‹ Le vieillardChapitre 6 sur 104 · CHAPITRE ni · texte numérisé non relu

CHAPITRE ni

Quand nous nous abordons, nous, hommes de l'ancien temps, c'est d'ordinaire pour nous rechanter à deux voix cette vieille et douce chanson du « T'en souviens-tu? » qui a quatre-vingt-dix-neuf couplets; et qui invariablement se termine en mineur sur ces paroles plaintives : « Combien tout est changé! Mais, en sommes-nous aujourd'hui meilleurs et plus heureux? »

Qu'en pensoz-vous, mon frèie?

Un moderne a écrit : « Si, par le caprice d'une di- \-inité moraliste ou railleuse, nous étions tout à coup reportés à soixante-dix ans en arrière, au milieu des rues boueuses, mal pavées, sans trottoirs et sans becs de gaz; dans une ville sans omnibus, sans tramways, parcourue par un nombre insuffisant de fiacres sordides; dans un pays que ne traverse aucun chemin et où les diligences se traînent paresseus^^ment sur des routes défoncées... Si les journaux n'exis'aient que rares et en vertu de privilèges précaires et révocables; si le transport des lettres était irrégulier, intermittent et coûteux. Si le service des communications

télégraphiques n'était pas même soupçonné ; si le chloroforme n'avait point émoussé le bistouri, si Pasteur n'avait pas muselé la rage, si l'hélice de nos navires ne tournait point sur les océans, si l'isthme de Suez était toujours la barrière qui séparait deux mondes; et si, sur les routes de France, on voyait encore la chaîne des galériens voyager à petites journées, ne serions-nous pas en droit de nous écrier : « Quand « a-t-on vu cela? Et qui donc, dites-moi, a pu vivre « dans ce temps-là ? »

On a vu cela hier. Et ceux qui ont vécu dans ce temps-là, c'est nous, les grands-pères et les grandsoncles d'aujourd'hui. Et la fée railleuse qui nous y reporte, c'est notre mémoire, laquelle pourrait nous y rappeler des choses non moins merveilleuses que celles-là. Et de meilleures surtout; car de tous les progrès celui que, nous vieillards, nous mettons à plus haut prix est celui qui se traduit parla plus grande somme de bien apporté à la masse des hommes, spécialement aux petits.

Complétant donc la citation de Maxime du Camp, je m'empresse d'ajouter, pour mon propre compte et le vôtre, mon frère : « Qu'on se reporte au temps où Iff paysan, l'ouvrier, ne mangeait que du pain bis, ej presque jamais de viande ; ne portait que la blouse ou le sarrau de grosse toile, ne couchait que sur la paille, ne logeait que sous une hutte au village, que dans une cave à la ville. Relisez, s'il vous plait, le portrait que fait La Bruyère « de certains animaux farouches à face humaine, mâles et femelles, répandus dans la campagne... se retirant la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines... etc. »,

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Et aujourd'hui comparez, et dites-moi : Si, par contre, la maison du laboureur et du travailleur est devenue plus aérée, mieux éclairée, plus saine, sa nourriture plus substantielle, sa femme mieux vêtue, ses enfants plus propres, ses journées mieux payées, ses heures de travail abrégées, son repos de la semaine assuré, sa vieillesse assistée, sa vie elle-même prolongée, comment nous chrétiens, nous leurs frères, n'en serions-nous pas, non seulement heureux comme dun vrai progrès, mais reconnaissants comme d'un signalé bienfait? '

Plus vive encore est l'impression de progrès que notre vieillesse reçoit chaque jour de l'extension aujourd'hui universelle, mondiale, des relations, ouvertes entre toutes les branches, hier séparées, de la grande famille humaine. Il n'y a plus de distances. D'un bout du globe à l'autre, tout communique, tout se rapproche. Par-dessus lesmontagnes, sur les mers, à travers les airs, l'humanité circule, se mêle, avec une rapidité chaque jour accélérée qui tient en contact perpétuel les continents et les peuples. 600.000 kilomètres de voies ferrées, courues à la vitesse de 20 lieues par heure. Des navires qui sont des cités mouvantes, et qui fendent l'Océan à la vitesse de 24. nœuds par heure (4i kilomètres). Puis, devançant tout cela, l'électricité, la télégraphie, la téléphonie, le câble sous-marin : cest-à-dire la pensée, la parole, la voix même de l'homme transmise indéfiniment avec la vitesse de la lumière elle-même. Qu'est-ce cela, en définitive, sinon le grand rêve enlîn réalisé d'une humanité une, hier dispersée, aujourd'hui ra^semblée, et demain fusionnée pour ne plus former — je voudrais du moins l'espérer — qu'une grande et heu-

