'est d'abord la poésie des choses, celle de la nature, de la grande nature, de la nature d'automne particulièrement, celle du soir : la splendeur des soleils couchants, les adieux pâles de la lumière, le retour des champs, le tintement de «la cloche qui dans le lointain pleure le jour qui se meurt y>. Mon

1. Conférences inédites de M. Brugère à MM. les jeunes professeurs du Séminaire de la Chapelle Sainl-Mesmin, Années 1852 et suivantes.

cabinet d'étude est orienté vers l'occident, toutes mes pensées s'orientent de même.

Mais c'est de la poésie traduite dans les livres que je parle, traduite en prose ou en vers, par l'éloquence ou par les arts. Le vieillard en fera son délice, à la condition qu'elle soit la représentation de l'âme dans ce qu'elle a de plus intime, ses passions ou ses douleurs; dans ce qu'elle a de plus élevé, son idéal et ses espoirs. Les vrais poètes sont ceux qui savent faire vibrer en nous la fibre humaine et surhumaine, non mortale sonans. Elle est plus sensible encore à quatre-vingts ans qu'à ^'ingt-cinq.

Mais rares, très rares, il faut le dire, sont les maîtres inspirés, dont le coup d'archet faitj;ùllir du luth ces sons divins. Aimez-vous les vers d'aujourd'hui, mon frère? J'ai le sentiment attristé que, depuis cinquante ans au moins, la France n'a pas produit de poètes, de vrais poètes. Le matérialisme des doctrines, père du réalisme dans les lettres, n'en serait-il pas une des causes? C'est plutôt chez quelques-uns de nos prosateurs que l'on trouverait aujourd'hui les grands poètes. Lisons leur prose, mon frère.

Mais encore prosateurs, romanciers ou poètes vous seront-ils tous une compagnie honnête et digne de la majesté de vos vieux ans? La littérature contemporaine est une forêt profonde, touffue, luxuriante. Elle a ses futaies superbes, mais elle a aussi ses fondrières et ses repaires de fauves. On n'y trouve que trop aussi de ces arbres en fleurs, fleurs du mal, desquels le parfum est un poison. Ce n'est pas sous de tels ombrages que votre vieillesse ira se i eposer,

mou frère; leur ombre même est mortelle. Il n'y a pas d'âge qui soit immunisé contre elle. 0 mon ami, le hideux vieillard que celui qui se respecte si peu; et que l'on surprend s'égarant le soir dans ces jardins d'Armide !

Dans la Préface de son livre Le Roi Voltaire, Arsène Houssaye a soin de prémunir ainsi le lecteur : « C'est bien de cet homme que je dirai avec le poète : N'allez jamais vous asseoir à son ombre. J'ai passé trois mois sous cet arbre; mais je n'en suis pas plus voltairien pour cela, car je suis de ceux qui pensent que le meilleur de l'esprit humain, c'est encore l'esprit divin. »

Que s'il vous faut une poésie saine qui vous respecte, une poésie haute qui vous élève, une littérature substantielle qui vous nourrisse et qui vous grandisse, en vous charmant, il en est une toute nouvelle et qui ne fait guère que de naître: la Poésie de la science. Non que, par ce mot, j'entende la technique des sciences; mais j'entends la révélation qu'elles nous ont apportée de l'univers tel qu'il est, de son immensité, de ses énergies, de ses harmonies, de ses affinités, de ses merveilles d'ordre, de vie, de beauté, celles du ciel et de la terre, celles de l'infiniment grand et de l'infiniment petit : et tout cela présenté dans cette vérité lumineuse et simple, qui est la seule parure qui sied à ces grandes choses. Elles chantent d'elles-mêmes. Combien devant ces tableaux de la vie universelle s'effacent, je ne dis pas seulement les puérilités de la mythologie, mais les descriptions traditionnelles et académiques des genres littéraires convenus! Tout restera au-dessous de ces réalités. Ici, le sublime des choses disoense de l'enflure des mots.

Cette langue à la fois scicntifuiue, philosophique et poétique, est en train de se faire : l'avenir est à elle. Devancez-le, mon frère.

Le grand Ampère était poète. Son biographe en fait le sujet de belles pages. Il l'est dans son existence : « elle fut elle-même un long poème, qui se partage entre l'idylle, l'élégie et la tragédie ». Il le fut dans son âme : « Les incidents de la vie produisent sur cette âme des impressions vives et soudaines; une modulation musicale lui fait répandre des larmes; un site pittoresque la transporte d'enthousiasme. » Il le fut dans ces conceptions scientifiques elles-mêmes qui, jaillies d'abord d'un idéal créé par l'imagination, se justiliaient ensuite par des faits positifs, et devenaient ces découvertes géniales, pensées par lui en philosophe et traduites en poète.

