‹ Le vieillardChapitre 47 sur 104 · LB SACRIFICE : L'OBLATION SOUFFRANCE ET AMOUR · texte numérisé non relu

LB SACRIFICE : L'OBLATION SOUFFRANCE ET AMOUR

Voici le grand acte ! « Voici, dit le Seigneur, que nous montons à Jérusalem. Là le fils de l'homme sera livré, condamné, flagellé, crucifié ; mais pour ressusciter le troisième jour. » C'était l'embrassement divin de la souffrance. Et l'Évangile remarque qu'ayant dit cela, Jésus s'était mis en marche, la face tournée vers la ville de son sacrifice ; et il s'avaoçadt le premier, précédant ses apôtres. C'était l'empressement de l'amour.

Voici que pour nous aussi, l'heure est venue d'offrir notre sacrifice. Notre corps en est l'hostie; la maladie en commence l'immolation : « 0 Père, disait le Fils de Dieu notre rédempteur, vous m'avez adapte un corps de souffrance. Me voici pour faire votre volonté. » N'allons-nous pas unir notre soufi"rance à la sienne?

La souffrance est « bonne ». C'est la qualification dont la salue Coppée, dans le titre même de l'excellent livre où il lui fait honneur de sa conversion Bonne la souffrance et la maladie, lorsqu'en commeu-

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<;aiit la démolition du corps, elle commence ainsi à dégager et à faire resplendir la lumière cachée dans ce vase d'argile. Bonne la soufl'rance, lorsque à cette lumière elle nous fait voir clairement le peu que vaut la vie, le peu que dure le temps au regard de l'éternité. Bonne la souffrance, puisqu'elle fut choisie pour épouse par celui qui voulut mourir entre ses bras sanglants. Et d'où lui venait donc à elle ce charme, cette magie? Et lui, quel attrait vainqueur le poussait vers sa crucifiante beauté? Araor, fecit amor. En réalité, la douleur n'a pas d'autre anesthésie que celle-là.

On lui en a cherché de savantes, je le sais. Notre temps s'est préoccupé du moyen de nous faire traverser en douceur cette crise redoutable. Ce sera le bienfait de ce qu'ils ont appelé du doux nom à' Euthanasie, préparant, provoquant même une mort tout aimable. On se préoccupe déjà d'en faire bénéficier les incurables, les infirmes, désormais rachetés ainsi de l'antique souffrance. Ce sera l'homicide par tendre compassion et douce persuasion. Mais l'ingrate clientèle s'y montre réfractaire. Et ce n'est pas de sitôt que l'euthanasie se présentera à ses yeux dans la l-.eauté et le bonheur qui semblent attachés à ce nom plein de souriics.

On lui a cherché aussi des attraits naturels. C'est le mensonge des poètes. Dans une des pièces de Schiller, Louise, un de ses personnages nous représente la mort « comme un doux et aimable enfant au visage rose, tel que le dieu de l'amour, mais moins trompeur que lui; un génie silencieux et secourable qui offre son bras à l'âme fatiguée du pèlerin , qui le fait monter sur les degrés du temps, lui ouvre le ma-

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g-ique palais, lui fait un signe amical, et disparaît ».

Eh bien, non, ce n'est pas cela. Pour le chrétien, comme pour tous, la mort est bien l'agonie, le râle, le dernier hoquet, le cercueil, la fosse, la pelletée de terre, le cadavre, la poussière... Mais pour le croyant, par-dessus ce spectacle funèbre, il y en a un autre : un appel qui se fait entendre, une âme qui monte, des bras qui se tendent, un Dieu qui se penche, et nous emporte dans la béatitude de son éternité... « La mort est le baiser de Dieu. »

Vienne donc la maladie, traînant derrière elle l'inévitable mort. Je ne la braverai pas, comme le stoïcien : « Douleur, tu n'es pas un mal! » Je l'accueillerai comme une messagère de la volonté d'un Maître qui est aussi un père. Je me rappellerai ce Credo de la. douleur qu'en juillet 1836, l'abbé Gerbet écrivait et adressait à l'admirable jeune veuve, Alexandrine de la Ferronnays, près du cercueil de son époux bienaimé.

Il y est dit : u Je crois, mon Dieu, qu'en souffrant avec résignation s'achève en moi la Passion du Christ.

— Je crois que toute créature en ce monde est gémissante et dans les douleurs de l'enfantement de son éternité. — Je crois que nous n'avons point ici de demeure stable, et que nous en cherchons une autre dans l'avenir. — Je crois que toutes choses coopèrent au bien de ceux qui aiment Dieu. — Je crois que s'ils sèment dans les larmes, ils moissonnent dans la joie.