rcuse famille, s'embrassant fraternellement dans l'harmonie et la douceur de l'universelle paix.

Monde transformé, ai-jedit; monde unifié, viens-je de dire; monde agrandi, amplifié, pourrais-je dire encore. Car je n'ai pas parlé et je ne parlerai pas ici de ces explorations, découvertes et conquêtes de nouveaux continents, qui, comme celle de l'Afrique centrale et é(juatorialc, ont achevé la pénétration intégrale tlu globe, et mis l'homme en possession de la totalité de son habitacle terrestre pour la première fois. Je n'ai pas parlé non plus de l'exploration astronomique du firmament, dans ses dernières profondeurs, par l'adaptation de la photographie à l'observation scientifique des corps célestes ; par l'intervention du spectroscope dans l'étude intime de leur composition chimique, etc., etc. La contemplation de ces spectacles est de celles qui transportent l'esprit et qui l'écrasent tout ensemble. Il semblerait qu'il n'y a plus de secrets cachés à l'observation, comme il n'y a plus de limites à l'œuvre de la création. Notre pauvre globe se perd dans cette immensité ; il n'est plus qu'un point, et nous nous entredisons avec Bonvalot, à son retour du Pamir : « L'univers est grand, Messieurs, mais que la terre est petite! »

Quelques remarques, mon frère. Vous remarquerez premièrement que les admirateurs non seulement les plus émerveillés, mais les plus sympathiques de ce progrès, sont assurément — qui le croirait? — les vieillards. Et je m'en rends bien compte. D'abord contemporains survivants encore de presque tout ce mouvement ; reportés par nos premiers souvenirs à son point de départ, et témoins aujourd'hui de

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son point d'arrivée, ne sommes-nous pas mieux placés que les jeunes pour juger de l'écart et ainsi mesurer les Jistauces parcourues?

Souvenez-vous, mon frère : Nous sommes de ceux, de plus en plus rares, qui avons vu s'allumer dans nos rues et nos maisons le premier bec de gaz, courir la première locomotive, tourner la première hélice ; et le premier télégraphe électrique écrire silencieusement l'arrêt de mort de ces vénérables télégraphes aériens qu'il me semble encore voir agiter dans l'espace leurs bras éperdus 1

« Décidément, disait Michelet, nous sommes dans un siècle de miracles. Il faut en prendre notre parti. »

Nous le prenons certes d'autant plus volontiers, nous vieillards, qu'à toutes ces grandioses inventions et découvertes, notre existence n'a pas assisté en oisive, mais qu'elle y a été quelque peu associée et employée, ou même y a prêté ses modestes apports. Nous sommes les vétérans de cette campagne de conquêtes. Ainsi les tenons-nous comme étant quelque chose de nous, si bien que, quand on parle devant nous de la marche du siècle, il nous semble, en vérité, que c'est un peu nous qu'on félicite d'avoir si bien marché !

Et aujourd'hui encore, quand on vient à vanter nos plus récentes conquêtes, la télégraphie sans fil, l'aviation, le radium, la radiographie, etc., il n'est aucun de nous qui ne remercie Dieu d'avoir prolongé ses jours jusqu'à cette révélation ou ce bienfait; aucun à (jui le nom des inventeurs ne fasse battre le cœur et dresser la tête de fierté pour notre temps et pour noire pays.

