L'APPROCHE
dix ans, d'un au neuf mois. Combien peu y parviennent, et à quel prix d'infirmités et de douleurs!
Je sais que M. Flourens, le grand naturaliste, écrit dans son livre de la Longévité : « La durée normale de la vie humaine est d'un siècle. » Mais tout de suite il ajoute : Peu d'hommes, il est vrai, atteignent à ce terme. » Et le sage moraliste l'explique : « C'est que bien peu font ce qu'il faut pour y parvenir. Avec nos mœurs, nos passions, nos vices, V homme ne meurt pas, il se tue. » Dans les quatre cinquièmes des morts prématurées, l'animal a tué l'homme, affirme un autre savant.
Profitons de la leçon. Avec la Bible et l'Évangile, je crois fermement, moi aussi, que la sagesse, la chasteté, la tempérance, la sainteté de la vie de l'âme est la meilleure productrice de la santé du corps. Ne nous tuons pas, mon frère, vivons de la vie du sage, afin de mériter ces quelques années de plus qui sool un don de surcroît. Mais ne nous dissimulons pas qu'ils ne font que tenir le coup fatal suspendu quelques instants de plus sur notre tête. Et souvent cette tête est chargée de tant de maux que la prolongation d'une telle vie n'est guère autre chose que ce que Grégoire le Grand appelle longa prolixitas moi^tis.
C'est pour mémoire seulement que je mentionne ici les charlatanesques prétentions de l'évolutionnisme, promettant à l'homme, pour le consoler de l'immortalité céleste, la longévité terrestre, sept ou huit fois séculaire, des patriarches d'avant le déluge. Le docteur russe Metchnikoff n'hésite pas; je cite : « Le désir qu'a l'octogénaire de prolonger son existence est le cri de la nature, laquelle en effet y a droit. Et ce droit lui demeure jusqu'au jour à venir, promis par la
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science, où sans avoir eu à traverser les lang'ueurs delà vieillesse et les affres de l'agonie, il s'éteindra normalement, dans une douce paix harmonique à l'instinct, tous ses désirs satisfaits, et content de finir, comme le soir on est content d'aller se coucher et reposer. Ainsi finissaient les anciens patriarches bibliques d'avant le déluge, après une carrière de huit à neuf cents ans : « Rien ne trouble sa fin : c'est la fin <( d'un beau jour. »
Mais, hélas ! (\m nous retrouveral'élixirde cette longue vie? Larecette enaurait-elle péri dans ledélui^e?
Il y a trois mille ans que le Psalmiste chantait : « La vie des hommes est de soixante-dix années. Chez les plus forts elle va jusqu'à quatre-vingts ans : au delà il n'y a plus que labeur et douleur. » Cette moyenne s'est-elle élevée depuis ce temps-là?
Devant la pensée de la mort, quelle a été, de notre temps, l'attitude des mécréants de la philosophie et de la littérature? 11 est instructif de l'apprendre, préliminairement.
Les uns s'en étonnent; ils regardent et n'y comprennent rien. Tel ce personnage de roman, Norbert de Varennes, qui philosophe ainsi en déambulant sur le trottoir: « li arrive un jour, voyez- vous, et il arrive de bonne heure pour beaucoup, où c'est fini de rire, comme on dit, parce que, derrière tout ce qu'on regarde, c'est la mort qu'on aperçoit... Et de là jamais un être ne revient, jamais... Jamais, dans ces millions et millions d'êtres qui naîtront, rien de son corps, de son visage, de ses pensées, de ses désirs ne
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reparaîtra jamais; jamais quelque chose de moi reconnaissable au sein de ces créatures innombrables et indéfiniment différentes, bien que pareilles à peu près... »
Cela lui parait drôle, à ce philosophe du trottoir. Mais voici où le sérieux commence à lui apparaître : « Ainsi au bout de tout, la mort, toujours la mort. On ne peut ni l'arrêter, ni la changer, ni la comprendre. Quoi que nous croyions, quoi que nous pensions, quoi que nous tentions, nous mourrons. Et il semble qu'on va mourir demain, sans rien connaître encore, bien que dégoûté de tout ce qu'on connaît. Alors on se sent écrasé sous le sentiment de l'universelle misère de tout, de l'impuissance humaine et de la monotonie des choses '. »
Voilà ce que dit la pensée de la mort au pessimisme athée : mystère et néant. Guy de Maupassant mourut fou : avec une telle philosophie, je n'en suis pas surpris.
