La Grande Revue, dirigée par M. Labori. N" des 1" mars
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L'excuse vaut ce qu'elle peut. Nous en retiendrons seulement qu'après avoir écrit ces pages blasphématoires, Cliallemel-Lacour perdit cette raison qu'il y avait déifiée. Le malheureux tomba et mourut en démence. Et c'est la démence que dénonce, en l'enveloppant d'euphémisme, M. Hanotaux, successeur de Challemel à l'Académie, quand il y dit, 24 mars 1 898 : « Soudain l'homme disparut; la santé de Challemel- Lacour était gravement atteinte. Le grand orateur se tut. Puis le président du Sénat entra spontanément dans la retraite. Il ne voulut pas que sa lin fût livrée en spectacle. L'âme s'était repliée. Elle se préparait dans une sorte de taciturnité farouche aux inexprimables lendemains (?). Il entra dans le chagrin d'abord, puis dans le silence, comme dans les antichambres de la tombe. »
Disons-le en passant, mon frère : ce n'est pas le seul exemple que notre temps nous aura donné du châtiment de la folie infligé par le ciel au blasphème de l'impiété farouche, qui le brave! Je ne ferai que nommer le saxon Nietzsche, l'incarnation de régoïsine brutal, féroce, cruel même : « Ne soyez pas seulement forts, soyez durs! » Je ne ferai que rappeler le titre de son dernier ouvrage V Antichrist, que luimême présente, dit-il expressément, « comme un attentat sans réserve contre le crucifié », son ennemi personnel. Mais je veux du moins faire savoir à qui l'ignore, que, quatre mois après cette criminelle bravade, janvier 1880, la folie tombait cette fois aussi
1" aTril et 1" mai 1900. Du 1" mai : p. 405 et suiv. Et note de Upau.> 431-432
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sur la tête de ce forconé dont les dôportemonts sont en voie de faire école des deux côtés du Rhiii^
Mallieur aussi à la vieillesse de celui qui jusqu'à la fin a abrité sous un scepticisme élégant toute une vie chontée de désordre et de scandale : C'est par ce double libertinage, celui de l'esprit, celui des mœurs, que Sainte-Beuve s'est exclu déterminément des pardons du Sauveur. Il avait écrit, par allusion à la magnifique image de Lucrèce : « C'est comme un flambeau qu'il faut recevoir et saisir l'héritage de la vie. Quelques-uns l'ont pris comme un cierge, beaucoup comme un cigare. » Il était de ces derniers : pauvre vie d'épicurien, consumée dans la Volupté qu'il avait chantée; vie de dilettante, évaporée dans les théories en l'air de l'art pour l'art, et mala gaudia mentis. « On me fait la réputation d'un sceptique,
1. Frédéric Nietzsche, né à Lutzen, en Saxe, 15 octobre 1844, Ai souche polonaise; professeur de philologie à l'Université de Bâie, 1868- 1878. Son ouvrage le plus célèbre a pour titre : So sprach Zarathustra. Sa sœur, M"" Elisabeth Foerster, s'est consacrée, depuis 1889, à mettre en ordre et à publier ses écrits.
« C'est en 1888, septembre, que ce forcené publiait son Antichrist. Mais le crucifié tant insulté ne tarda pas à imposer silence à ses blasphèmes. Quatre mois après la perpétration de cet attentat, janvier 1889, Nietzsche étant à Turin, fut saisi de folie. Sa mère, une pieuse et simple chrétienne, le recueillit dans sa vieille maison de Naumbourg, sur la Saale. Jusqu'au jour où elle fut rappelée à Dieu, avril 1897, elle l'entoura de sa dévouée et patiente tendresse. Lui cependant survit. Ne sachant plus balbutier que marna, marna, promenant au hasard son regard morne et plein d'angoisse, il agonise misérablement, sans se douter du bruit qui s'élève autour de son nom et de la vogue insolente qui propage le mal que peuvent faire ses écrits. » (Note de M. la baron Angot des Rotours, Auhe de siècle, p. 210.)
disait-il, je l'accepte volontiers. Oui, tout revient au même. » C'était sa devise.
