CHAPITRE XXVI
l'immortalité
I.a pensée de l'Iminortalité est reine. Elle règne sur toutes nos pensées; elle commande toute la vie. C'est elle qui lui confère son élévation, sa dignité, sa beauté, sa douceur. Parlons d'elle, mon frère, et de notre espérance en elle.
Je me souviens bien du temps où elle commença à m'apparaltre, toute belle et bonne. C'était elle, cette espérance, qui, lorsque j'étais enfant, me voyant m'e.xtasier devant les myriades d'étoiles étincelant au firmament, me disait, par la voix de ma mère, que plus haut encore s'étendait un autre et plus beau Ciel où j'irais un jour, si j'étais sage, et où je vivrais toujours. Ainsi commença pour moi l'éducation de l'immortel.
C'était l'Espérance qui, dans la Bible de famille, ouverte devant moi, me montrait des anges qui montaient et descendaient sur une échelle mystérieuse ; et au faîte le Père éternel qui leur tendait les bras. Et elle me disait, par la même voix, qu'à moi aussi ces brai
de père étaient tendus, si j'étais pur, obéissant et servant Dieu, comme les anges.
Elle me donna aussi de terribles et consolantes leçons de choses, lorsque, auprès du lit de mort de ceux et de celles que pleura mon enfance, elle descendit essuyer mes larmes, et élevant mon regard : « Ne pleure pas; ils sont avec le bon Dieu, dans le Ciel ! »
Je me souviens bien aussi du temps où, dans nos classes, on nous faisait adniii-er les Chatnps Élysécs de Virgile, le Songe de Scipion de Cicéron, le Phédon de Platon, que venait de traduire à sa manière M. de Lamartine dans sa Mort de Socrate. Écoliers déjà grands, nous récitions ces vers de lui, dans nos promenades du soir, sur les rives de la Loire :
Mais peut-être au delà des bornes de sa sphère, Lieux où le vrai soleil éclaire d'autres cieux. Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre, Ce que j'ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux ! Là je m'enivrerais à la source où j'aspire, Là je retrouverais et l'espoir et l'amour, Et ce Bien idéal que toute âme désire, Et qui n'a pas de nom au terrestre séjour 1
Ce fut sur le sujet de Y Immortalité de l'âme, le sujet de mon choix, qu'après ma philosophie, 18i8, je présentai ma dissertation des vacances. A défaut d'autre vertu, l'enthousiasme y débordait à flots pressés. C'est du cœur qu'ils jaillissaient.
C'est l'espérance du ciel que, dans nos catéchismes de paroisse, je faisais luire aux regards de ces enfants que Jésus-Christ dans l'Évangile a couronnés rois et reines du royaume des cieux. Après quoi, je faisais entonner ce cantique, qui les y soulevait : « Le
Ml LIMMOIITALITÉ.
ciel est ma patrie ! » Que c'étaient de beaux jours !
A de plus grands auditoires, quand je commentais, con amore, les huit Béatitudes du sermon sur la montagne, c'était encore VEspérance céleste qui revenait comme un refrain à chacune des strophes de ce chant sublime. Je la représentais comme un grand arbre planté dans le paradis de l'Église. J'en montrais les racines, dans le cœur de l'homme, dans l'Évangile, dans le témoignage des siècles. J'en disais ensuite les fruits : la force morale, la vertu, le sacrifice, la consolation, la paix et le bonheur. C'était bien l'arbre de vie.
Aujourd'hui surtout, j'éprouve que, pour le Ndeillard, il y a quelque chose de plus aimable encore que le souvenir, c'est l'espérance. N'a-t-on pas dit que « la vieillesse est une voyageuse de nuit; la terre lui est cachée, mais elle découvre tout le ciel ».
