‹ Le vieillardChapitre 48 sur 104 · SOLI I RANGE ET AMOUR · texte numérisé non relu

SOLI I RANGE ET AMOUR

Pourvu qu'elle ne tarde pas à venir! Je suis dans l'angoisse, mais dans la paix!.,. »

Le Père Lacordaire, d'un cœur énergique, généreux et libre, prend congé de la terre. Il écrit ses dernières pages, reçoit le dernier adieu de ses amis; se démet de ses fonctions, réunit auprès de lui les membres du chapitre provincial : « Mes chers frères, je ne pensais pas vous quitter si tôt. Dieu me rappelle à lui; il vaut mieux que je m'en aille... Je vous serai plus utile l;\-haut; priez pour moi! » Puiscommo il avait consacré sa vie à Dieu, il lui offrit sa mort. Il se fit lire chaque jour la Préparation à la mort, et Y Acte d'abandon à Dieu, de Bossuet. « Je prends sainte Madeleine comme protectrice des deruiers jours de ma vie, dit-il, elle qui fut au pied de la croix. » C'était là aussi qu'il se tenait lui-même, en silence, jour et nuit, les yeux ardemment fixés sur le crucifix : « Je ne puis plus le prier, disait-il, mais je le regarde. »

C'est en silence aussi que mourut le saint curé d'Ars, ce miracle de sainteté dans notre siècle. Au mois de mai 1859, sentant, comme il disait, « que c'était sa pauvre fin », ayant convié tous ses paroissiens à un sermon du soir, il leur parla ainsi : « Quand Moïse se sentit près de mourir, il fît assembler tout son peu[jle. leur rappela les bénédictions dont Dieu l'avait comblé, l'exhorta à être fidèle et reconnaissant, et lui montra la Terre promise. Permettez que je fasse de même, jnes frères, et que je vous rappelle combien Dieu a été bon pour vous ! »

Peu de temps après, un matin, on ne le vit plus à son confessionnal. Il allait mourir. Lui-môme demanda les derniers sacrements. Puis il ne parla plus. Quand la cloche de l'église lui annonça que le divin

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Viatique lui était apporte, on vit des larmes dans ses yeux. Une personne lui ayant dit à genoux et mains jointes: « De grâce, demandez votre guérison, et vous l'obtiendrez. » Il fît signe tjue non! Ses yeux avaient un éclat extraordinaire, fixés vers le ciel. C'est ainsi qu'il y entra, le k août à 2 heures du matin.

Mais ceux que je viens de vous fciire entendre, mon frère, sont des prêtres, des religieux. Eux, et bien desreligieusesaussiquej'aimerais à citer, n'avaient pas attendu leur dernière mabidie pour faire leur sacrifice. Aussi bien il y a longtemps que leur vocation, leurs vœux, les ont détachés de tout, l'existence comprise. Leur âme, toute céleste, n'est déjà plus de ce monde. C'est l'aérostat sous pression, qui gonflé, chargé, impatient de la terre, délivré de ses premières attaches, n'attend plus pour partir que la rupture d'un dernier lien, et le signal du maître : ( Lâchez touti » iMais ceux du siècle, pères et mères de famille, hommes d'affaires, hommes publics, retenus à la terre par tous les intérêts comme par toutes les affections, comment auront-ils le courage de faire le sacrifice d'une vie inséparable de tant de chosea et surtout tant de personnes aimées?

