LES PRÉLUDES
voir qu'une diversion puissante mais illusoire à notre naturelle appréhension de la fin. 11 l'appelle un art, invétéré et perfectionné par une habitude devenue une seconde nature. — Un art, soit; mais plus qu'un art, une foi; une habitude, soit, mais habitude née d'une certitude; une contemplation; oui; mais éclairée par une révélation certaine.
La pensée de la mort est la grande pensée, la m.iitresse pensée de la vie. « C'est une compagne austère, mais bienfaisante et sûre que la pensée de la mort, écrit excellemment M. Angot des Retours; et elle arrive la première chaque fois que notre esprit essaie de vivre haut. Elle nous élève au-dessus de la nature visible; et, avec la notion de Dieu, elle nous apporte le vrai sens de notre destinée. Elle nous dégrise de l'enivrement des biens terrestres et de l'orgueil de l'esprit, en ramenant à leur vrai prix les petits bonheurs de la vie, comme à leur véritable durée ses petites douleurs. Elle amortit les haines, fait tomber les colères, éveille la pitié, fait passer sur les têtes le niveau éloquent de la fraternité, attendrit l'égoïsme, soulève l'héroïsme, confère à l'âme sa magnanimité, et lui fait trouver en même temps de la douceur jusque dans son austérité. Le jour où nous saurons marcher tout droit sur ce fantôme sera celui d'une ère nouvelle de grandeur, de liberté et de félicité. »
J'en prends à témoin deux amis. Le premier nous dira que la vue de la mort l'a rattaché au devoir et au travail de cette vie, afin de mériter l'autre. Après une grave crise de vomissemer* de sang qui faillit l'emporter, 1879, M. Le Play écrit : « Mon cher Lacointa, j'ai revu
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l'approche des joies éternelles. Du coup d'oeil suprême, je n'ai point vu, comme certains mystiques, le néant de la vie humaine. Loin de là, j'en ai de nouveau constaté l'importance. La vie présente est le poste où nous devons gagner notre classement dans la vie future. Nous devons être heureux d'y resterpour (aire notre devoir. Le plus grand de tous est d'acheminer nos concitoyens vers la vérité éternelle ! » Et le grand travailleur et observateur se remit à ce travail, jusqu'au mercredi saint 1882, qui fut le jour âe son entrée dans la joie de son Maître.
La leçon que tire de la même pensée un digne ami de Le Play, M. Emmanuel de Curson, est celle d'un courage supérieur à tous les maux de la vie. « La mort, écrit-il, n'est effrayante que pour les enfants et pour les gens légers qui ne cessent jamais d'être des enfants. Fuyez ce fantôme, il vous poursuiL Allez à lui, il s'évanouit; et, derrière cette effrayante fantasmagorie, vous découvrez d'admirables horizons vers lesquels s'élancent vos désirs.
(( Voulez-vous savoir mon remède à toutes les douleurs de cette vie, et le mobile qui me fait braver toutes les menaces, planer au-dessus de toutes les déceptions? C'est la contemplation de la mort. Dès que me survient une contrariété vive, je lis l'Oflice des morts et surtout la Messe des morts. Je pourrais dire que je les récite, car, à force de les avoir lus, je les sais par cœur. Après cela, on n'a plus d'autrii souci que de s'endormir, comme dit saint Paul, que de retourner vers la patrie, comme le prophète ; et on attend avec Job donec veniat immutatio. »
Je me souviens de trois paroles de W Mermillod, dans une instruction de retraite à notre Université.
Il nous disait que l'âme chrétienne doit accueillir la mort par les trois actes de Foi, d'Espérance et de Charité. — Acte de foi : Je crois à la mort ; je mourrai, c'est justice, stipendium peccatitnors. — Acte d'espérance : J'espère en la mort; je revivrai, libre de tout mal, riche de tout bien. Dieu me fera miséricorde. — Acte de charité : J'aime et j'adore dans la mort la volonté de Celui qui est mort pour moi, et à qui je m'offre à mon tour comme une hostie d'amour.
C'est avec ce triple rayon au front que m'est toujours apparue la mort, depuis ce jour-là.
Le Père Lacordaire écrit : « Croyons bien que nous ne sommes ici-bas que pour mériter notre mort, et par elle la véritable vie. Nous sommes tous ici-bas, comme Isaac portant le bois de son sacrifice, et gagnant la montagne où il doit être immolé. » C'est une de ses plus fortes paroles.
Penser à la mort c'est bien ; s'y préparer c'est mieux. Cette préparation sera le détachement et renoncement volontaire à tout ce qui passe, lequel constitue une sorte d'anticipation généreuse de la mort. Ainsi l'Apôtre l'appelle-t-il « mortification ». Prenant donc l'avance sur la mort, livrons-lui, jetons-lui magnanimement ce qui lui appartient, sans attendre lâchement qu'elle nous l'arrache, de sorte que le jour où elle se présentera, nous puissions, libres et forts, lui dire avec saint Paul : «^ Il y a déjà longtemps que je meurs chaque jour! »
D'abord «e tenir prêt. On cite beaucoup là-dessus