‹ Le vieillardChapitre 41 sur 104 · VIE MEILLEURE LE BON VIEILLARD · texte numérisé non relu

VIE MEILLEURE LE BON VIEILLARD

« La vie meilleure. » Et, en effet, à quoi donc nous servirait-il de vieillir, si ce n'était pour nous améliorer? Tout nous le facilite, tout nous y sollicite. La solitude d'abord, cette solitude de laquelle il est écrit, dans les saintes Lettres, que « Dieu y conduit l'homme pour lui parler au cœur ». La vie solitaire des champs, si elle vous est donnée, y est favorable, sans doute ; mais meilleure encore est la solitude intérieure, celle de l'esprit moins ag-ité, celle du cœur moins enlacé par tous ces liens d'affaires, de relations, d'affections qui distrayent mon attention de Dieu et de moi-même. J'étais un de ces hommes desquels on a pu dire, « qu'après une longue carrière, ils mouraient sans avoir seulement trouvé le temps de faire le tour d'eux-mêmes». Aujourd'hui, les barrières sont renversées ; la poussière même est tombée. Je vois mieux Dieu et moi; et je commence à connaître entre mon âme et lui ces intimités silencieuses desquelles un solitaire a pu dire : « Je ne suis jamais mriins seul que lorsque je suis seul! »

Vie meilleure, donc vie de plus grande bonté, vie de plus grande pureté, vie de plus haute piété, et plus unie à Dieu. Vous et moi, nous nous y exciserons, mon frère, moins par de belles paroles que par d'utiles exemples.

Nommons d'abord la bonté, cette caractéristique de la vieillesse, semble-t-il. Ne dit-on pas communément « un bon vieillard, le bon vieillard », en deux mots qui n'en font qu'un, comme on dit inséparabloment « le bon Dieu »? Cette assimilation quasi divine nous honore giandement; c'est notre première gloire, comme l'a dit Fénelon traduisant Sophocle : « Il n'y a, mon fils, qu'un grand cœur qui sache combien il y a de gloire à être bon! »

Mais la raison des raisons, la raison divine est celle-ci, que le Seigneur nous présente dans l'Évangile : « Soyez parfaits comme mon Père céleste est parfait! » Quelle parole! Ah! mon Dieu, je sais bien que votre infinie grandeur est incommunicable ; mais il est du moins un côté par lequel je puis et je veux me rapprocher de vous : la bonté, la bonté! Ce sera ma marche à l'étoile; et l'honneur d'y tendre sans cesse et d'en approcher un peu me consolera du désespoir de ne l'atteindre jamais.

Qui donc s'est permis de qualifier la vieillesse de « chagrine, de morose »? Il n'en est rien. Sans doute la vieillesse est une majesté; la bonté du vieillard sera digue ; il est roi ; mais un roi tel que celui duquel il est écrit : a La joie de son visage fait rayonner la vie tout autour de lui, et sa bonté clémente est comme une douce pluie du soir dans la campagne. » L'avenance, la prévenance, la politesse, la courtoisie, l'afTabililé, tels sont les traits de ce visage moins

royal encore que paternel, et qui attire plus encore qu'il n'impose. Super ojnnia vultus accessere boni, est-il dit du bon accueil fait par deux vieillards à leurs hôtes divins, dans les temps antiques. Et si, en effet, les vertus que je viens de dire sont réputées être des vertus d'autrefois, n'est-ce pas une raison de plus pour qu'elles soient celles des vieux, les nôtres?

Le bon vieillard n'a pas seulement bon visage, il a bon esprit. Il pense en bien de ses frères, et il leur veut du bien : c'est le nom même de la Bienveillance. Volontiers même serait-il porté à voir tout en bien : l'optimisme du vieillard est proverbial. En cela ne se trompe-t-il pas; et ne s'expose-t-il point souvent à être dupe? Il en a pris son parti, lequel, après tout, est le parti des bons cœurs et des caractères heureux.