Toutefois la raison des raisons qui m'attache à cette vertu sublime n'est pas le puissant attrait qu'elle exerce sur mon cœur, c'est l'affermissement nécessaire qu'elle apporte, et que seule elle apporte, à ma conscience morale. Je tiens pour incontestable que nulle morale n'est efficace en dehors de la notion d'une autorité surhumaine et de ses sanctions éternelles. L'aveu que j'en emprunte à un des grands maîtres du scepticisme contemporain en dit plus que toutes les démonstrations.
M. Scherer écrivait en 188i : « Sachons voir les choses comme elles sont : la vraie morale a besoin de l'absolu; elle ne trouve son point d'appui qu'eti Dieu. La conscience est comme le cœur : il lui fai:i un au-delà. Le devoir n'est rien s'il n'est sublime; < t la vie devient frivole, si elle n'implique des relations
éternelles. » Le même homme avait dit, au risque de contredire à tout son scepticisme, que « le surnaturel était la sphère naturelle de l'âme ».
Un autre incroyant, le philosophe anglais positiviste Huxley, le plus acharné négateur du surnaturel, n'en reconnaît pas moins à la morale ailée de l'espérance céleste l'efficacité morale qui manque à sa morale indépendante boiteuse. Et il écrit alors mélancoliquement : (( Je comprends qu'un regard d'espérance vers le ciel soit un encouragement à l'effort de la vertu. » Puis il ajoute poétiquement : « C'est ainsi qu'on voit le bûcheron, qui travaille au faite de la montagne, reprendre courage à l'ouvrage, quand, par delà les rocs etles neiges, il aperçoit le home où, sa journée faite, il trouvera le repos auprès des siens. » Il conclut finalement : « Si une foi pareille pouvait reposer sur une base solide, le genre humain s'y attacherait aussi obstinément que le matelot qui se noie se cramponne à la bouée de sauvetage. »
Ah! mon frère, mon frère, cet homme qui se noie, c'est aujourd'hui tout homme désemparé de sa foi : il ne sait plus à quoi se prendre dans cet irréparable naufrage. Le navire qui le portait n'avait ni boussole, ni lest : il a donné sur tous les écueils, et il fait eau de toutes parts. Par morale indépendante, le pauvre peuple a compris l'indépendance de tout devoir. Et, comme ceux qui se vantaient de lui avoir appris à se passer du ciel, ne lui avaient pas appris à se passer du bonheur, il a mis son bonheur dans la jouissance à outrance, par-dessus les ruines de toute vertu comme de toute croyance. Qui le sauvera de la perdition? La science est aux abois pour se recons-
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tituer une morale laïque. Tous les systèmes se dérobent sous son effort, faute du point d'appui immuable et éternel qui ne se trouve qu'en Dieu. Allons aux naufragés. Ce n'est pas de se cramponner à une bouée flottante que nous leur crierons. Nous avons une barque, mieux que cela, un navire insubmersible. Il est orienté vers la patrie. Il porte l'espérance et le salut. Il a mis le cap sur le port de l'immortalité...
L'immortalité de l'âme, l'immortalité vraie n'est pas chez nous un vain mot. C'est bien l'âme qui survit à la mort du corps, pour des destinées que le temps ne mesure plus. Il ne faut donc pas qu'on se flatte de nous donner le change par quelque ombre et semblant d'immortalité, qui n'en aurait que le nom. Cette substitution fantasmagorique est le grand mensonge de l'École de nos jours.
Il y a soixante ans passés, on nous faisait lire en philosophie un mémorable discours prononcé par un grand maître, dans une solennité universitaire. Il concluait ainsi : « Jeunes gens, faites en sorte de ne pas laisser éteindre dans votre âme cette espérance que nous y avons nourrie, ce flambeau que la foi et la philosophie allument et que rend visible, par delà les ombres du dernier rivage, l'aurore d'une vie immortelle. » Ainsi parlait Joufi'roy au collège Louisle-Grand, peu de temps avant sa mort. C'était la profession de foi de l'École spiritualiste.
Maintenant, voici la grandiose mystification.