Est-ce à dire toutefois que nous sommes de ceux qui, à cause de cela, estimeraient que le monde date

seulement d'aujourd'hui? Même l'admiration ne s'éclaire-t-elle pas, chez ceux de notre Age, de calmes réflexions qui la tempèrent, sans la refroidir pourtant? Faut-il tout dire? Il y a des moments où ces découvertes et inventions, qui semblent des intuitions instantanées d'hier, apparaissent bien lardives et lentes dans l'évolution générale de l'humanité. La découverte, par exemple, de ce continent africain, (jui est à nos portes, trois mille ans après que le péi iplo d'Hannon le carthaginois en avait reconnu les contours! Et les découvertes récentes du monde céleste, faites plus de deux mille après que déjà llipparque et Ptolémée avaient déjà déterminé et prédit les éclipses, etc. Et qu'il a été lent à parcourir le chemin du monde électrique, depuis que les plus anciens Égyptiens avaient remarqué et signalé la propriété attractive de l'ambre! Que de siècles enfin n'a-t-il pas fallu à l'homme pour découvrir chacune de ces forces latentes de la nature, dont les sources étaient cependantles éléments les plussimples, les plus usuels, l'eau, le feu, le fer, etc., toutes choses à sa portée et sous sa main? L'admiration dès lors ne doit-elle pas être sagement dosée de quelque modestie? Puis, que sont ces merveilles de l'intelligence et de la puissance humaine, comparées à celles que la nature fait si tranquillement jaillir de son sein, dans diacun de ses règnes? Et puis, le peu que nous connaissons d'elle, qu'est-il en comparaison de ce que nous en ignorons? Qu'il est étroit, le champ présentement conquis, au regard de l'immensité des conquêtes à faire! Nous qui aujourd'hui nous disons si avancés, que nous paraîtrons étrangement arriérés aux conquérants à venir! Pauvre esprit humain,

sois donc lier! « Jeune Alcibiade, bel Athénien, enorgueillis-toi des quelques plèthres de terre que tu possèdes en Attique, un point. Mais regarde donc sur la carte de FHellade, de l'Europe, du monde, l'immensité des terres dont tu ne sais pas même le nom! » C'était la réponse de Socrate.

Qu'est-ce que le progrès? Serait-ce uniquement le mouvement, la marche en avant, où qu'elle mène? Ou bien plutôt la marche vers un but de perfectionnement, soit matériel, soit moral, seul digne de ce nom?

Là est la question ; car enfin la marche en avant du siècle nous a-t-elle mis en possession d'une existence plus heureuse? Le progrès qui a fabriqué de la richesse, de la vitesse, de la force, a-t-il du même coup manufacturé de la vertu, du bonheur?

Parlons d'abord du bonheur. Par ce grand mot, mon frère, entendez-vous, comme le commun des hommes, le bien-être, le confort? Si ce n'est que cela, soit : oui, en général, nous sommes mieux nourris que nos pères, mieux chauffés, mieux vêtus, mieux éclairés, mieux ren^ignés, mieux et plus rapidement transportés, mieux soignés dans nos maladies, mieux armés pour notre défense. C'est le bien-être, ai-je dit, mais ce n'est pas plus le bonheur que la matière et le corps ne sont l'âme. Le bonheur est fait d'essence plus immatérielle que ces choses-là.

Le bonheur, né du progrès, serait-ce encore, par exemple, ces facilités journalières que les inventions

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industfielles ont procurées aux hommes pour correspondre, se voir, se connaître, s'unir et vivre en société constante d'intérêts et de pensée, d'un bout à l'autre de leur habitacle terrestre?

Augustin Cochin s'est amusé à mettre en scène les doléances d'ua bourgeois de province qui se plaint (le l'insuffisance de son service postal : « Voyez comme on me traite ! Je ne reçois mes lettres que deux fois le jour. Je n'ai devant ma porte que six trains du chemin de fer; il ne fait que dix lieues à l'heure, et je suis à une lieue du télégraphe. Cela n'est pas tolérable, et je vais me plaindre. Mes pareils sont mieux traités. C'est trop peu pour mes besoins de correspondre et de savoir. — iMais quoi! il y a dix ans, les lettres n'arrivaient que deux fois par semaine? Et la diligence était à trois lieues, n'avait que dix places, et ne faisait que deux lieues à l'heure? — Peu importe, .le suis maltraité; cela devrait être mieux en ce siècle de progrès! » M. Cochin veut rire, mais il ne dit que trop vrai. L'accoutumance du bien-être en émousse la jouissance, et ne fait qu'irriter et creuser le désir, loin de l'apaiser et de le remplir. Le bonheur n'est pas cela.