Mais le mot de sceptique ne suffit pas pour dire le fanatisme de haine que Sainte-Beuve porte à Dieu et à l'Église. Sainte-Beuve, c'est l'homme des dîners gras du Vendredi Saint, chez lui, entre le prince Napoléon, Edmond About et Flaubert. C'est l'homme qui écrit à la princesse Mathilde : «Quand est-ce que l'Empereur et la France se purgeront-ils de la lèpre cléricale? » Et sur les Congrégations : « Quand finira-t-on par noyer à jamais ces larves impures? » C'est enfin « le premier sénateur français qui ait eu l'insolente audace de se commander un enterrement civil » ; comme s'en exprimait M. Rouher, au Sénat.
Pas plus que le mot de sceptique le nom d'épicurien ne suffit pour dire ce que fut le désordre de cette vie abaissée et débordée. C'est la vie de bohème qu'il affiche. » Il a, comme dit Veuillot, le culte des muses impudiques. » Il prêche à la jeunesse l'union libre, de laquelle il lui donne l'exemple. Il pose volontiers pour un maître séducteur; et par quelles feintes, sous quels masques hypocrites : « J'ai fait un peu de mythologie chrétienne en mon temps, elle s'est évaporée, écrit-il en 63, six ans avant sa mort. C'était pour moi, comme le cygne de Léda pour arriver aux belles, afin de filer un plus tendre commerce. » — « Que ne vous mariez-vous pas? lui repiochait Jules Janin. — Je suis trop laid, » répondait-il. Et de vrai, il l'était. Mais la pire laideur n'est pas celle du corps.
C'est de plus un vendu : il lui faut à tout prix de l'argent, des honneurs, de la bonne chère, de la popularité, et il se vend. Il se vend à l'Empire, à la Franc-maçonnerie, à tous les partis qui le savent à
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vendre, et qui le méprisent assez pour l'acheter, ('/est ainsi qu'à soixante-neuf ans, il meurt au faite des honneurs : mais de quoi étaient-ils faits?
Et pourtant c'est le même homme qui s'émeut, s'attendrit devant la figure du Christ, comme avait fait Rousseau, lequel moralement ne valait pas mieux que lui : « Quand on a à parler de Jésus-Christ, on entre dans une sorte de recueillement involontaire, écrit l'historien de Port-Royal. On craint, dès qu'on ne le prononce pas à genoux et en adorant, de profaner ce nom ineffable et pour qui le plus profond même des respects pourrait encore être un blasphème, etc. »
Sur quoi M. Hilaire de Lacombe se demande : « Comment l'homme qui a écrit de telles pages a-t-il fini par la haine maniaque de Jésus-Christ, même celle de Dieu? C'est l'Évangile qui répond : Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu! Par une loi de justice et de raison, la vérité n'est pas le privilège de l'esprit. Vérité oblige. Elle se réfléchit dans la vertu, comme dans un miroir sans tache, tandis que les vices la voilent. Il y a des fonds de vie qui remontent en un hoquet d'athéisme. »
Mais il m'en coûte d'insister. Je ne triomphe certes pas de cette immense misère et de cette ignominie. Mais j'ai le devoir de prémunir tous les âges contre les ignobles métamorphoses que préparent à leurs derniers jours les enivrements de la coupe de Circé. Le hel esprit, à lui seul, ne suffit pas à en immuniser même les plus forts et les mieux armés par l'étude, quand elle n'est pas relevée par quelque chose de divin. Et c'est Sainte-Beuve lui-même qui m'en fournit le témoignage, dans son journal intime, comme il en a fourni la démonstration dan s l'abjection de sa vie :
« Quand les lettres ne rendent pas ceux qui les cultivent tout à lait meilleurs, écrit-il, elles les rendent pires. »
J'allais parler de Michel et. Mais que verrait-on autre chose, dans les trois premiers quarts de sa vie, telle que vient de la dévoiler le trop indulgent M. Monod? Et quelle autre conclusion en aurais-je tirée que celleci, très laïque et très désintéressée puisqu'elle est de Taine : « Michelet, dit-il, était un grand poète, doué d'une sensibilité profonde, d'une riche imagination, d'une àme compatissante aux petits, avec la splendeur de l'expression, la magie du style. Mais, dès qu'il eut perdu la foi catholique, iltomba dans leserreurs les plus monstrueuses et se rendit coupable d'injustices odieuses. » Arsène Houssaye avait écrit : « Michelet a touché à tout d'une main savante mais fiévreuse. Combien de vases précieux il a brisés sur son chemin, sans reconnaître les parfums qu'ils renfermaient! » Le symbole cathohque en fut un.