Il y a vingt ans, août 1890, à la distribution des prix du Concours général, un ministre de l'Instruction
publique, M. Léon Bourgeois, entretenait, lui aussi, la jeunesse universitaire de vie immortelle et d'espérance. Mais ces deux mots n'étaient plus que des sonorités creuses. Après avoir parlé très emphatiquement de progrès indéfini, d'activité universelle, d'humanité future, le Grand-Maître réglait ainsi le compte final de la journée de chacun : « Messieurs, soyez utiles! Que votre effort soit joint à l'effort de tous. Et cette part de vous-même que vous aurez mise au service de l'évolution éternelle sera votre part d'immortalité. » C'est la profession de foi de l'Kvolutionnisme.
Mais combien petite cette part, et combien dérisoire cette immortalité ! Je crois entendre un patron d'usine payant son ouvrier de cette menue monnaie : « Vous avez travaillé; vous avez joint votre effort à l'effort de vos camarades d'hier et d'avanthier; rien de tout cela ne sera perdu; c'est bien! Mais que cette noble pensée suffise à votre salaire; vous n'en aurez pas d'autre. De cette œuvre collective, vous partagerez justement l'honneur, après en avoir eu la peine ; mais c'est la manufacture qui en recueillera le fruit. Vous aurez contribué au bienêtre de la société; qu'importe le vôtre? L'individu n'est rien; la collectivité, l'humanité c'est tout. Que son immortalité vous console donc du néant dans lequel vous allez vous perdre, oublié à jamais. A quelle pins noble destinée pourriez- vous prétendre, humble atome que vous êtes? »
Avouez, mon frère, que bien difficile serait l'ouvrier qui ne se montrerait pas satisfait de ce glorieux paiement. Or cet ouvrier c'est vous ; et je voisqu'au contraire vous vous en tenez pour déçu et insulté : « 0 la
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cruelle dérision! ô l'étrange et misérable immortel que vous faites de moi! M, le ministre se nioquet-il?
C'est là au fond la pauvre morale de l'intérêt social, celle que les manuels des petites écoles enseignent aux petits enfants. ]\Iais ces petits deviennent grands : et devenus des hommes, je les entends qui disent : Je ne vois pas pourquoi je me gênerais, je me priverais, je me sacrifierais pour le bien-être de ce collectif abstrait qu'on nomme la société? Je ne vois pas de quel droit on me commanderait encore le renoncement, le désintéressement, le dévouement, la chasteté, la probité, tous les commandements de Dieu, toutes les vertus des saints, puisqu'il n'y a plus de saints, puisqu'il n'y a plus de Dieu, puisqu'il n'y a plus de ciel? Vous dites : chacun pour tous. Je dis : chacun pour soi. Carpe diem, vis au jour le jour. Tâche d'être le plus fort, et alors ne te refuse rien, il n'y a plus ni bien, ni mal ; fais ce qui te plait, prends tout ce qui te tente, renverse tout ce qui te gêne; et n'en aie ni scrupules, ni remords. Les scrupules sont pour les niais, les gens d'esprit n'en ont pas. Regardez faire nos maîtres !
C'est la morale épicurienne; voici celle du stoïcisme, plus raide, non plus sage. « L'homme, écrit Ernest Bersot, n'est pas né pour être heureux. Il est né pour être un homme, à ses risques et périls. Il faut donc aller à la vie, comme on va au feu, sans se demander comment on en reviendra. » Comment? La réponse est simple. On en reviendra vainqueur ou vaincu, on y aura été heureux ou malheureux. iVIais dans l'un ou l'autre cas, si l'on a fait son devoir, on en sera payé, et on en recevra le prix et la couronne. C'est la
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justice nécessaire, c'est la promesse certaine. Seulement il faut attendre qu'on ait quitté le champ de bataille et que l'on soit rentré dans la patrie. La récompense, le bonheur ne sont pas donnés ordinairement en ce monde. Même pour les bons, les braves, la part du booheur est petite, outre que pour tous il est rare. C'est François Coppée qui nous en prévient, dans cette spirituelle et familière forme : « Le bonheur est pareil au pain bénit de la grand'messe. On n'en a qu'un tout petit morceau, le dimanche ; et encore tous les fidèles n'en ont pas. »
La raison en est celle-ci, très finement dite aussi, de sainte Thérèse : « Dieu est un père qui ne paie pas ses enfants à la journée, comme on fait pour les ouvriers et les ouvrières, parce qu'il se réserve de leur payer tout à la fois, quand ils seront dans son royaume dont ils partageront le bonheur avec lui. » En attendant, le meilleur, mon frère, est de mettre son bonheur dans le devoir même. C'est bonheur et grandeur tout ensemble.
