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rablement. Sans elle, grand Dieu, que ferais-je? Je tomberais; car ce n'est pas assez de me reconnaître assisté, soutenu, conduit : la vérité vraie, la vérité adorable est que je suis porté.
« Porté par Dieu », qu'est-ce à dire? Est-ce simplement proclamer vaguement l'action directive d'une Providence générale s'étendant à l'universalité des créatures humaines? Est-ce, en plus, reconnaître cette même action s'appliquant au gouvernement de chacun de nous en particulier, et à chacun des actes de notre existeoce? Oui certes, et cela je le lis partout dans les Saintes Écritures. Mais il est un autre livre qui me donne de cette perpétuelle et souveraine intervention divine dans mon existence une révélation personnelle tout autrement saisissante : c'est l'histoire même de ma vie. J'y lis d'un bout à l'autre, à chaque page, à chaque ligne, que je suis libre et porté. Libre et porté à la fois : mystère impénétrable de l'action harmonique du libre arbitre et de la grâce. Mais mystère vécu, lequel pour moi se traduit et se justifie par trois quarts de siècle d'une expérience journalière qui n'est autre que l'expérience de l'opération de Dieu.
Sur ce point mes souvenirs affluent. Ils me reportent à cent et mille circonstances où aveugle, tâtonnant, je ne voyais pas mon chemin ; où inerte, impotent, je ne pouvais me lever; où rebelle etréfractaire, je refusais de marcher. C'est alors que soudain je me suis senti intérieurement, non seulement éclairé, incité, animé, mais assisté, soulevé par quelqu'un
qui, me dominant de sa force, et m'enveloppant de sa tendresse, me prenait et me portait silencieux et voilé dans ses bras. J'ai crié, je me suis débattu sur son sein, comme un pauvre enfant malade ou menacé que son père emporte et sauve malgré lui dans la nuit.
Mais présentement il fait jour, mes yeux se sont ouverts; et je reconnais mon Sauveur. Quel était-il donc celui qui m'emportait quand même vers des fins de sagesse et de félicité auxquelles je tournais le dos, mais dont il savait les sentiers mieux que moi? N "était-ce pas celui qui nous fit lui-même pour des destinées dont il détient le secret, et dont il est le maître*? Je le reconnais maintenant à la force de son bras, à la bonté de son œuvre, à la droiture de ses voies : c'était mon Dieu et mon père ! C'était vous, Seigneur, qui vous dérobiez ainsi derrière le mystère des causes. C'est vous qui avez agi en moi pour moi, souvent, semble-t-il, malgré moi, en me portant où vous vouliez et où je devais être, pour mon salut, mon bonheur, et votre meilleur service. C'est vous qui avez tout fait, et ce que vous fîtes est bien fait. Qu'à vous en soit l'honneur et le remerciement!
1. Je retrouve celle pensée dans les Espérances chrétiennes de M. Auguslin Cochin « Nous n'avons pas seulement l'idée de -Dieu en nous, mais nous avons la main de Dieu sur nous. Qui a traversé la iiioilié de la vie le sait bien. Notre existence a un compagnon, notre liberté partage avec quelqu'un, notre destinée est l'œuvre d'un supérieur et d'un souverain. L'enchaînement inattendu des circonstances, comment s'opère-l-il? Qui désigne notre place et compte nos jours? Nos prévisions sont déjouées, tantôt dépassées, tantôt déçues... Dès ce monde tout homme doit obéir, non pas à une loi et à un ensemble muet et général, mais à un dessein et une volonté spéciale, à un plus sage, à un plus fort, à Dieu » (p. 44, n» 3).
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Oui, il n'y avait que vous non seulement pour me faire « ainsi atteindre le terme doucement et fortement », mais pour aplanir la route et abaisser les barrières. Que d'erreurs éclairées, que d'illusions dissipées ! Que de faux pas redressés ! Que d'angoisses calmées! Qui donc a fait que finalement l'obstacle est devenu le moyen, que l'impasse est devenue le chemin, et qu'une porte inaperçue s'est ouverte, par laquelle a passé, non ma volonté à moi, mais la vôtre, 6 mon Dieu, et par où avec elle sont rentrées chez moi la paix, la sécurité, la joie?