J'ai parlé de livres et de lectures, et je n'ai pas encore nommé le livre par excellence, la Bible. C'est qu'il y aurait trop à en dire. Je dirai seulement d'elle qu'elle est à la fois tout ce que nous venons d'énumérer : histoire, philosophie, poésie, éloquence et drame, et avec quelle sublimité de pensée et de parole! Je vous dirai à vous qu'elle est le livre des vieillards : et quelles figures de vieillards vous y rencontrerez, mon frère! Les patriarches, Noé, Job, Abraham, Jacob, Joseph! Les juges et les prophètes : Samuel, Elie, Isaïe, Daniel. Des pontifes comme Onias; de vieux martyrs comme Éléazar! Et puis de vieux captifs comme Tobie ! Je vous demanderai : Ces vieux et grands amis de votre enfance, ne voudrez-vous pas les revoir dans ces pages, et les entendre vous dire comment il faut vieillir, comment il faut mourir? Pour moi, ce livre me rappelle les jours

OÙ notre bonne grand'mère nous en lisait, le soir, quelque chapitre, dans la Bible de Royaumont. Puis, la lecture faite, elle refermait le volume, en y laissant ses lunettes pour marquer le feuillet de la prochaine leçon; tandis que les petits-enfants, émerveillés de ces noms, attendris et étonnés de ces récits, la reg-ardant si vieille, lui demandaient eux aussi : « Est-ce que vous les avez vus, grand'mère? »

Tous lisent, quelques-uns écrivent. C'est l'autre et plus grand emploi des dernières années. Les uns écriront pour le public, les autres pour l'intimité du foyer ou de l'amitié. Pour les uns, ce sera un devoir, pour les autres une satisfaction, une consolation, une réparation, un besoin peut-être. Pour tous, l'exercice heureux de leurs facultés, et leur rajeunissement : « Je demandai un jour à Michelet, raconte Maxime du Camp : « Comment faites-vous pour rester jeune, « sous vos cheveux blancs? » — 11 me montra son encrier, et de sa belle voix sonore : « Voilà ma fonte taine de Jouvence! »

Devoir du travail d'abord; devoir contre lequel les années ne sauraient prescrire; devoir qui n'a d'autres limites que celles du pouvoir. Il en est chea qui ce pouvoir n'abdique qu'à la dernière heure. A l'âge de quatie-vingts ans, Sophocle compose VŒdipe à Colone, la plus admirable, la plus plastique, la plus hautement religieuse de ses tragédies, telle qu'après plus de deux mille ans, elle n'a pas une ride.

A la veille de ses quatre-vingt-dix ans, Michel-Ange présente au Pape sa maquette de la Basilique de

Saint-Pierre de Rome. C'est alors aussi qu'il écrit ses dernières poésies, lesquelles à leur âpre contexture et à leur accent brisé, on prendrait pour la traduction libre des plus beaux psaumes de David.

Le Seigneur n'a-t-il pas dit, dans l'Évangile : « Il faut travailler, tant qu'il fait jour; car voici que vient la nuit, alors que personne ne peut plus rien faire »? C'est bien pour nous, vieillards, que cela est écrit.

Devoir du travail surtout, quand le travail c'est, comme de nos jours, le combat pro aris et focis. La plume alors est une épée, avons-nous dit. La nôtre, vieillards, n'est pas encore consignée au fourreau; et le telum imbelle sine ictu que lançait la main du vieux Priam servait du moins à montrer le but aux jeunes défenseurs de la cité, ses fils :

Place à nous, vétérans, dans la grande bataille!

Si quelqu'un sent la peur le prendre, qu'il s'en aille!

Nous, nous resterons là, jusqu'au bout, au devoir.

Nous n'avons plus qu'une heure au jour qui nous éclaire ;

Si pour vaincre c'est peu, c'est assez pour bien faire,

Et nous continuerons le duel, tout le soir.