On parlait autrefois de la morale de l'honneur. L'honneur : « cette dernière lampe dans un temple dévasté », disait de Vigny; l'honneur, dirions-nous, cette idole creuse et aujourd'hui bien dédorée, sous le nom de laquelle l' amour-propre sidolâtre luimême, et s'accorde tant de choses! Hier, Maxime du Camp proposait à l'homme moderne de conduire sa vie « non plus, dit-il, par la crainte d'un châtiment ou l'appât d'une récompense, comme on l'enseignait, mais par respect pour soi-même. Je dirai le mot brutal : par propreté pour notre âme, et netteté de notre conscience ». — La conscience, mais qu'estelle, mon frère, si elle n'est pas dans l'homme l'œil
lie Dieu qui le surveille, la voix de Dieu qui l'avertit, qui l'accuse et le juge? Et de sa propreté morale, qu'adviendra-t-il sans cette surveillance d'en haut? A cela François Coppée répond ironiquement par un mot brutal, lui aussi, mais si vrai : « Aujourd'hui une conscience, c'est comme les gants de Suède : ça se porte sale. »
Mais quoi? notre morale des sanctions éternelles, parce qu'elle aspire au bonheur qui est la fin de l'homme, sera-t-elle pour cela taxée dédaigneusement de morale de l'égoïsme individuel, comme ils disent? Vous ne le souffrirez pas! Vous répondrez d'abord que, si elle aspire sans doute à la félicité de l'être, elle aspire premièrement à sa perfection. Mais surtout, vous chrétiens, vous répondrez ce qu'on ne dit pas assez, que notre espérance s'inspire du plus magnanime amour : l'amour non de soi, mais de Dieu, l'amour de sa volonté, l'amour de sa gloire, à laquelle notre volonté s'immole en ce monde dans le désir et le dessein de la faire triompher dans l'autre. En deux mots : le chrétien n'est pas un vil mercenaire engagé au service d'un prince étranger qu il sert en vue de sa solde ou de son avancement. C'est un généreux et magnanime volontaire qui, par enthousiasme et s'oubliant lui-même, milite et se sacrifie pour l'avènement de son prince qui est aussi son père : « Notre Père des cieux, que votre règne arrive sur la terre et dans le ciel ! » C'est la doctrine de l'amour pur; c'est notre prière de chaque jour!