Je ne connais pas de sacrifice plus généreux, plus magnanime, plus attendrissant aussi, que celui que notre Ozanam fit de sa vie, dans une page digne des premiers martyrs. Il n'avait que quarante ans, et il sentait sa vie s'enfuir chaque jour goutte à goutte. De Pise où il avait été envoyé pour se guérir, il écrit, 23 avril 1853 : « J'ai dit au milieu de nos jours : J'irai

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aux portes du tombeau, etc. » C'est la traduction du cantique d'Ézéchias. Puis le malade regarde près de lui. C'est une femme jeune et bien-aimée qu'il va lui falloir quitter, une charmante enfant, d'excellents frères, une seconde mère, beaucoup d'amis, une belle carrière, des travaux mûrs, un ouvrage rêvé, un avenir brillant, heureux... « Mon Dieu, s'écriet-il alors, faut-il donc quitter tous ces biens que vousmême m'avez donnés?... Ne voulez- vous poini, Seigneur, vous contenter d'une partie du sacrifice? Laquelle faut-il que je vous immole de mes affections déréglées? N'acceptez- vous point l'holocauste de mon amour-propre littéraire, de mes ambitions académiques, de mes projets mêmes d'étude, où se mêlait peut-être plus d'orgueil que de zèle pour la vérité? Si je vendais la moitié de mes livres pour en donner le prix aux pauvres; et si, me bornant à remplir les devoirs de mon emploi, je consacrais le reste de ma vie à visiter les indigents, à instruire les apprentis et les soldats, Seigneur, seriez-vous satisfait, et me laisseriez-vousla douceur de vieillir auprès de ma femme et d'achever l'éducation de mon enfant?

« Peut-être, mon Dieu, ne le voulez-vous point, vous n'acceptez point ces offrandes intéressées, vousrejetfz mou holocauste et mon sacrifice. C'est moi que vous demandez. Il est écrit au commencement du Livre que je dois faire votre volonté! Et j'ai dit : Je \'iens Seigneur! Je n'ai pas le droit de me plaindre. » Et Ozanam s'offrit pour souffrir et mourir.

Dans un de ses derniers jours, la veille de son départ de l'Antignano, Ozanam sortant de sa maison, fit quelques pas sur la plage, et, se découvrant, dil à sa femme : « Je veux qu'avec moi tu bénisses Dieu

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de mes douleurs. » Et aussitôt, se jetant dans ses bras : « Je le bénirai aussi des consolations qu'il m\i données ! »

A côté d'Ozanam, on ne peut placer personne qui lui soit plus pareil qu' Augusiin Cochin : c'est la même trempe de chrétien, tendre et fort. Il allait avoir quarante-neuf ans quand il se sentit mortellement frappé. « Avant deux ans, je serai mort, c'est pourquoi j'agirai! » écrit-il virilement. « Il ne faut pas se présenter à Dieu les mains vides, » répétait-il souvent. La perspective de sa fin prochaine le fit d'abord frissonner : Il était père, homme politique, administrateur, orateur, écrivain éminent. Il pouvait prétendre à tout^. Il avait fait l'approche des matériaux d'un grand livre : Les Espérances chrétiennes. A en voir le plan et l'ébauche, on le sent : c'eût été une cathédrale! Lui fallait-il donc toutquitter? Mais la foi l'emporta sur tout; et, appelant près de son iit sa femme et ses enfants : « Venez, dit-il, venez me voir dans la paix du Seigneur ! » Il avait dit à IVI"^ l'Évêque d'Orléans, en lui tendant la main : « Je suis foudroyé, et je sens que je m'enfonce dans la mort ! » Et, comme

1. C'est dans ces dernières journées que le Préfet de Versailles se souvenant de son ami, M. Thiers, qui alors tenait dans ses mains les destinées de la France, dicta pour lui une lettre admirable de christianisme et de p.itrioli-^me qu'il ne putachciver. J'en détache ces lignes : a Je serais mort à votre service sans me jdaindre, pour l'amour de mon pays et de votre personrn; que j'admire. Cependant j'aurais tort de ne pas vous faire voir toute la vérité, telle que l'approche de I.i mort rne la fait voir. Vous pouvez la recevoir de moi, sachant qu ■ je n'ai jamais donné mon âme à aucun parti, ni républicain, ni monarchique, mais seulement à Jésus-Christ, dans lequel votre puissant espril finira par voir le vrai Dieu venu sur la terre par un décret sublime pour y déposer un germe perpétuel d'ordre inlelieclucl cl de régénération morale »

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