Si j'avais besoin d'être prémuni contre la brutale erreur d'un déterminisme préétabli qui assujettit nos actes à une nécessité mathématique, à une force mécanique, ce serait bien assurément ce double sentiment et cette expérience journalière d'une direction transcendante, d'une conduite suprême imprimée à mes facultés, mais s'harmonisant et se coordonnant à ma liberté pour la guider et l'assister, sans la contraindre. Plus les sag-es sauront replier leur attention sur ce fait interne, plus ils prendront conscience de ce libre arbitre d'en bas, mais aussi de cette conduite suggestive et active d'en haut.
C'est particulièrement lorsque la raison humaine se voit forcée d'abdiquer devant l'inconnu et l'impénétrable, lorsque la volonté impuissante est acculée à l'impossible, qu'un dénouement inattendu, invraisemblable, déjouant toutes les prévisions, vient révéler la présence d'un facteur invisible, mais toutpuissant, auquel seul il est dû. Certains signes la trahissent. Mais, pour la constater autant de fois qu'elle intervient, qu'il y faut apporter d'attention continuelle, recueillie et délicate de l'esprit et du cœur!
Cet instrument d'observation est à la portée de tous; mais combien peu en usent! Et cependant il nous révélerait des merveilles ! La reconnaissance expérimentale de la part de l'action divine dans chacun de nos actes, plus manifeste encore dans les actes majeurs de notre existence, serait la reconstitution de la partie surnaturelle et divine, dans l'histoire de chacun de nous.
La vieillesse nous y rend particulièrement propres, en ce qu'elle nous permet d'embrasser de haut l'unité de cette direction par-dessus la divergence apparente (les voies. C'est l'ordre qui éclate enfin là où nous n'avions jusqu'alors aperçu que désordre. C'est aussi la bonté, la beauté, la grandeur; et cette vue, qui nous éblouit de ses clartés, nous confond en même temps de reconnaissance et d'amour envers notre guide immortel, en attendant le jour où cette conduite supérieure, devenue éclatante, sera l'objet de notre action de grâces éternelle : « J'étais porté ! »
M. Guizot, octogénaire, y voit un motif de soumission reconnaissante : « J'ose croire qu'il n'y a pas de soumission plus entière que la mienne. Elle a été mise à l'épreuve. J'ai été bien frappé, au fond de l'esprit comme du cœur, dans la vie publique comme dans la vie privée. Jamais un murmure ne s'est élevé, je ne dis pas sur mes lèvres, mais dans mon âme. C'est que j'ai tout accepté comme venant de Dieu. Les voies de Dieu ne sont pas nos voies. Mais je crois en lui et je m'abandonne à lui, dans la confiance et la reconnaissance de mon cœur. »
Préludons-y dès ici-bas. Nous ne pouvons le faire par des paroles pins belles, ni plus hautes de pensée et de sentiment, que celles-ci de Bourdaloue, dans un
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de ses derniers sermons : « Seigneur, je ne sais si vous êtes content de moi ; et je reconnais même que vous avez bien des sujets de ne l'être pas. iMais pour moi, mon Dieu, je dois confesser à votre gloire que je suis content de vous, et que je le suis parfaitement. Que je le sois ou non, il vous importe peu; njais, après tout, c'est le témoignage le plus glorieux que je vous puisse rendre. Car dire que je suis content de vous, c'est dire que vous êtes mon Dieu, puisqu'il n'y a qu'un Dieu qui puisse me contenter. » Le Talmud des Juifs enseigne qu' « un jour viendra où toute prière se taira sur les lèvres des hommes, excepté l'action de grâces ». — Dans sa vision prophétique, saint Jean nous représente « vingt-quatre vieillards prosternés devant Celui qui est assis sur le trône descieux. Ils étaient vêtus de robes blanches et portaient des couronnes d'or sur leurs têtes. Et là, déposant leurs couronnes à ses pieds, ils lui chantaient le cantique de l'action de grâces, sans fin : Amen, Bénédiction, Gloire, Sagesse, Honneur, Action de grâces à notre Dieu, Celui qui remplit tous les siècles. Amen ! »