Dans la doctrine du matérialisme, l'âme périt donc
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avec le corps duquel elle ne se distingue plus sul>^iantiellement. C'est de leur matière commune, désagrégée par la mort, que le chimiste Biichner écrit grossièrement : « La meilleure chose et la plus utilo que l'homme puisse laisser en mourant, c'est la plus grande quantité de phosphate, de chaux, de sels rares et féconds, destinés ;\ former une plus riche association de molécules, pour ainsi fertiliser notre terre, et accroître notre somme de bien-être et de plaisir. »
Pour l'homme ainsi compris, il n'y a plus qu'un devoir : celui de s'abandonner sans murmure, comme sans espérance, aux lois de la nature impassible^ souveraine. M^' d'IIulst, visitant Taine déjà malade, essayait de lui faire entrevoir par delà ce règne de la nécessité, une loi supérieure d'amour : « Il se peut qu'elle existe, mais je ne la vois point, répondit le philosophe. J'aperçois une belle déesse qui n'a l'air ni bon ni méchant. De sa robe traînante elle balaie le sable et y renverse les petites constructions que les fourmis y avaient élevées. Ma vie est un de ces frêles édifices. Je suis une de ces fourmis. Faut-il croire que la déesse va relever sa robe pour m'épargner? »
L'homme une fourmi? Peut-être, si l'on ne considère que notre « corpuscule », comme l'Église s'exprime dans son office des morts; et le matérialisme, lui, n'y veut voir rien de plus. Mais n'y a-t-il pas autre chose? L'homme une fourmi, lui cet être de qui la compréhension embrasse le monde et les mondes î Une fourmi qui pense, une fourmi qui sonde la profondeur des cieux, qui découvre et calcule les lois de l'univers, qui maîtrise les éléments, qui transfigure
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le globe, qui plonge dans les siècles les plus reculés, comme dans les derniers arcanes de l'intelligence et de la vie! Une fourmi qui s'appelle Moïse, Platon. Aristote, Alexandre, César, saint Paul, saint Augustin, saint Ambroise, Descartes, Newton, Bossuet, Jeanne d'Arc, saint Vincent de Paul, Pasteur, etc. î Tne fourmi dont on a pu dire : « « Un bomme est plus grand qu'un monde; et en créant un esprit. Dieu fit plus qu'en allumant une étoile dans le firmament! »
Mais cela, en vérité, leur insolence le croit-elle? Et cette 'résignation stoïque et désespérée, au fond la possèdent-ils?
M. Paul Bourget proteste. C'est d'Assise, d'auprès du tombeau de saint François, qu'il a daté ces lignes : « On a beau multiplier les sophismes pour démontrer que le véritable rôle de Tbomme est la résignation froide envers une nature aveugle. Celte attitude n'est qu'une parade contre laquelle l'âme proteste quand elle est sincère. C'est une orgueilleuse et factieuse tension de notre volonté. Le besoin de l'immortalité subsiste dans les profondeurs de notre être. »
Ces profondeurs de notre être, que je les connais bien! C'est ce fond essentiellement religieux d'une âme qui, dominée par l'idée et dévorée par le besoin de lau-delà, et du bien suprême pour lequel elle se sent faite, s'écrie par tous ses bons désirs : il faut qu'il soit! par toutes ses volontés : je veux qu'il soit, par toutes ses convictions : il est, je le crois. Sans lui, laissé au fini, à l'imparfait, à l'incomplet, je ne vis plus comme je sens que je dois vivre; je manque ma fin. Et me voilà inquiet, plaintif, angoissé, me travail-
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lant, cherchant, haletant après la vérité pleine, la perfection pleine, la félicité pleine qui ne m'est pas donnée, que cette vie mortelle ne me donnera pas, et qu'alors je demande à une immortalité dont je ne puis douter et dont cette soif est le gage.
C'est l'instinct. Le savant entomologiste du Vaucluse, l'Aveyronnais H. Fabre, celui que Darwin tenait pour un observateur impeccable, établit cet argument : « Pour tout naturaliste, c'est une vérité évidente que, même chez la plus humble bête, l'instinct est infaillible. Or, nous, et nous seuls entre tous les êtres, nous possédons le superbe instinct de l'au-delà. Il y a en nous une foi invincible en une survivance après cette vie, avec une répugnance insurmontable à la pensée que tout finira à la tombe. N'écouteronsnous pas cette voix modeste, mais sûre de l'insecte qui nous dit : « Ayez confiance, jamais instinct n'a fait failUte à ses promesses. »
Là-dessus le savant observateur s'indigne, à bon droit, contre le matérialisme moderne, insolent, abject : « Non, assez comme cela! L'homme, fils du macaque ; le devoir, préjugé d'imbécile ; la conscience, leurre de naïfs; le génie, névrose; l'amour de la patrie, chauvinisme; l'àme, résultante chimique d'énergies cellulaires; Dieu, mythe puéril... Assez, bien assez comme cela! La mode en passera, et les faits resteront, nous ramenant aux bonnes vieilleries de l'âme et de ses immortelles destinées! »
Elle est donc contre nature la philosophie misérable qui, dans cette appétition sublime, s'obstine à ne voir qu'un travail sans but, qu'une agitation sans terme. Contre nature la philosophie qui fait ainsi de l'homme un être inachevé, manqué, duquel la plus
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noble faculté ne porte si haut son vol que pour se perdre dans les ténèbres et le vide. Contre nature la philosophie qui fait de Dieu, non un père, mais un tyran qui, ayant allumé cette faim et cette soif dans le cœur de ses enfants, les laisse mourir d'inanition devant la table vide où il les avait conviés.
