CHAPITRE XXV
StRVlTUDE ET REDEMPTION
Il est trop certain — et pouvons-nous le taire? — qu'à côté et au-dessous des belles et saintes vieillesses que nous avons saluées, il y a un très grand nombre de vieillesses profanées, flétries : les vieillesses sans Dieu. Si, chez quelques-uns, Timpicté procède de l'égarement de l'esprit, chez la plupart elle a sa source dans la dépravation du cœur ou le désordre des mœurs. Les uns souffrent de la cécité, les autres de la lèpre. Trop souvent aussi l'orgueil fait alliance avec l'impureté. L'âge n'y apporte pas remède. Même il arrive que, chaque année venant ajouter à la chaîne un nouveau nœud, enrouler un nouveau cercle, le prisonnier devient de plus en plus impuissant à en briser les anneaux. Car c'est une chaîne, mon frère. Le vieillard qui la porte n'en est pas seulement le captif, il en est le forçat; efforçât condamné à perpétuité, s'il n'est pas un jour l'objet d'une grâce souveraine et miséricordieuse.
Je voudrais parler avec vous, mon frère, de cette servitude, puis de cette rédemption, sous le nom et
titre commun d'Expiation. Cette expiation, les uns l'ont acceptée et accomplie; d'autres l'ont repoussée; et de ces derniers aussi je devrai dire l'erreur ou le mensonge, et le mallieur.
Notre vieillesse n'a-t-elle pas le devoir de rendre hommage à la justice de Dieu dans les châtiments qu'elle inflige, comme à sa miséricorde qui pardonne? Toutefois ce n'est pas sans une vraie douleur que je dénoncerai ici les jugements de Dieu sur certains de ces hommes, ornés de grands talents dont je fus quelquefois épris, sans en être séduit. J'aurai du moins la ressource de laisser la parole à ies témoins et à des juges dont la plume bien laïque ne sera pas soupçonnée d'exercer contre eux les représailles de l'Église.
Qu'elle fut donc triste et humiliée la vieillesse iVErnesl Renan, pour commencer par lui! A cet âge vénérable, que restait-il chez lui du jeune chrétien qui, en 1845, s'asseyait au pied de la chaire de Frédéric Ozanam, duquel il disait : « Je ne sors jamais de sa leçon sans être plus fort, plus haut, plus décidé au grand, plus courageux et plus allègre à la conquête de l'avenir? » — Que restait-il du jeune philosophe qui, à la même époque, proclamait l'indestructibilité du christianisme, comme l'est celle delà nature humaine, à laquelle il s'adapte si harmonieusement : « C'est à mon sens, dit-il, une des plus grandes marques de la divinité du christianisme que, pour en prouver la vérité, il faut analyser ce qu'il y a de plus profond dans l'homme. Son nœud est là. S'il était faux, au contraire, l'analyse ne pourrait que le détruire. » — Et de l'érudit sérieux qui a écrit
ï Histoire des langues sémitiques; du philosophe qui a rêvé pour la science un Avertir qui la mettra en possession de l'humanité, etc., de tout cela que reste-t-il à 69 ans, l'âge des sages conclusions et des larges généralisations?