J'irai plus loin. Mais ici n'allez-vous pas crier au paradoxe, mon frère. Je ne suis pourtant pas le premier à penser qu'en réalité le progrès matériel, parce qu'il fut détourné de ses fins, a engendré, dans l'ordre moral, plus de mal que de bien. Le fait éclate, général autant que douloureux, dans chacun des principaux domaines de l'activité humaine. Essayons de le montrer. Mais les jeunes, les éblouis, les fascinés, les emportés, me le pardonneront-ils?

Progrès assurément que l'accélération des communications par l'invention des voies ferrées et l'accu-

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niulation des énergies de la vapeur. Mais ce progrès qu'a-t-il fait du foyer domestique? Il a dispersé les frères, éteint l'esprit de famille, et brisé ce vieux moule de l'existence intime, la seule heureuse, duquel il a emporté et livré les débris à toutes les stations du railway, à toutes les rencontres du hasard, à tous les regrets et les oublis du lendemain. Et ce qu'il a fait de la famille, ne l'a-t-il pas fait aussi de la patrie et du patriotisme?

Le machinisme fut un progrès; il ménageait les forces de l'homme. Et cependant voyez la vie rurale désertée pour la ville, pour la fabrique, l'usine, la mine, les grands magasins et chantiers. Et quand, le soir , le gouffre fumeux vomit ces longues files d'hommes et de femmes qui vont s'entasser pèlemèle dans le train, sont-ce des gens heureux qu'il emporte? C'était hier encore que je voyais cela. Et je me disais : Ce que ces enfiévrés, ces harassés , ces énervés, ces avinés, vont rapporter tout à l'heure à la maigre table de famille, est-ce la bonté, la délicatesse, la paix, la joie, le bonheur?

Un économiste l'a dit : « Le fer brut, entré dans les manufactures, en sort poli, brillant et façonné; mais les hommes, qu'on y a jetés intelligents et aimants, en sortent grossiers et abrutis. »

La presse est un progrès. C'est l'opinion éclairée, c'est l'instruction propagée, c'est la puissance publique contrôlée. Mais n'est-ce pas aussi le mensonge armé, la débauche excitée, les masses abusées, la ronscience égarée , violée? Et , suivant l'emploi qu'on en fait et les mains qui l'exploitent, la presse, somme toute et en général, qu'est-elle? Est-ce un flambeau ou une torche?

L'industrie est le grand progrès. Mais de l'industrie est né l'industrialisme, vaste système de production sans limites ni frein, écrasant l'homme sous la machine, armant l'un contre l'autre le travail et le capital, engendrant cette concentration à outrance oij, dans des cités monstres, le paupérisme d'une part, le luxe exagéré de l'autre, se dressent, s'observent, s'épient? Et, entre eux deux, l'envie, la rage au cœur, les besoins factices, les plaisirs faciles ; et derrière eux des ruines : la vie contaminée, la race abrutie, et la santé détruite. Ce n'est plus le progrès, c'est encore moins le bonheur.

Tenez : venez avec moi jusqu'à l'usine, mon frère. « La fabrication bat son plein : c'est l'œuvre du génie. Watt emprisonne la vapeur, emmagasine le mouvement. A sk-wrigt, Crompton, Hasgrave inventent les machines à filer et à tisser. Le vieux fuseau, la vieille navette sont chassés des cabanes; la grande fabrique est ouverte, et les métiers s'alignent, et s'allongent sans fin. Mais ce nouveau travail exige le groupement des hommes. Adieu, champs, ruisseaux, villages. La manufacture est fondée, le fuseau est vaincu. Mais dans la bataille une génération nouvelle est sacrifiée, corps et âme; et, autour des inventions du génie passent des légions de femmes en haillons et des visages pâles. »

Progrès militaire aussi. Progrès cette facilité des mobilisations, moyennant la rapidité de la locomotion. Mais si ce rapprochement des peuples n'aboutissait qu'à les rendre d'abord plus défiants les uns des autres, et à les mettre ensuite plus promptement aux prises?... Progrès dans l'armement. Mais s'il ne se traduisait que la plus effroyable dépense d'intelligence

el d'argent, mise au service de l'extermination en masse? Ou s'il n'aboutissait, en définitive, qu'à cet universel maintien du pied de guerre qui, sous l'euphémisme de « la nation armée », cache le retour rétrograde de la civilisation aux fureurs des temps barbares?