Heureux : combien plus il l'est que l'homme d'humeur et d'esprit noir, qui partout et toujours voit noir et parle noir ! Triste, il attriste tout. Mais ce qui est pis, il paralyse tout, tout élan, tout enthousiasme, toute générosité, en un mot tout bien. Car il faut croire au bien pour le faire, et il faut croire aux gens de bien pour les estimer, les aimer et les servir.

On sait l'optimisme irréductible du Père Gratry : son rêve d'une ville idéale où tout le monde s'aimerait; d'une vie sociale qui serait « une agape, où chacun offrirait au lieu de prendre, etc. » Déjà son beau cœur s'en faisait une réalité existante, présente. Tout près de mourir, il disait encore : « Oh! la charité! La science de réunir les hommes! Depuis trois

mois comme j'ai pensé à cette science ! Et il me semble que je l'ai trouvée. » C'est la mort qui la lui fit trouver... dans le ciel.

La vieillesse est l'âge de l'indulgence, de la clémence. De cette région élevée où il a trouvé la paix, le bon vieillard la fait descendre sur tous, suivant le précepte et l'exemple du Très-Haut « qui fait lever son soleil sur le bon et le méchant, et tomber sa rosée sur le champ du juste et de l'injuste ». — « Si vous avez la vie nouvelle, dit saint Paul aux chrétiens, déposez l'aigre levain de la vieille forme : colère, indignation, malignité, blasphème. » Ainsi l'homme s'avancera de l'aveuglement vers la lumière, de l'emportement vers la douceur, de la tristesse vers la joie, découvrant le beau, goûtant le bien, faisant taire le blasphème, pour porter son hommage tranquille à tout ce qu'il admire et qui mérite de l'être. C'est toute sa vie comme toute son âme, qu'imprègne, que pénètre ce parfum de bonté, tel que celui qui, selon le Psalmiste, descend de la tête et de la barbe du grand prêtre jusqu'à la frange de son vêtement.

Il est, dans la soirée, une heure d'une douceur infinie, celle où, dit le poète, l'horizon est encore éclairé, enflammé par le soleil couchant, tandis que, de l'autre côté du ciel, la lune silencieuse monte dans le pâle orient, au sein de l'ombre sereine. Ainsi :

Du soleil de nos ans quand l'ombre éteint la flamme. L'astre plus doui du soir se lève dans notre âme, Et la splendeur fait place à la sérénité.

La sérénité, le calme, la paix du soir, celle des pensées et des sentiments, des souvenirs et des juge-

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ments, telle sera l'atmosphère ambiante du vieillard.

11 n'en veut plus sortir. Il a connu la tourmente, mais aujourd'hui tout ce qui passe est sous ses pieds; et s'il s'afflice encore des fautes et des malheurs qu'il n'a pu conjurer, il ne s'en trouble plus. C'est bien cet état d'âme qui apparaît, dans ces lignes de M. Guizot pacifié, en tête de ses Méinoires : « J'ai beaucoup lutté dans ma vie, écrit le vieillard, et lutté avec ardeur. L'âge et la retraite ont répandu pour moi leur paix sur le passé. C'est d'un ciel profondément serein que je reporte aujourd'hui mes regrets vers cet horizon chargé de tant d'orages. Je sonde attentivement mon âme, et je n'y découvre aucun sentiment qui envenime mes souvenirs. Point de fiel permet beaucoup de franchise. C'est l'étroite personnalité qui altère ou décrie la vérité. Voilà pourquoi rncore, voulant parler de mon temps et de ma propre vie, j'aime mieux le faire du bord que du fond de ma tombe. Pour moi-même, j'y trouve plus de dignité ; et, pour les autres, j'en apporterai dans mes jugements et mes paroles plus de scrupules et de délicatesse. »

Ce n'est donc plus pour nous l'âge des polémiques ardentes et passionnées, encore moins violentes. A ces emportements de parole ou de plume, j'estime que la vérité et la justice ne trouvent pas plus leur compte que la sagesse et la vertu. Relisez donc le chapitre de y Imitation qui a pour titre : Du bon homme pacifique.