L'avouerai-je, mon frère? Il y a des heures où, soit à la rencontre, soit à la pensée de tant de malheureux qui ignorent leur âme, ou qui feignent de rignorer, je me suis demandé s'il n'y avait pas — Dieu me pardonne! — deux humanités de nature différente dans ces deux espèces d'hommes qui contrastent entre elles. D'une part les Immortels et de l'autre ceux qui ne le sont point, du moins autan' qu'il leur est possible de ne l'être pas. Celle dont le poète a dit qu'ils portent le front haut et le regard au ciel : Cœlestis homo, spiritalis homo, comme s'exprime l'Apôtre; et au dessous, en bas, ceux qui marchent penchés perpétuellement vers la terre où ils se traînent ou se vautrent : terrenus homo, animalis homo. Je leur cherche des pattes.
« En haut donc I swsum! s'écrie la même voix, c'est le ciel qu'il faut chercher. » Et en moi tout le cherche : l'instinct et l'intelligence, la souffrance et l'amour; et je crois en l'âme immortelle comme à Dieu, juste et éternel. Dieu ne ment pas en moi, mon cœur ne se trompe pas ; l'amour ne sera pas éternellement frustré; le bien n'aura pas toujours tori ; une cité existe qui est celle du vrai, du juste, du beau, et qui sera celle du bonheur enfin couronnant la veitu. Avec toute l'humanité sage et bonne, je le crois, je l'attends; et je signerais de mon sang ces lignes empennées du Père Gratry : « Non, l'idéal n'est pas un
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leurre. Ni le cœur, ni l'imaginatioii, ni la prière ne peuvent aller trop loin. Tout est encore plus beau que ce que l'on rêve; tout est encore plus grand que ce que l'on croit, meilleur que ce que l'on désire. » Attendons l'immortalité.
Mais, hélas! elle se voile présentement à mes regards : c'est ma grande tristesse. H y a pour moi, vieillard, des heures d'impatience et d'ennui où, las de marcher des années et des années dans le désert, je voudrais du moins entrevoir les collines de la Terre promise. Je voudrais que s'entr'ouvrît la nue et qu'un rayon me révélât du moins les murailles lointaines de cette Jérusalem céleste toute resplendissante des clartés éternelles...
Mais que dis-je; et que domandè-je, insensé que je suis? Est-ce qu'ici-bas ma frêle enveloppe serait seulement capable de supporter, même un instant, l'entrevue de cette splendeur et de cette félicité, sans en être écrasée, anéantie sur l'heure? C'est une demande d'enfant; et j'étais presque encore un enfant quand on m'en fit lire la réponse, dans la page suivante :
« Je me souviens, raconte un voyageur, que quand j'arrivai en France sur un vaisseau qui revenait des Indes, dès que les matelots eurent distingué parfaitement la terre de la patrie, ils devinrent, pour la plupart, incapables d'aucune manœuvre. Les uns la regardaient sans pouvoir en détourner les yeux; d'autres mettaient leurs beaux habits, comme s'ils avaient été au moment d'y descendre; il y en avait qui parlaient tout bas et d'autres qui pleuraient. A
mesure que nous en approchions, le trouble de leur tête augmentait... Mais lorsque le vaisseau entra dans le port, et qu'ils virent sur les quais leurs amis, leurs pères, *leui*s mères, leurs femmes, leurs enfants, qui leur tendaient les bras en pleurant, il fut impossible d'en retenir un seul à bord; tous sautèrent ù terre, et il fallut suppléer, suivant l'usage de ce port, aux besoins du vaisseau par un autre équipage.