Devoir et bonheur d'achever et de voir terminés des travaux commencés. J'ai en pensée Albert Sorei qui, à la fin de son ouvrage : l'Europe et la Révolution, inscrit ces deux dates initiale et terminale : 187i- 1904. Puis il écrit à son fils : « Voilà une date solennelle dans ma vie. Je viens d'écrire la dernière ligne de mon ouvrage. Nunc dimittis servum tuum, Domine! Je puis m'en aller. Tu pourras envoyer le manuscrit à l'imprimerie... Il sera ce qu'il pourra. Tel qu'il est, c'est vingt-huit années de ma vie qui sont là. Quel labeur ! Mais quel soutien dans les tentations, dans

le désespoir des pertes irréparables, daus le doute de soi-même : l'abîme de l'âme qui donue le vertii^c dès qu'on y regarde, et où l'on est tenté de regarder toujours. Ne fùt-il que cela, il aura été à la fois pour moi le compagnon de ma vie et le viatique de mon V yage. Sera-t-il pour d'autres quelque chose de plus? Un peu plus de lumière portée çà et là par quelques pages vivantes, un peu d'intelligence d'un peu de nature humaine? C'est tout ce que peut souhaiter dans sa plus haute ambition, un homme qui a passé sa vie à scruter cette nature, et à s'en imprégner. » Albert Sorel mourut trois années après. Il avait soixante-cinq ans, et il mourut en chrétien.

Devoir du souvenir. Il est le devoir de ceux qui ont fait ou vu des choses dignes de demeurer dans la mémoire des hommes. C'est, par exemple, M. Guizot écrivant ses Mémoires, pour servir à l'histoire de son temps. C'est encore M. Guizot écrivant ses Méditations sur la religion chrétienne, à l'encontre de l'antichristianisme débordant : « Je poursuis mes Mémoires et je mène de front mes Méditations, entrelaçant ainsi mes souvenirs de la terre et les perspectives du ciel. Puisse l'âge qui me talonne me laisser encore la force de les achever! C'est tout ce que je demande k Dieu. Du reste, je suis prêt au départ, autant qu'il est permis d'avoir cet orgueil. »

Cette lettre est de 1865. Neuf ans encore il travaille. « Les journées passent vite, j'arriverai à la fin de ce qui m'en reste sans avoir fait le quart de ce que je voudrais faire encore. La vie est un vase trop petit pour ce qu'il y a à y mettre : il déborde longtemps; puis il se brise. » Et dans une autre lettre : « J'avance

dans la vie. Je voudrais y mettre bien des choses. Je mourrai les mains pleines. Comme il plaira à Dieu ! » — « Je désire que son appel me trouve debout et occupé de préparer ce que j'aurais fait s'il m'avait laissé encore ici-bas. »

Devoir d'édifier ses frères et de glorifier Dieu. C'est à cette fin que, sur son lit de souiTrance, Lacordaire trouve encore la force morale de dicter les onze premiers chapitres de l'histoire du rétablissement de son ordre en Fiance : « Je voudrais écrire simplement et brièvement, dit la Préface, ce qui m'est arrivé en ce monde, persuadé que ce récit pourrait être utile à quelques âmes, et surtout à l'ordre religieux que j'ai eu le bonheur de rétablir dans notre patrie... Le lecteur, je l'espère, reconnaîtra dans ces pages confidentielles, non pas l'orgueil de l'auteur qui veut entretenir le public de soi, mais l'âme du chrétien qui aspire à édifier, à consoler et à fortifier ses frères. »

« Nées d'un véritable miracle de force morale, rapporte Montalembert, et dictées avec une sûreté et une rapidité sans égale, pendant les derniers combats de sa vie mortelle, ces cent cinquante pages, dont chacune a été précédée ou suivie de crises atroces, demeureront ses plus belles pages. Et l'on citerait difficilement un autre exemple soit de la suprématie d'une âme intrépide sur un corps brisé, soit de la splendeur que peut garder jusqu'à la fin un mâle génie, comme illuminé par « ce terrible flambeau qu'on allume aux mourants ».

Devoir de réparation pour ceux qui, en même temps qu'ils amendaient leur vie, ont senti l'obligation d'amender leurs écrits. Paul Féval, Huysmans, Coppée en ont donné de nos jours le magnanime exemple.

« Qu'est-ce que le travail? qu'est-ce que les livres? qu'est-ce que l'intelligence? écrit le premier de ces trois. Tout n'est rien quand on fouille sa vie; quand on revoit le passé; et qu'on revient sur ses pas. Il ne s'agit plus de croire, mais de pratiquer, mais de réparer. La foi ne suffit pas; il faut des œuvres, » Il écrivait alors Les étapes d'une conversion.