« Ainsi, conclut, effrayé et plaintif, un de ces progressistes du jour, ainsi dans une société qui n'est plus elle-même tout entière qu'un mécanisme, le sort de l'homme est de descendre lui-même au rang de mécanique, pour être, selon l'occasion, machine à travailler, machine à étudier, machine à jouer, machine à tuer, chair à canon ou chair à plaisir. »

Ahl laissez-moi le dire : Il y avait autrefois plus de dignité, et certainement plus de bonheur. Il y avait plus de poésie dans les âmes, plus de politesse clans les mœurs, plus de charme dans les relations, plus d'enthousiasme dans les cœurs. Vous en souvenez-vous, mon frère? Combien la vie était plus délectable, avant d'être emportée par ce tourbillon, et secouée de ces convulsions ou de ces épouvantes. Elle est malsaine dans les villes ; le cloaque déborde, et la sentine exhale une odeur de mort. Elle est grossière dans les campagnes jusqu'à l'animaUté. Elle est misérable chez les faibles, elle est violente chez les forîs.

Et le désenchantement, avec l'ennui de soi. Je laisse un autre le dépeindre : « Tout le monde s'agite, s'enfièvre, s'amuse, mais tout le monde s'ennuie. L'homme moderne fuit la solitude et le silence.

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La réalité, depuis que, faute de croyances, il la voit toute nue, lui fait peur. Qu'il fasse du cent à l'iieurc dans son auto, ou qu'il assiste à toutes les premières représentations, il n'a qu'un but, se fuir lui-même, être ailleurs. C'est une sorte de phobie du « moi » qui pousse chacun à s'étourdir pour ne plus se voir. »

Voilà l'homme moderne. Et la société? Ces efi'rayants accroissements de la criminalité, excusée [)ar les doctrines fatalistes, encouiai^ée par l'abais-semeut progressif de la pénalité ; ce tarissement homicide de la natalité, cette guerre des classes, ces grèves incessantes, ces crises d'afifaires, ces révolutions politiques, ce cliquetis d'armes qui de temps en temps fait trembler les frontières et frissonner les peuples d'un bout du monde à l'autre, cette menaçante instabilité humaine; tout cela est-ce la félicité?

Voulez-vous entendre une voix plus éloquente? Ce n'est pas de la chaire qu'elle va descendre, mais de l'Institut :

« L'homme en travail depuis cent ans, écrit M. Davenel, a enfanté des manufactures, des docks, des bateaux, des télégraphes, des écoles et des théâtres. Il a enfanté des richesses et des plaisirs, de la philan-. thropie et des sociétés d'assurance, même des constitutions politiques et des systèmes philosophiques. Mais il n'enfante pas de l'amour ni de la joie ; surtout il n'enfante pas de la résignation et de lidéal, de la paix et de l'espérance.

« Toutes nos batailles modernes contre les éléments, toutes nos victoires sur la matière n'ont, au moral, aboiti a rien. La masse intelligente demeure irritée, exacerbée, les sens plus subtils, l'esprit bandé vers un but impossible, et l'âme triste, déçue. Nous