Keuan, Sainte-Beuve, Michelet : le talent réel de ces écrivains peut-il absoudi^e le cynisme de leurs doctrines? (( Cette indulgence aveugle pour le talent est une des plaies de notre pays, remarque Hippolyte Rigault. Si nous étions plus sages, oublierions-nous qu'il est moins respectueux pour le génie de lui pardonner ses débauches que d'exiger de lui qu'il se respecte lui-même? »
C'est au sujet d'un autre de ces malfaiteurs de la plume, le malheureux Lamennais, que Rigault parle ainsi. Puis de sa vieillesse il dit : « Lamennais vécut encore quelques aimées, après 18i8. Dans quelle tris-
tesse, dans quelle amertume, on peut en juger en lisant les pages désolées où, longtemps auparavant, il racontait l'état de son âme tel que le fit voir la triste fin de sa vie. Quels sombres retours sur lui-même ! Quelle peinture lugubre de « l'aridité de cette âme, <( que rien ne rafraîchit, que rien ne rassérène, ni le « soleil, ni le chant de l'oiseau, ni le bourdonnement « de l'insecte sous l'herbe »! — « Mon âme, pourquoi (I es-tu triste? s'écriait-il sans cesse; mon âme, pour- « quoi pleures-tu? » Et plus loin : « Laissoz, laissez « pleurer ceux qui n'ont point de printemps. » Il ap- <( pelle la mort « la douce mort ». Il décrit admira - « blement « ce poids de la solitude et des angoisses <( qui n'ont pas de nom; cette défaillance de la vie « où l'on dirait que le temps s'épaissit et peut à peine « couler. » Ainsi mourut « silencieusement assis au « milieu de douleurs souterraines » dans la mélancolie et dans la solitude, cet homme né pour être grand; ce prêtre éminent qui ne fut plus qu'un sectaire; ce philosophe qui n'a été qu'un rêveur; ce journaliste qui n'a été qu'un pamphlétaire; ce politique qui n'a été qu'un démagogue; ce rare écrivain qui ne fut plus qu'un déclamateur. Et il s'est trouvé même des honnêtes gens pour appeler M. de Lamennais l'apocalyptique, un nouveau saint Jean, comme si La Chênaie eût été un nouveau Pathmos! »
Mais pour tous, écrivains, poètes, philosophes, une heure vient qui est celle de Dieu vengeur ou rédempteur. Souvenons-nous de Shakespeare, dans sa Mort de César. La nuit s'est faite; la lyre s'endort sous les doigts languissants de l'esclave : « Que ce flambeau éclaire mal, enfant!... Mais qu'est-ce cela? Ah! qui
vient ici? Quelle est cette vague et monstrueuse apparition... Elle s'avance vers moi. — « Es-tu « quelque chose?... Es-tu quelque Dieu, quelque « ange, quelque démon, toi qui glaces mon sang et « fais dresser mes cheveux? Parle, qui es-tu? »
L'ombre de César : « Ton mauvais génie, Brutus !... — Pourquoi viens-tu? — Pour te dire que tu me verras à Philippes. — Bien... ainsi, je te reverrai?... — Oui, à Philippes! » L'ombre s'évanouit.