Et Augustin Thierry ! Aveugle, paralysé, il faisait effort dans cette prison, sous cette chaîne, non seulement pour remonter à la vérité pleine, mais pour en rendre le témoignage public, par la re vision de ses écrits. Au Père Gratry, qui le rapporte, il disait : « Je veux corriger tout ce que j'ai écrit contre la vérité, quoique de bien bonne foi. Je demande à Dieu, tous les jours, toutes les nuits, de me donner la force et le temps d'achever ce travail; car il me semble qu'en ceci je travaille pour Dieu. — Oui, me dit-il un jour, je me soutiens parfois dans ma fatigue par cette pensée : « Je suis un ouvrier de Dieu. » — Ne répétez pourtant pas ce mot, ajouta-t-il dans sa très chaste modestie. Ce serait prétentieux. Je ne dis cela qu'à vous! »

Devoir d'amitié aussi. Notre cher et vénéré M. Amédée de Margerie, huit jours avant sa mort, corrigeait encore les dernières épreuves de la biographie du comte de Lambel, son ami de cinquante années. La veille de sa mort, après sa dernière communion, il disait en souriant : « C'est un ouvrage dont on dira qu'il fut écrit sur un mort par un mort. »

Heureux enfin celui, écrivain ou artiste, dont la plume ou le pinceau se sont reposés finalement, avant de tomber de leur main, sur quelque figure et de gage et de saint qu'il retrouvera là-haut transfiguré

SOUS l'auréole. Écrire de telles vies, n'est-il pas la meilleure manière de sanctifier et aussi de terminer la sienne?

Plus heureux encore celui qui aura vécu ses livres, en prati(]uant les leçons et suivant les exemples qu'il a présentés aux autres. C'est à quoi s'ejfforçait M^' Gay ; et il disait: « Si j'agissais autrement, Dieu me jetterait mes livres à la tête ; et il ferait bien ! «

Je n'ai nommé encore que des publicistes, et parlé seulement des publications. Mais n'y a-t-ilpas au nombre des derniers devoirs, les écrits confidentiels, intimes, crépusculaires, ou testamentaires, qui ne devront pas franchir le seuil du foyer, et dans lesquels la main d'un père, d'une mère, déposera ses derniers conseils et transmettra authentiquement l'héritage de foi et d'honneur dont ces pages demeureront le monument impérissable? Cette littérature familiale, il faut la faire revivre, afin qu'elle-même fasse revivre chez nous l'esprit de religion comme l'esprit de famille.

M. Emmanuel de Cursbn était le grand ami de Le Play, qui disait de lui : « Ce n'est pas seulement un sage, c'est un saint. » Le gentilhomme poitevin voulut laisser à ses enfants des recommandations écrites qui fussent comme son testament spirituel. Ces pages admirables commencent ainsi : « Votre oncle, l'évêque d'Orléans (M^ de Beauregard), m'écrivait un jour : « Dieu a constamment fait trois grandes grâces à « notre famille : d'être nombreuse, d'être unie, et « d'être pauvre »... Sachez apprécier à leur haute

valeur ces trois grandes grâces qui ont fait notre caractéristique . Conservez la modération dans les désirs, la simplicité des mœurs, l'amour du travail, de la vie de famille, de la vie patriarcale qui est l'objet des prédilections de Dieu. »

Puis, en terminant : « Il me semble, mes enfants, qu'en poursuivant cet écrit testamentaire, je prolonge ma présence au milieu de vous. Mais quand vous le lirez, notre séparation sera un fait accompli. Rappelezvous qu'elle ne sera que temporaire, et gardons l'espoir de nous trouver un jour tous réunis dans le soin de Dieu.

« En attendant, je serai toujours au milieu de vous par la pensée, comme vous êtes tous présents à mon esprit en ce moment. Je vous laisse à tous ma bénédiction paternelle; et j'appelle sur vous tous les bénédictions de Dieu, le conjurant d'accorder la grâce de la persévérance à ceux qui sont dans la bonne voie, et à ceux qui s'en seraient écartés la grâce d'y rentrer par une conversion sincère..

« Que la bénédiction du Dieu tout-puissant, du Père, du Fils et du Saint-Esprit descende sur vous et qu'elle y demeure toujours. Ainsi soit-il. »

C'est par de tels monuments que se transmet d'une génération à l'autre cette hérédité d'esprit, de foi, de mœurs, qui constitue et perpétue ce qu'on nomme " la race ». Ces testaments de nos aïeux, recueillis, publiés, principalement par les soins des hommes de l'École de Le Play, tels que M. Charles de Rihbes, forment aujourd'hui toute une littérature posthume, historique et morale, que je tiens comme le legs le plus précieux de la France d'autrefois à celle d'aujourd'hui, si appauvrie de ces biens!

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