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iivons, pour beaucoup produire, évoqué le génie de la force et déchaîné le génie de la vitesse ; ils dévorent l'ouvrage ; nous devons marcher et les suivre ; ces esclaves-machines nous entraînent. Bientôt il n'y aura plus de place perdue sur la terre, il n'y aura plus de temps perdu dans la vie! Mais, entassât-on cent fois plus de jouissance, l'humanité sera la proie d'un terrible ennui, l'ennui que l'on éprouve à regarder les villes que ne surmonte aucune flèche, aucun dôme, aucune tour, toutes choses de première nécessité sociale. Les ouvriers, les paysans, tous devenus « bourgeois » dans le sens que nous donnons aujourd'hui à ce mot, tous devenus penseurs, sentiront par là. même des souffrances qu'ils ignoraient naguère, celles de la pensée; et ils vivront désespérés d'être au inonde, ayant perdu la certitude d'en trouver un meilleur au sortir de celui-ci. C'est alors que le peuple vomira les religions laïques , laborieusement absorbées ; il pleurera pour avoir une âme et pour quon lui rende son Dieu^. »

Un Dieu, une âme. Un Dieu : c'est lui qui fut méconnu, outragé, dans ce travail d'une humanité qu'il avait comblée de ses faveurs, et qui s'en est fait des armes pour le détrôner, « en le guerroyant de ses dons », suivant la belle expression de saint Louis.

Et l'âme : c'est elle qui fut oubliée, sacrifiée dans ce puissant travail exclusivement dépensé au perfectionnement matériel de la vie, au détriment de son perfectionnement moral. Toute la poussée de l'efForl scientifique et industriel s'étant produite de ce seul côté, l'équilibre a été rompu; le contrepoids man-

1. V" o'AvENEL, ie Mécanisme et ta vie Moderne. Revue des Deux Uondes, Conclusions, novembre 1908

qiiait. De là, les anlinomics et les souffrances ; de là les craquements et les grincemente de la machine, faute d'une maltresse pièce, le frein. La môme force prédominante devenant précipitante a tout entraîné, emporté. Le train rapide a franchi des distances immenses, semant sa route de tout ce qui constitue le bien suprême de l'humanité, là religion, la morale, les croyances, l'idéal, la pitié, la conscience, l'espérance, comme un bagage usé et encombrant; courant à l'unique recherche d'un plat et banal réalisme de jouissances grossières. Des régions sans nombre ont été ainsi parcourues, reconnues; maison n'y a pas trouvé le lieu du repos dans le bonheur. Cécité des uns, infatuation des autres, fièvre et ivresse de plusieurs, on avait fait fausse route. A qui donc la faute si le train a déraillé et manqué le but? Aux conducteurs. Mais combien de malheureux écrasés de ce chef!

A défaut du bonheur resterait le plaisir ; et, à la vérité, c'est surtout au vil service de ce maître grossier que s'est engagé le progrès, cet Enfant prodigue. Quel gain y a-t-il fait, et quel est le dernier mot de la philosophie de la jouissance?

Écoutons là-dessus le poète et philosophe danois Johannès Joergensen, dans le Néant et la vie. Il demande aux intellectuels : « Avec quoi, dites-moi, u allez-vous enfin rendre le monde heureux? «Une voix me répond, celle de Henri Heine : « Nous voulons du « Champagne, des roses, et la danse des nymphes soute riantes! » — Oui, mais dès que, dans vos livres, vous ouvrez le fond de votre âme, alors c'est tout autre chose. Alors la vie ne vous semble plus mériter qu'on la vive; et je vous trouve amers, tristes, désespérés.

« Soit, après tout : vous l'avez voulu, c'est votre affaire à vous. Mais voici que, sceptiques pour vousmêmes, vous n'en prétendez pas moins conduire les autres humains, afin, dites- vous, de les rendre des hommes semblables à vous, heureux comme vous. Mais que tenez-vous donc en réserve pour cela? Une recette qui compensera tous les désespoirs. Le Musichall sera ouvert à tous, à l'ouvrier des villes comme au paysan des campagnes. Certes, la vie aura bien des charmes dans ce temps-là. Elle ne sera plus que le jeu libre des passions, le choc tourbillonnant d'atomes humains pétris d'égoïsme. Quant à celui qui ne peut pas se payer le vin, et les roses et les nymphes, il n'a qu'à s'éloigner un peu, — assez pour ne pas gâter la joie des autres, — et mettre sur sa tempe le canon d'un revolver. Un homme disparu, un atome de moins: peu importe! La nature est éternelle, et le chaos corpusculaire continue sa joyeuse sarabande ; tel un tourbillon de poussière dans un rais de soleil. »

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