« Que serait-ce donc, se demande le même écrivain, si nous avions Tentrevue sensible de cette patrie céleste où habite.ce que nous avons le plus aimé et ce qui seul mérite de l'être? Cette perspective nous jetterait dans un ravàssement léthargique, qui ferait cesser à l'instant toutes les occupations de la terre; emportant notre liberté dans l'e.xtase d'une vision et d'un bonheur que notre organisme actuel ne saurait porter, sans se rompre. »
Mais de cet autre monde, dont nul de nous n'a approché, quelqu'un du moins de plus grand que nous, n'est-il pas descendu pour nous en donner des nouvelles?
Le pasteur Vinet, se faisant poète pour un jour, celui de Noël, se le demande et y répond, sous une belle image :
Quel est ce Roi sublime et tendre Qui, vers nos frimas attiédis, Les yeux en pleurs, semble descendre Les blancs coteaux du paradis?
C'est le pauvre fils de Marie, C'est l'Époux de la terre en deuil Qui pose la lampe de vie Sur le mystère du cercueil !
Cette lampe de vie c'est l'espérance, c'est le flambeau
de l'Kvangile : « Voici que le fils de l'homme est descenduducielparcequ'ilestdiiciel dit le Seigneur, dans son entretien du soir avec le docteur d'Israël. Ce que je dis, je le sais, j'atteste ce que j'ai vu. Je suis descendu du ciel ; et je remonterai au ciel. Si je vous parle des choses du ciel, me croirez- vous? »
Il ne parla plus d'autre chose pendant les trois années de sa prédication : « Réjouissez-vous, et exultez, car votre récompense est grande dans les cieux ! » J'ai voulu compter combien de fois le mot de « royaume des cieux » et celui de « vie éternelle » sont prononcés dans les quatre évangiles; j'ai trouvé 58 fois pour le premier et 45 fois le second. Les adieux de Jésus à ses disciples après la Cène sont un rendezvous dans cette patrie de l'immoitalité. « Je m'en vais à mon Père. Mais que votre cœur ne se trouble ni ne s'attriste : je vais vous préparer une place. »
Ce qu'il avait promis, Jésus- Christ l'accomplit. Il est écrit que quarante jours après sa résurrection, le Fils de Dieu, ayant rassemblé ses disciples sur une montagne proche de Jérusalem, s'éleva, corps et âme, dans les cieux, jusqu'à ce qu'une nuée le dérobât à leurs regards, tandis que les disciples, debout sur cette hauteur, ne pouvaient détacher leurs yeux de ce beau nuage qui venait de ravir leur divin Maître à la terre.
Or, depuis oe jour-là, l'humanité nouvelle, celle qui succède à ces témoins, n'a pas quitté ce haut lieu. Elle est toujours là, debout, ne pouvant détacher ses yeux de ce point du ciel par lequel a passé Celui qui nous a quittés, mais pour nous attirer à Lui et lui avec Lui : Quid statis. ^'^ri, aspicientes in coelum ?
A-t-on remarqué deux choses?
D "abord le fait que voici : C'est qu'à partir de cette révélation faite par Jésus, de ce témoignage de visu apporté par lui, puis de cette résurrection, de cette ascension, et de cet au-revoir qu'il a laissé à ses disciples, la foi et Fespérance dans l'immortalité céleste, si indécise et flottante dans la philosophie antique, même spiritualiste, si languissante et si froide même dans le judaïsme, resplendit d'un éclat soudain et se porte d'un élan inopiné, inouï, vers cette éternité jusqu'alors voilée, obscurcie de nuages. C'est que ces nuages, Jésus victorieux les a percés, traversés, illuminés de sa trace : nubes lucida, comme il est écrit de celle de la Transfiguration. La route est désormais éclairée et ouverte ; et une orientation directe et sûre est donnée aux âmes qui veulent le suivre vers le même but, par les mêmes voies du sacrifice et de l'amour.