Gomme dans Shakespeare, l'ombre menaçante que les ingrats voient le soir se glisser dans leur tente sombre, c'est celle de Celui qu'ils ont frappé de leurs coups. Il vient les avertir que l'heure vengeresse a sonné, et que c'est demain le jour de la suprême et décisive bataille. Ils le reverront à la mort 1
Maintenant, montons, mon frère, comme chantait Dante au sortir de sonlnfemo. « Laissons derrière nous une mer si cruelle, et haussons les voiles de notre barque pour courir sur de meilleures eaux. Je chanterai un royaume où l'âme se purifie et se rend digne de s'élever au ciel. » C'est le Purgatoire terrestre du vieillard qu'il nous faut visiter, mon frère.
On y voit d'abord, sur le seuil, les aspirants, ceux qui se sont proposé toute leur vie de se réconcilier avec l'Église, en lui demandant ses pardons et ses bénédictions. Mais, pour aller à elle ou l'appeler à eux, ils attendent un âge, une circonstance, une heure qui peut-être pour eux ne sonnera jamEiis. J'en sais un grand exemple.
Maxime du Camp, tour à tour saint-simonien, gari-
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baldien, journaliste, poète romantique, et romancier, avait passé par tous les chemins scabreux de la vie. il semblait s'en être retiré quand il écrivait ces lignes : a Une grande coupure s'est faite en moi vers quarante ans. Lorsque, par l'étuds, on a touché le résidu même des événements, lorsqu'on a compris la faiblesse des choses humaines, le néant des espérances, c'est un impérieux besoin de regarder au delà, de s'appuyer sur une force rémunératrice, d'avoir foi dans la destinée de l'âme immortelle, et de penser avec l'Ecclésiaste que, si la poudre retourne à la poudre, l'esprit remonte à Dieu qui l'a donné. »
Plus tard, il fait un pas de plus dans la croyance et dans l'espérance. C'est à l'Église qu'il ira porter cette âme, pour qu'elle la conduise à Dieu. Il lui demandera son absolution et sa communion, desquelles il célèbre par avance la félicité. 11 écrit :
« Quand sonnera pour moi l'heure de la mort, un des ministres de cette Église que j'aurai peut-être oubliée, ouvrira doucement ma porte et me dira : C'est moi qui t'attendais près de ton berceau, et qui vais maintenant te conduire à ta tombe. Qu'as-fu fait depuis le jour où nous nous sommes rencontrés pour la première fois? Comment as-tu tenu les serments que tu m'avais faits? J'ai tenu, moi, toutes mes prome.sses : tu as failli aux tiennes. Mais chaque fois que tu m'es revenu, tu m'as retrouvée la bouche pleine de douces plaintes, les mains pleines d'indulgence, le cœur plein de miséricorde.
« Tu as souffert, tu vas mourir, tu pleures, tu regrettes, tu redoutes, tu te repens : Je te pardonne ! Va rejoindre dans l'éternité ceux que tu as aimés et qui t attendent. Confie-moi ceux que tu aimes, jusqu'à
ce qu'ils aillent te rejoindre dans le sein de Dieu. Oublie tout ce (jui fut sur la terre, tu retrouveras après la mort ce qui mérite de lui survivre. Que ton Ame fasse un grand efl'ort, qu'elle prenne un grand élan dans la mort, pour s'élancer jusqu'à ces hauteurs où Dieu daignera descendre pour t'aider à monter jusqu'à Lui! Prie de tout ton cœur. Si tu as oublié tes prières d'enfant, répète celles que je vais te dire : ce sont toujours les mêmes. Ton front que j'ai marqué jadis du signe du baptême pour te protéger en ce monde, je vais le marquer au même endroit d'un nouveau signe qui te donnera accès dans l'autre.