Tel autre s'irrite contre elle. Le glacial et malsain Stendhal écrit, quelques mois avant sa mort : « Je viens de me colleter avec le néant. C'est un passage qui est désagréable. » Désagréable en quoi? Il s'explique : « Cette horreur de la mort provient de toutes les niaiseries qu'on nous a mises dans la tête à trois ans. » — C'est du catéchisme qu'il parle. Il s'en est souvenu avec terreur à soixante. 0 implacable et irréductible ténacité des premières racines de la foi! Gomme elle se venge de ces bravaches-!
1. Guy de Maipassant cité par M. Tavemier, La morale et l'esprit laïque, ch. i, p. 39.
2. Stendhal, ce fanfaron d'athéisme, disait de Dieu : « Ce qui l'excuse c'est qu'il n'existe pas. » Et nonobstant, raconte Mérimée son
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D'autres ont lâchement demandé à la mort de les délivrer du devoir en les délivrant de la vie. J'ai dit plus haut les mécomptes et les désespoirs de Prévost- I*aradol. Voici son dernier mot. Le stoïcisme antique grise son orgueil; le suicide le hante : un beau et crâne suicide à la Caton d'Utique, à la Brutus. Et il écrit : « Il y a des moments où, le monde et la vie paraissant n'avoir plus de sens, notre main se lève comme d'elle-même pour accuser un ciel vide. Les uns se raidissent après de telles secousses; les autres jamais... Alors il y a une certaine façon d'accueillir la mort qui se passe de témoins, de lumière, de discours, d'espérance même. Rien de cela n'est nécessaire pour avertir l'homme moderne de ce qui lui est interdit de souffrir... C'est le sentiment de l'honneur qui, dans sa simplicité sublime, et sans lui donner d'autre raison, lui crie : « Plutôt mourir! » — Mourir; et cet enfant gâté de la gloire, du talent, de la fortune, se venge lâchement de son trop de bonheur, en se faisant sauter, à quarante ans, en arrivant à Washington pour y représenter la France. C'était le V août 1870 1.
Voilà, en trois alinéas, ce que d'une part la libre pensée a pensé de la mort. Et voilà, d'autre part, tout ce que l'orgueil de l'homme a trouvé de plus ^rand dans le mépris de la mort : se détruire , en dédigne confident, « il lui en voulait comme à un maître. II ne craignait pas la mort, et cependant il n'aimait pas qu'on lui en parlât ».
Ce cynique d'égoïsme avait pour maxime: « l'honneur c'est l'intérêt ». Un autre de ses dires familiers était : « Nos parents et nos maîtres sont nos ennemis naturels, quand nous entrons dans le monde ». V. M. Caro, Études morales sur le temps présent, p. 235-333.
1. Octave Gréard, Prévost-J'aradol, 1894, Étude et lettres, p. 30, et pages 131-132.
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sertant son haut poste de travail et de combat, à l'heure même où son pays, écrasé par le pied de Tennemi, allait avoir plus que jamais besoin de ses services.
Mais il vient de nous dire que pour lui « le ciel était vide ». Pour arrêter son bras criminel et le retenir au devoir, en lui montrant ce ciel qui en serait le prix, il n'avait pas l'espérance. Cette espérance du chrétien qui seule fait que la mort est belle, lui-même cependant, dans une étude morale sur La maladie, en avait parlé si bien que l'on voudrait citer le chapitre entier. Il avait dit : « Le chrétien, lui, ne cherche pas la mort, mais il ne la fuit pas, il la prévoit et il l'attend. Il en est occupé pendant tonte sa vie, et plus encore à ses derniers moments ; et faisant exception au reste de l'humanité, il la regarde vraiment en face. Mais son regard va plus loin, et il la franchit s-ins la voir, pour regarder au delà. Tel est l'art de mourir à l'usage du chrétien. Et ce que cet art a de plus admirable, c'est qu'il se soutient dans la pratique, c'est qu'il ne dépasse pas le niveau ordinaire de lame humaine, et qu'il est d'un secours sans prix à un grand nombre de nos semblables, les plus humbles comme les plus grands. Pour mourir comme Ozanam est mort naguère parmi nous, il n'est pas besoin de son intelligence délicate et cultivée, ni de son âme généreuse. Les plus humbles de ses frf-res l'imitent sans peine ce jour-là, parce qu'ils l'ont imité tous les jours ; et la vue exercée du chrétien n'a pas besoin d'être perçante pour contempler, à la place de la mort, les cieux tout grands ouverts. »
Mais Prévost-Paradol, lui, n'est pas chrétien. Dans cette contemplation de la gloire céleste, il ne veut