Le second fait est celui-ci : non seulement le but de l'espérance s'éclaire et se précise par l'enseignement et par l'exemple de Jésus-Christ; mais l'objet de l'espérance se personnifie en sa divine personne éternellement possédée et aimée : c'est le ciel avec Jésus-Christ, ou mieux, c'est Jésus-Christ dans le ciel.
Entendez Paul, en ses épltres. Pour lui «vivre c'est le Christ, et la mort est un gain » : il y gagnera Jésus-Christ. Son corps de mort lui pèse : « Qui m'en délivrera, pour que je m'en aille à Jésus-Christ? » Sa
démolition estproche : « Je désire ma destruction pour être avec Jésus-Christ. »
Entendez saint Jean, à Pathmos. Le ciel s'est ouvert à ses regards, et nous voici introduits dans le domicile même de l'immortalité. Elle est toute pleine de Jésus. Il est l'Alpha et l'Oméga, le principe et la fin, le premier et le dernier ; le roi de la terre et des cieux; le tlambeau de la cité de Dieu. Il est l'Agneau immolé sur l'autel, l'Agneau couronné sur le trône, au pied duquel chantent les anges et des saints. Et les derniers mots échangés, à la dernière ligne du livre , entre le Christ et l'âme sont ceux-ci, qui les unissent : « Voici que je viens à toi. — « Amen! Seigneur Jésus, venez. »
L'ère des martyrs s'est ouverte. Ignace d'Antioche presse de ses désirs le moment de son supplice : « Le fer, la croix, les os brisés, la dent des bêtes, les membres coupés, le corps déchiré : que toutes les tortures fondent sur moi, pourvu que j'obtienne Jésus-Christ, îva '1y)(jou Xpiffxou kTzr.ôyb) !
Quand les frères des martyrs avaient déposé leurs reliques dans leur tombe obscure, ils écrivaient dessus trois mots qui disaient à la fois leur espérance et leur en\T[e : Vivas in Christo! Vis dans le Christ! C'était tout le ciel.
Et aujourd'hui encore, écoutons les derniers soupirs des â,mes célestes en partance pour l'éternité. Qui les y attire ?
M'' Gay écrit : « Je sens mon cœur se fondre et le désir du ciel me brûler. Le ciel au fond c'est Jésus I »
C'avait été aussi la parole de M^ de Ségur après l'Extrême-Onction : « Oui, le ciel avec Jésus; il n'y a
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que cela, le ciel! » Et ses disciples, ses enfants, lui disaient : « Monseigneur, emmenez-nous avec vous dans le ciel ! »
Or voici ce qui est raconté de l'un d'eux, dans la Vie du prélat, écrite par son frère :
« Le jeune docteur Ingig-liardi , son fils spirituel, qui, à sa dernière heure, prodiguait à ce Père mourant, les soins les plus tendres, eut tout à coup une pensée singulière qu'il nous a racontée lui-même. Il se demanda ce qu'il allait advenir de ce saint prêtre qui se mourait devant lui, après une vie usée au service de Dieu et des âmes. Et, obsédé de ce doute involontaire, il disait en lui-même : « 0 Monseigneur, « est-ce qu'après cette mort vous ne viendrez pas « nous dire qu'il y a un ciel et que vous y êtes? » La réponse du saint mourant ne se fit pas attendre. Le jeune médecin vit, avec une surprise et une émotion indicibles, M^"^ de Ségur se réveiller de son agonie, se tourner vers lui; et il l'entendit lui dire très distinctement : « Crois, mon enfant; crois, mon fils, crois, n Puis le mourant se tut pour ne plus parler. Ce mot mystérieux ne fut compris que du docteur, pour qui c'était une réponse. Elle demeura dans son cœur pour être la lumière, la force et la consolation de sa vie entière. >»