‹ Le vieillardChapitre 40 sur 104 · L'APPROCHE · texte numérisé non relu

L'APPROCHE

le vieux Montaigne. Le pyrrhonien des Essais s'est fait stoïcien pour écrire : « Il est incertain où la mort nous atteindra; attendons-la partout. Je suis à toute heure préparé environ à ce que je puis être; botté, prest à partir, et en tel estât, Dieu mercy, que je puis desloger, quand il lui plaira, sans regret de chose quelconque. Je me desnoue de partout; mes adieux sont tantost prins de chaccun, sauf de moy... » etc.

Si le sage se détache de ce qui passe, le saint se rattache à ce qui ne passe pas : « Il faut faire ses adieux au monde, écrit saint François de Sales; il faut retirer une à une ses affections des créatures. Les arbres que le vent arrache ne sont pas propres pour être transplantés, parce qu'ils laissent leurs racines en terre; mais qui veut les porter en une autre terre, il faut que dextrement il désengage petit à petit toutes les racines, l'une après l'autre. Et, puisque de cette terre nous devons être transplantés en celle des vivants, il faut ainsi retirer nos affections de ce monde. »

Toute cette séparation des personnes et des choses se fera à l'amiable. Le P. Gratry compare cet adieu suprême au bonsoir du petit enfant qui, avant d'aller se coucher, prend congé de toute la compagnie, de laquelle il fait le tour, en présentant son front à baiser à chacun.

Le grand secret et motif du détachement de toutes choses est l'amour de Dieu, seul digne d'être aimé par-dessus tout le reste. Je veux citer ici les derniers vers de Michel-Ange presque nonagénaire. « Jamais, écrit M. Rio, jamais ce rare génie ne parut plus grand que dans cette dernière période de sa vie, non point

comme peintre, comme sculpteur, comme architecte, mais comme homme de Dieu, qui, ayant conscience de sa dignité devant ses semblables, mettait sa suprême grandeur à s'humilier devant Lui... Le dernier sonnet qu'il envoya à Vasari, son chant du cygne, était un adieu solennel à l'art dont il se reprochait de s'être fait une idole : « Tout est vanité, écrivit-il, y « compris la sculpture et la peinture ; choses incapables « de contenter pleinement une âme, une fois qu'elle « est éprise de l'amour divin. Tout est vain, tout, ex- « cepté le bonheur d'aimer Dieu et l'honneur de le « servir ! » Il achevait alors, à quatre-vingt-neuf ans, la plan et la maquette de la coupole de Saint-Pierre ! »

Rapprochons-nous de notre temps. « La terre nous quitte, écrivait le vénérable M. Auguste Nicolas, la terre nous quitte, mon ami. Heureux qui a des ailes! Notre génération s'en va, et nous restons encore, comme ces feuilles mortes à la pointe des arbres, que le premier vent va souffler! Tout, à noire âge, nous est présage de départ. Les lettres mortuaires pleuvent sur nous, frappent à notre porte, ou se glissent pardessous. C'est pourquoi, cher ami, prenons les devants. Plongeons-nous dans la Vie, si bien que quand la mort viendra, elle nous trouve partis! «

La vie : c'était bien en elle que se plongeait Lamache, quand il écrivait, 6 octobre 1877 : « J'essaie, en recourant plus souvent à la communion, qui est la vie de l'âme, en m'occupant plus activement des pauvres et des œuvres, en leur donnant mes paroles, mes visites, mes affections, à défaut d'argent dont je n'ai que peu, et surtout en supportant les épreuves de l'evistence, j'essaie d'expier mes péchés, d'utiliser spirituellement le petit nombre d'années qui me restent

LE vn;iLL.\;.D 25

3S0 LAPPROCHE.

à vivre, d'arriver à aimer enfin Notre-Seigneur Jésus- Christ, et la croix, par laquelle il nous a sauves à condition que nous en supportions volontiers notre petite part. »

Plus près de nous encore. M^ Gay écrit, 1884, à son ami le curé de St-Étienne du Mont : « Pour moi, plus que pour vous, la vieillesse est venue. Vous le dirai-je? Je n'écris point ce mot sans sentir mon âme sourire d'un doux étonnement... Je me sens si jeune encore au dedans, si jeune que c'est presque l'enfance! Sans doute, je me rends bien compte que, depuis bien des années, je chemine sur la terre, et que j'y ai vu beaucoup de choses. Cela rend réfléchi, grave parfois, parfois triste; on est mûr, on a de l'expérience, oui. Mais le fruit de tout cela quel est-il? C'est une plus grande évidence du tout de Dieu, de la proximité où je suis de ma fm dernière, du peu qu'est le temps, et de la réalité de la vie spirituelle qui est la vie éternelle commencée. Cette évidence est telle que l'on se sent tout libre, tout dégagé, plein d'essor pour monter, d'agilité pour traverser, de tranquillité pour laisser passer ce qui passe, tout rempli de Dieu enfin. Or,c'est là la vieillesse. Vous me dites, mon ami, que le cher prochain s'en aperçoit, et que je lui suis meilleur avec , l'âge. Dieu soit béni! »

Le 14 août 1891, M^' Gay, septuagénaire, se sent touché par l'aiguillon. Il écrit à ce frère de cœur : « Cher ami, la vieillesse n'est plus à venir pour moi : elle est venue, et avec son cortège de douleurs. On ne veut pas autour de moi que ce soient des annonces du départ ; je n'en dis rien ; mais au dedans, je suis comme un oiseau sur la branche ; il ne faudrait pas deux appels pour me faire envoler.

C'est que pour moi déjà tout est ailleurs; et j'ai faim de tout! »

Il écrit de même : « Patience, cher ami. Il se fait soir, le Maître n'est pas loin; qu'il vienne : ni vous ni moi ne le ferons attendre pour ouvrir. Il y a tant d'années que nous lui disons : Veni, Domine Jesuf »

Dans une autre lettre encore : « Les années s'amassent, la vie s'écoule, le ciel se fait proche. Jésus va venir. Parfois même déj;\ il frappe à la porte. Il frappe par les rayons de sa face, par les effusions de son cœur, par ses pardons toujours prêts, par sa croix qu'il met sur nos épaules : c'est Lui! « Toute cette page est admirable.

Un peu plus tard, c'était l'adieu : M*' Gay écrit au même : « Je ne suis plus sur terre que comme un voyageur qui a fait ses malles, et qui attend la voiture. Je l'attendrai peut-être quelques années, dix ans peut-être, qui sait? Mais qu'est-ce que dix années? En tout cas, je ne déferai pas mes malles. »

Assez. Et nous aussi, faisons nos malles, mon frère. Faisons-les, comme firent les mages de l'Orient, à l'heure de se mettre en marche pour aller trouver le Roi des rois. Mettons-y comme eux nos trésors, comme s'exprime l'Évangile, l'or, l'encens, la myrrhe, c'est-à-dire les vertus que ces présents symbolisent. Et puis enroutç; c'est l'heure. Et le signal nous en est donné par l'étoile qui nous est apparue dans le ciel, la volonté de Dieu.

Page 1