« Pécheur deux fois racheté, endors-toi dans la paix du Seigneur. Et, quand tu seras, grâce à nous, auprès de ton di\in Maître, prie-le à ton tour pour nous qui sommes des pécheurs comme toi. »
Ces paroles sont belles. Belles aussi les dispositions de l'historien quand, en 1885, il écrit son excellent livre De la Charité privée à Paris. Il s'y plaint, il est vrai, de n'avoir pas la foi, mais il l'admire, il l'envie :
« Heureux qui la possède ! » Qui l'arrête sur ce chemin de Damas dont il parle? Maxime du Camp avait émergé des ténèbres, mais ne traînait-il pas dans quelque ornière? Je n'ai pas essayé de percer ce mystère, .le remarque seulement que son dernier livre, Crépuscule, 1891, n'est pas un livre chrétien. C'est un recul vers le scepticisme libéral, rien de plus.
Du moins, il aime le pauvre. A l'asile congréganiste de Villepinte duquel il était un des fondateurs, il disait : « Priez pour moi, priez beaucoup, je me fais vieux. » A Baden où il est amené malade, il demande une messe au curé; mais en grand
secret. Pourquoi ce secret; qui pouvait-il redouter? « Une personne, rapporte un témoin de ses derniers jours, une personne qui exerçait sur lui une pernicieuse influence , n'avait cessé de le détourner des sacrements. Par elle, la porte de l'agonisant demeura fermée au prêtre, et elle ne s'ouvrit enfin qu'après que le moribond eut perdu la connaissance et la parole. C'était le 18 février 1894.. Il avait soixante-douze ans. »
Mon frère, les prédicateurs n'ont-ils pas raison de nous avertir qu'au chevet des mourants il y a toujours un diable qui fait bonne garde pour empêcher Jésus d'en approcher. C'est parfois le diable noir; c'est souvent aussi un diable rose. Mais à qui la première faute? Pourquoi avoir fait attendre si longtemps ce Sauveur qui, hier encore, venait audevant de nous? Étes-vous donc, mes chers vieux frères, tellement assurés du lendemain?
Voilà ceux qui ne reviennent pas : ceux qui ont trahi la vérité, ceux qui ont blasphémé la vérité ; ceux qui ont étouffé en eux la voix de la vérité... Mais c'est un meilleur exemple, un exemple de docilité et de fidélité qu'il faut finalement nous remettre sous vos yeux, mon frère.
Je retournerai d'abord, un peu, s'il vous plaît, au grand et bon savant que fut Littré, déjà nommé. Il est celui de nos vieillards illustres qui revint de plus loin; puis il est celui de qui l'histoire intime fait mieux connaître les vraies voies du retour.
Premièrement vous remarquerez qu'il avaitignoré.
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Il n'avait pas reçu le baptême. Son père, un Jacobin, lui avait donné pour prénom celui de Robespierre : McLximilien; c'est assez dire. Sa mère « une romaine à l'antique », non une chrétienne. Ses premières lectures, l'Encyclopédie. Son premier emploi : rédacteur scientifique au National. De la religion, rien. C'était un aveugle de naissance. Jésus en eut compassion; et, sachant ce qu'il était, il lui rendit la lumière, comme il avait fait à l'aveugle-né de l'Évangile : « Car, dit-il, je suis venupourque les aveugles voient, tandis que les autres ferment les yeux ».