Le plus qu'il peut, le vieillard se dérobe à la discussion trop vive, et il fait bien : « La conlcntion m'est contraire, écrit Doudan. Nous sommes ici, à Broglie, une population un peu mélancolique, qui ne s'arrache

pas les yeux. J'ai appris à dire posément ce que je pense, et à parler modérément de ce que je ne pense pas. J'ai l'habitude d'entrer dans la pensée des autres, pour les engager à entrer plus facilement ainsi dans la mienne. Je finis par céder au nombre, en me taisant; mais sans pour cela avoir plus d'admiration qu'il ne faut pour les opinions du grand nombre. Seulement j'aime la paix. J'ai pris pour devise : « Tu « ne mordras point. » Je me cache sous une peau de mouton et je détale, dès que je vois ou que j'entends l'apparence d'un loup. »

C'est bien. Mais si le loup est de ceux dont parle l'Évangile, qui entrent dans la bergerie « pour tout ravager, massacrer, et perdre »? Gardien et défenseurné des vérités sacrées et des âmes en péril, le vieillard n'achètera pas la paix en déserteur, par la fuite. Il doit un meilleur exemple à ceux qui ont les yeux tournés vers lui, pour apprendre de lui les personnes et les choses à qui il faut dire oui ; celles, personnes et choses, à qui il faut dire non. Lui surtout, rendu plus indépendant, du fait de son âge, il le dira hardiment et énergiquement. Absolu sur la vérité, intransigeant sur le devoir, il le sera jusqu'au bout. Et arrivé à ce bout de ses efforts et de sa vie, il pourra, quoi qu'il advienne, se rendre à lui-même ce témoignage, que se rendait, à l'âge de quatre-vingt-deux ans, le cardinal Manning, quand il disait : « J'ai conscience de n'avoir jamais laissé tomber à terre ni une pierre de l'Église, ni une miette de vérité. »

'le n'était pourtant pas un intolérant que ce grand

vieillard, si ferme dans ses convictions, mais si noblement juste et largement généreux envers ceux de ses compatriotes qui ne les partageaient pas. Rien n'est plus instructif à cet égard que ses notes manuscrites, écrites en 1890, touchant la bonne foi religieuse d'un très grand nombre de protestants anglais. Il les donùait comme règlespratiques de jugementetdeconduite à son propre clergé : « J'ai connu intimement, en dehors de l'Église, écrit-il, des âmes vivant de la foi, de l'espérance, de la charité, et de la grâce sanctifiante, en humilité, pureté absolue de vie et de cœur, en méditation constante de l'Écriture Sainte, en renoncement complet d'eux-mêmes, en travail personnel consacré aux pauvres, vivant, en un mot, d'une vie de sainteté aussi évidenteque j'aie jamais rencontrée. J'ai vu cela en des familles entières, riches ou pauvres, dans toutes les positions sociales. Moi-même j'ai reçu dans l'Église je ne sais combien d'âmes dans lesquelles je ne pouvais trouver de péché mortel, et qui étaient évidemment dans la grâce de leur baptême... Comment, après ces faits, peut-on parler de telles gens comme étant de mauvaise foi! » Le cardinal insiste, se fâche, les venge, les couvre des larges ailes de l'Église dont ils sont inconsciemment les enfants. Toute cette page de sa vie est à lire et à rete-

nir

En résumé, il me semble que, sur ce sujet fort délicat de la dissidence en matière religieuse, et du point de vue où doit se placer la justice et la vérité, le mieux pensant et disant est le fin moraliste que fut Saint- Marc Girardin : « Ne mesurez pas les distances, dit-il,

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