A cet autre bout du voyage, il ne reste plus de ce premier Renan qu'un vieil épicurien sceptique et blasé, qui tourne au Méphistophélès moqueur et libertin. Tout est tombé en route, toute vérité comme toute moralité : il est vide. Qu'est-ce que Dieu? « Un vieux mot, un peu lourd, » et qui n'a plus de sens. — Et le monde ? Un jeu de marionnettes : « Jouissons, mon pauvre ami, jouissons du monde tel qu'il est fait, dit son Prêtre de Nani. Ce n'est pas une œuvre sérieuse, c'est une farce, l'œuvre d'un démiurge jovial. La gaieté est la seule théologie de cette grande farce. » Et son siècle? « Non pas le plus grand, mais le plus amusant des siècles. Et je n'aurai, en quittant la vie, qu'à remercier la cause de tout bien de la charmante promenade qu'il m'aura été donné de faire à travers la réalité. » — Et la vie elle-même : « Un joyeux exercice de patinage sur la glace d'une nuit. » — Et la patrie? Un préjugé. — Et l'humanité? « L'humus, la couche de terreau nécessaire pour qu'un grand homme y naisse, » — Etla vérité? « Tout ce que vous voudrez : S'abandonner suivant les heures, à la confiance, au scepticisme, à l'optimisme, à l'ironie, voilà le moyen d'être sûr qu'au moins, par moments, on a été dans le vrai. »
Plus de convictions, plus de principes. Et de sens moral, de vie morale, pas davantage. « Qu'est-ce qui sauve? » se demande-t-il. Et il répond : « N'importe. Pour l'un c'est la vertu; pour l'autre, l'ardeur du
vrai; pour un autre, l'amour de l'art; pour d'autres, l'ambition, les voyages, le luxe, les femmes, la richesse; au plus bas degré, la morphine et l'alcool. Les hommes vertueux trouvent leur récompense dans la vertu même; ceux qui ne le sont pas ont le plaisir. » Et c'est tout cela que ce cynique d'art vient prêcher à la jeunesse de Paris, quand un jour il lui crie : « Amuse-toi! M'étant peu amusé quond j'étais jeune, j'aime à voir s'amuser les autres. Ceux qui prennent la vie ainsi sont peut-être les vrais philosophes », etc., etc. « Mes chers enfants, c'est inutile de se donner tant de mal à la tète, pour n'arriver qu'à changer d'erreur. Amusez-vous, puisque vous avez vingt ans. »
C'est un homme vide, ai-je dit. Ni croyance, ni conscience; ni boussole, ni ancre : ce n'est plus un navire, c'est une épave. Et ceux qui la regardaient flotter sur l'ahime, jouet du vent et des vagues, se demandaient : quel est son nom ? C'est l'Apostat : il a jeté Dieu par-dessus bord ; et, Dieu parti, tout a péri. Tel fut le premier châtiment.
Le second, infligé à la vieillesse de Renan, fut le mépris, le dégoût de ceux qui en eurent l'écœurant spectacle sous les yeux. Entendons-les : « L'impossibilité dans laquelle ce vieillard se trouvait de plus en plus de faire des sottises, écrit M. Gabriel de Séailles, l'autorisait, croyait-il, à dire toutes celles qui lui passaient par la tête. » Et M. Paul Bourget : « Cet homme me déconcerte. J'attendais une fin imposante, un coucher de soleil dans une gloire. Il me donne un coucher de soleil derrière les tonnelles. » Et M. Brunetière : <; Ce rôle d'ironiste et de moqueur universel, M. Renan non seulement l'acceptait, mais
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il le rccliercliait. Il n\a donc pas senti que ce dont on riait ce n'était plus de ce qu'il disait, mais de celui qui le disait. Et, parce que la jeunesse est cruelle, elle riait de ce qu'il y avait de plus lamentable encore que de risible : le spectacle d'un vieillard qui profane, sous son masque de cire rabelaisien, tout ce qu'il avait jadis adoré. »
Ses derniers jours furent ceux d'un pauvre impotent, gâteux; et il mourut ainsi dans un état de déliquescence corporelle, qui en rappelait une «autre.
Dans l'intimité d'école et d'amitié la plus proche de Renan, un châtiment d'un autre genre ne devait pas tarder à fondre sur une autre tête superbe, celle de Ckallemel-Lacotir , son successeur à l'Académie française. Il la dressait très haute. Premier agrégé de philosophie à l'École normale, professeur brillant, préfet du Rhône, député, sénateur, ministre des Affaires étrangères, ambassadeur à Londres, académicien, vice-président du Sénat, etc., cet enfant gâté de la fortune et de la République s'éleva par tous ces degrés à un tel paroxysme d'orgueil que, non content de braver Dieu, il en vint à se substituer à lui.