Une belle chose, la grande chose qui prépara en lui les voies à la lumière, fut l'austérité de sa vie privée et domestique. Pasteur, qui lui succéda à l'Académie française, rapporte ainsi l'impression d'une visite qu'il fit, après sa mort, à sa modeste campagne du Mesnil : « Le plus simple presbytère du plus pauvre village peut seul donner l'idée de cette maison où tout reflète une vie de solitude et de désintéressement. M. Littréavaitle cultede l'austérité. Voici sur son bureau des livres ouverts, des notes éparses. Voici la petite table où sa femme et sa fille travaillaient auprès de lui ; et, au-dessus de cette table, une image du Christ. » — Pasteur termine ainsi ce discours à l'Académie : « Souvent il m'est arrivé de me le représenter là auprès de sa femme ; lui regardant la terre plein de compassion pour ceux qui souffrent; elle, fervente catholique les yeux levés au ciel; lui inspiré par toutes les questions terrestres, elle par toutes les grandeurs divines ; elle une sainte chrétienne, lui un saint laïque, comme l'ont nommé tous ceux qui l'ont connue »
t. Ce n'était pas un « saint laïque > assurénadnt à qui M" Dupan-
J'ai dit plus haut sa charité, ses dévoués services de médecine gratuite, de jour et de nuit, aux pauvres gens du Mesnil. Et vous savez, mon frère, s'il est une vertu qui aiUe plus au cœur de Celui qui a dit : Bienheureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde! Mais voici qu'à la fin de sa vie, ce n'est plus seulement aux pauvres, c'est aux persécutés, victimes de la franc-maçonnerie et du radicahsme sectaire, que lui, député et naguère francmaçon, porte son assistance. Aux religieuses des écoles libres de sa paroisse Notre-Dame des Champs il fait remettre trois cents francs, tandis qu'à la Chambre il protestait par sa parole et son vote contre les
loup, on s'en souvient, barra énergiqueraent l'entrée de l'Académie française. Mais il honorait en M. Liltré un grand homme de bien ; et le soir même du coup qu'il lui avait porté, 23 mai 1868, l'Évêque lui écrivit cette admirable lettre : « Je n'ai pas voulu. Monsieur, que cette journée prit fin sans que je vous eusse exprimé quelle tristesse il m'en reste et quels sentiments partagent mon âme. Ce n'est pas en pensant à moi, aux accusations qui se lèvent contre moi, que je me sens triste, mais en pensant à vous, Monsieur, en me disant qu'il m'a fallu combattre un homme dont les qualités méritent mon hommage, blesser un homme que je voudrais toucher, augmenter l'affliction de ceux qui vous aiment.
« Laissez-moi vous tendre la main, laissez-moi vous prier de ne pas délaisser, à cause des souvenirs de ce jour, la religieuse recherche du vrai, dans ces capitales questions qui sont le suprême intérêt de toute vie humaine. Ce noble labeur est bien au-dessus de tout le reste.
« Souffrez donc, Monsieur, que j'invoque ardemment ce Dieu en qui j'adore notre commun Père, afin qu'il vous éclaire sur ce qui est la vérité et sur la fragilité de vos doutes. Et aussi, afin qu'il vous manifeste, permettez-moi de l'ajouter, la pureté de mes intentions, et la sincérité de l'estime que je conserve pour votre caractère. »
Je sais pertinemment qu'ayant écrit celte lettre, l'Évéque d'Orléans se prit à sangloter tout en larmes. Il ne vécut pas assez poiv voir ses prières exaucées et ses espérances réalisées, ilans la pleine conversion de Littré.
odieuses mesures de laïcisation qu'il appelait « infâmes ».
Il a plus que le respect, il a l'estime de la croyance chez les hommes sincères. M. de Champagny a pu lui dire, en le recevant à l'Académie française : « Vous ne l'ignorez pas. Monsieur, c'est le littérateur, c'est l'écrivain que l'Académie couronne en vous nommant, ce n'est pas le penseur, ni le philosopha. Laissez-moi donc vous le dire : ce n'est pas seulement ici un académicien qui répond à un académicien, c'est une âme sincère qui parle à une âme sincère. Elle a besoin de s'expliquer, et elle est sûre qu'elle n'offense pas. » Elle oti'ensa si peu que ce fut entre ces deux hommes le commencement de sympathies, qui, chez M. de Champagny, se traduisaient en prières confraternelles. Un jour, Littré le rencontrant à la porte de l'Institut, remarqua qu'il tenait son chapelet entre ses doigts : « Vous priez pour moi, Monsieur de Champagny? — Précisément, cher confrère, répondit-il amicalement, en attendant que vous le fassiez vous-même. »
J'ai dit précédemment les derniers jours tout chrétiens de Littré. C'était l'aboutissement divin de ces avenues de charité, de droiture, d'austérité, de simplicité et de courage. La nature, quand elle est bonne, prépare les voies à la grâce. Elle commence par aplanir les hauteurs, rectifier les détours, et combler les vallées. Alors le Seigneur vient et passe, bcHC'facietido.