— Je crois que bienheureux sont ceux qui meurent dans le Seigneur ! — Je crois que nos tribulations forment en nous un poids éternel de gloire. — Je crois qu'il faut que notre corps corruptible revête l'incorruptibilité ; qu'il faut que notre corps mortel re-

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vête l'immortalité, et que la mort soit absorbée dans cette victoire. — Je crois que Dieu essuiera toute larme dans les yeux des justes; que la mort ne sera plus en eux, ni le deuil, ni les gémissements. — Et lorsque tout ce premier monde aura passé, je crois que nous verrons Dieu face à face ! »

J'ai dit à mon médecin de ne pas manquer de m'avertir, quand il verra que ce sera l'heure d'offrir mon sacrifice, car je veux que ce soit vraiment un sacrifice. J'ai lu que, sous la Terreur, un prêtre angevin obtint l'honneur de se rendre à son supplice en habits sacerdotaux. Et là, au bas de l'échafaud, mettant le pied sur la première marche, il dit, les yeux au ciel : Introibo ad altare Dei, puis il monta les degrés de ce sanglant autel'. C'est une dernière messe aussi que le sacrifice de notre vie. Elle a ses rites sacrés, son Kyrie eleison, son Gloria in excelsis, son Credo. Aujourd'hui, c'est de V Offertoire, de l'oblation de soi dans la souffrance, que je voudrais m'entretenir avec vous, mon frère. Mieux que cela, je voudrais vous en présenter des modèles dans la religieuse et amoureuse souffrance d'illustres serviteurs et servantes de Dieu dans noire âge : Souffrance et amour.

D'abord, voyons un peu comment la maladie, la dernière maladie, survient, surprend, se glisse, se déclare, s'aggrave, illusionne, abat et finalement tue. Un prêtre illustre, M"' d'ilulst, nous en donnera la

1. Ce prêtre s'appelait Noël Pinot, curé du Louroux béconnais; c'était le 21 fé?rier 1794, à Angers, place du Ralliement.

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leçon et le modèle dans des lettres qui nous permettront de suivre ce progrès presque jour par jour.

Le 6 septembre 1896, il écrit: « Je suis malade. Malade d'une petite fièvie, et surtout d'une perte absolue de forces et d'appétit. Je ne peux plus faire aucun effort. » — 19septembre : «Je ne suis pas encore brillant, et les forces ne revieunent guère. Le médecin est d'avis qu'un changement d'air me ravivra et me rendra un peu de ton. » — 9 octobre, de Biarritz : « Ma santé? me demandez-vous. Neurasthénie, aucune gravité, guérison certaine, mais lente; deux mois de séjour ici probablement : voilà le verdict d'Esculape. » — 12 octobre : « Nous avons à Biarritz un temps effroyable, ce qui ne me rend pas plus gai. Mon âme, iigée comme mon Qorps, ne trouve rien de consolant à vous dire. » — 26 octobre : « Que vous dirai-je de moi? Je P-'avance guère. Je ne crois guère aux médecins, mais je les écoute. Dès que celui de Paris approuvera mon départ, c'est avec enthousiasme que je quitterai cette plage. » — 27 octobre : « Il est très vrai que mon énervement a augmenté ici, il aurait probablement augmenté ailleurs : c'est l'évolution de ma maladie. »

Puis la même lettre ajoute : « Fait-il toujours noir dans votre âme? Il fait sinon noir, du moins froid et gris dans la mienne. Mais qu'importe? Que Jésus- Christ soit glorifié dans nos infirmités de corps et d'âme; qu'il croisse, Lui, à nos dépens! Oui, nous sommes défaillants, mais nous le sommes par sa volonté et sous son regard de Père. Alors va tutto bene. » Et encore : « Ma tête est vide d'idées; mon coeur seul reste sûr de ses affections, sûr d'être à Dieu et à vous en Dieu, heureux de nous sentir unis encore

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SOUS sa croix. Portons-la donc ensemble cette croix qui se fait aimer et qui apprend à aimer. » — 3 novembre, dernier billet : « De l'avis de tous les médecins, je quitte Biarritz ; je serai à Paris jeudi soir, pour quelques jours; j'irai ensuite où l'on m'enverra... Je vous bénis. »

Trois jours après, 6 novembre, M^' d'Hulst était rappelé à Dieu.

.Mais le grand malade avait écrit, dès le 12 septembre : « Nous ne savons pas où nous allons, c'est vrai ; mais nous marchons sous les yeux d'un Père ; nous allons où il nous mène ; et nous finirons par tomber entre ses bras. »

Dans ces lettres d'un seul, c'est la voix de milliers de victimes que nous venons d'entendre. Voix de souflfrance et d'amour. Écoutons-en quelques autres parmi les plus hautes de ce temps, en commençant par celles de nos grands religieux d'hier, Ravignan, Lacordaire, etc. Ils mènent le chœur.

L'accueil du Père de Ravignan à la longue maladie qui devait l'enlever, est un chant d'allégresse. « 0 bona cruxl soupirait le soufTrant, in cruce vita, incruce salus. Le salut n'est que là. Je me laisse clouer à la mienne. » Et, comme le médecin lui parlait de guérir et de vivre : « Oh ! que ne me dites-vous pas plutôt de mourir? C'est si bon de mourir, pour aller voir Dieu! » Il écrivit quelques pensées; c'étaient des désirs et des actions de grâces : « Être content de Dieu, me réjouir en lui de tout. Vivre avec soumission; mouiir avec plaisir. — 0 mon Dieu, conservezmoi toujours cet abandon et ce contentement. » — Enfin, dans ses lettres d'adieu : « Je suis calme et joyeux depuis que j'ai des assurances de ma fin.

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