La révélation s'en fit éclatante, après sa mort, dans des pages posthumes publiées sous le titre de Réflexions d'un pessimiste. C'est un long blasphème. Là. Dieu n'est plus que la dernière de ces choses infimes et puériles dont il dit pêle-mêle et dédaigneusement : « Les femmes et l'amour, les flagorneries aux contemporains, les promesses de fraternité paradisiaque. Dieu et l'amas d'espérances futures et déclamatoires qui sont suspendues à ce grand nom
comme des franges dorées au bord du nuage, préjugés, métaphores, paroles qui bercent mollement les intelligences assoupies, mais qui fout amèrement sourire ceux qui sont éveillés... » etc.
Et il ajoute, se redressant : « Nous qui sortons tous de l'École de Voltaire, de Hegel, de Lavoisier et de Laplace, nous ne voulons plus de cette vieille poésie qui se dissipe comme une vapeur devant une intelligence du XIX® siècle... Les petits poètes remercient Dieu d'avoir fait la terre si bonne, et ils faiblissent; les grands poètes ont tous chanté le néant de la vie, et ils étaient forts. »
Dieu supprimé, l'bomme reste ; mais cet homme s'est fait dieu. La libre pensée l'a déifié : « Voilà, écrit Ghallemel, voilà plus de six mille ans, que, sous la forme du serpent, la pensée s'est fait écouter du premier homme : « Donne-moi ta vie, et je te don- « nerai un monde, un empire que les siècles ne feront « qu'agrandir... Ne te décourage pas. Tu deviendras « par moi redoutable aux plus puissants. Lorsque M partout tu auras vu l'injustice en honneur, moi je « te construirai des sociétés de sages, des phalanstè- « res, des royaumes indestructibles de lumière et de « liberté. Je te couronnerai de rayons, je t'assoierai « sur un trône, et je te ferai dieu. »
Mais encore quel dieu? Nous allons l'apprendre. A ces papiers inédits du vieillard, s'en trouvait joint un autre, sorte de pastiche de Rabelais, le maître viveur que Ghallemel s'est amusé à faire revenir des enfers pour réapprendre la vraie sagesse à notre siècle, dans la langue du sien. Mais quelle sagesse, mon frère! « Une façon de vie égayée de plaisirs,
arrousée du piot, riant, chantanl, faisant l'amour, ne craignant rien, n'espérant rien, sans soulci de la providence qui là-haut s'esbat à jouer à la quille avec les mondes, sans s'occuper de nous ; pour ainsy arriver là où je suis, en un lieu où il fait grand chault, ains où l'on voit bien clair, etc. » C'est un président du Sénat que vous venez d'entendre.
Cependant, aussi bien que le superbe demi-dieu de tout à l'heure, le vieillard grivois est triste. Ces Réflexions sont bien nommées celles d'un pessimiste. Challemel est mécontent de tout, hormis de luimême. Il place ces pensées sous le patronage du sombre Léopardi, le poète du désespoir ; et sous celui de Henri Heine, ce cul-de-jatte facétieux, ruiné corps et âme par ses longues débauches. De l'œuvre de celui-ci, il ne retrancherait que ces mots de sa fin : « Oui, je suis revenu à Dieu comme l'enfant prodigue, après avoir gardé les cochons avec les Hégéliens. »
La tristesse du pessimiste c'est le nuage noir ; voici maintenant le coup de la foudre : Dieu s'est levé.
Entre ces deux fragments, l'éditeur qui les publie, un ami de l'auteur, intercale ces lignes : « Il parait donc qu'à une époque où notre ami jouissait encore de sa raison il avait formé le projet de décrire les diverses variétés du génie pessimiste. On n'a pas cru à propos d'en relever ici les contradictions. Il suffisait d'avoir averti le lecteur de la maladie morale dont notre ami était atteint. Tous les aliénistes ont signalé ce mélange de bon sens et d'aberrations grossières comme un symptôme ordinaire de la folie. J'ai laissé à la sagacité du lecteur le soin de discerner la vérité de V extravagance^. »