A ceux de ces guéris qui survivent à son pardon un devoir incombe : celui de la réparation après l'abso-
lution. « Allez et ne péchez plus! Levez-vous et marchez. Renoncez-vous vous-même. Prenez votre croix et suivez-moi. » Ce qui implique deux choses : la Réparation et l'Expiation. Telle fut l'œuvre, jusqu'à la lin, de plusieurs des grands repentants de nos jours, Huysmans, Coppée, Brunetière, Brucker, Hermann, et l)eaucoup d'autres.
Je ne rappellerai que l'un d'eux, un peu plus éloigné, à peu près oublié, et dont la vieillesse fut tout entière à la fois une admirable expiation et la plus courageuse des réparations. C'est par Paul Fcval que je termine. Sa réparation fut le travail écrasant de la revision de ses écrits. On l'en plaignait, il répondait : « Qu'est-ce que le travail, la peine? Tout n'est rien quand on fouille sa vie, qu'on revoit son passé, qu'on revient sur ses pas. Il ne s'agit plus de croire, ni même de pratiquer, mais de réparer. La loi ne suffit pas, il faut les œuvres. »
A cette époque de sa vie, ce n'est plus dans son hôtel du quartier des Champs-Elysées et de l'Arcde-Triomphe qu'il faut aller chercher le romancier pénitent. Il est allé s'enfouir vivant à Clignancourt, derrière la Butte Montmartre, dans une maisonnette d'ouvrier, à l'ombre d'un jardinet enclos de planches. Et l'ouvrier c'est lui, attelé à l'ingrate et fiévreuse besogne d'émonder, « de saccager » ses romans, au risque de périr à la tâche : — « Mais Dieu ne demande pas qu'on se tue? lui fait-on observer. — Dieu, répond-il, Dieu demande que je fasse mon devoir, et non pas que je vive ! » De sa maisonnette, il lui faut un quart d'heure de montée pour atteindre sa chère chapelle du Sacré-Cœur; et il est vieux, essoufflé! « Oui, à mon âge, le chemin est rude, mais
moins nide que ne fut la montée du Calvaire. C'est la trop faible expiation due à mon Dieu par l'auteur de si déplorables écrits. » Et il ajoute : « 11 faut que toutes ces pages disparaissent, toutes! Dieu permettra que je vive pour les convertir, de même que je me suis converti moi-même... » Il prie, il fait l'aumône; il donne et il pardonne. Enfin, quand le visiteur qui nous a tracé ce tableau s'apprête à le quitter, étonné, remué, effrayé, Féval, qui s'en aperçoit, lui dit : (( Ah! je sais bien que tout le monde ne peut pas se faire ermite, comme cela. Seulement, tenez : vous aussi vous devriez vous convertir. Je vous assure que Dieu vous aime ! Adieu ! Mais un adieu en deux mots : « A Dieu! »
Après la mort de sa femme, retiré dans la Maison des Frères de Saint-Jean de Dieu, assisté par une de ses filles, Fille de la charité, Paul Féval expira pieusement dans sa soixante-dixième année, 1887.
Le naufragé avait eu le temps de radouber et renflouer sa barque ; et puis de « jeter l'ancre en Haut » ! Le mot est de Veuillot.
En Haut : restons-y, mon frère. Nous nous sommes entretenus d'abaissement, puis de relèvement : quel en sera le terme et le couronnement sublime? Pour le connaitre voulez-vous me suivre, mon frère... à pas lents?