‹ Le vieillardChapitre 60 sur 104 · VADO AD PATREM · texte numérisé non relu

VADO AD PATREM

Il y a plus de soixante ans, 5 juin 185-2, qu'il a daigné me prendre à son service ; c'est sa plus grande grâce. Alors mon espérance, et déjà mon allégresse était de voir l'avènement de son règne ici-bas, dans celui de la vérité, delà justice et de la paix. La vie a trompé ces espoirs. Et voici que je la quitte au sein d'une tempête d'enfer qui achève la ruine de tout ce que j'ai aimé, admiré, prêché, et servi; ce qui seul mérite de l'être. C'est ma plus grande souffrance.

J'ai bien souffert, dans ces années, de la tribulation de mes frères, de mes frères du sanctuaire dont beaucoup sont plus éprouvés que moi. Je les confie, ô mon Père, à votre miséricorde. J'ai souffert plus encore de votre mal à vous, ô Jésus rédempteur : des outrages à votre nom, des crachats à votre face, des abandons et des reniements infligés à votre cœur, ô Christ trahi, vendu, livré, flagellé, conspué, crucifié par les Judas, les Pilâtes, les princes du peuple, les scribes et les pharisiens; et blasphémé, hélas! par ces foules aveugles et ingrates qui crient encore le Crucifigatur, sans savoir ce qu'elles font !

J'ai souffert et je souffre du mensonge universel dont je vois aujourd'huile règne s'étendre et achever d'enténébrer la face de notre terre de France. Aux ennemis qui venaient vous prendre et vous lier, armés de glaives et de bâtons, vous disiez, Seigneur : « C'est votre heure, celle de la puissance des ténèbres. » Présentement, cette puissance d'erreur est souveraine; la vérité est captive. Et je souffre de l'aveuglement de tant d'esprits, de l'endurcissement de tant de cœurs, du bandeau d'ignorance et d'erreur qui serre tant de pauvres yeux d'enfants, de jeunes gens, de jeunes filles, livrés à l'école sans Dieu, qui

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s'en iront à tâtons par les chemins de la vie, et à qui il est interdit par le Prince des ténèbres de se tourner vers vous, ô Lumière du monde !

Par-dessus tout, j'ai souffert et je souffre de mon péché à moi, du souvenir et du regret de mes infidélités, de mes ingratitudes, de mon indignité. Mais enfin, comme le bienheureux Père de Montfort expirant, je me dis, plus justement que lui : « Je vais mourir : tant mieux, je ne pécherai plus! » Pourtant, qui plus que moi reçut d'incitations à se sanctifier I Ces saints et ces saintes, ces serviteurs et servantes de l'Église auprès desquels j'ai vécu; et ceux et celles de qui j'ai parlé, dont j'ai écrit avec amour, combien peu je me suis appliqué à leur ressembler ! Ah ! qu'ils daignent m'être quand môme intercesseurs et avocats dans le redoutable jugement qui pour moi sera prononcé demain. J'y suis cité, assigné par l'ordre du souverain juge. Mais mon juge est aussi mon père, vado ad Patrem. Et quand je me serai jeté confus, éperdu, tremblant, pleurant, mais confiant quand même, à ses pieds, il me relèvera comme son fils, et il me recevra sur son cœur, comme un Père : Ad Patrem ! A Dieu !

Voilà ce que je me suis dit et redit dans mon cœur. Mais je me dis autre chose encore.

Le même soir où le Seigneur annonçait aux siens qu'il s'en retournait à son Père, il ajoutait qu'il allait leur préparer la place. Heureux ceux de qui le Seigneur tient la place prête, près de lui. « Là où je suis, vous serez! » Mais, cette place près de Jésus, est-elle méritée par tous? Et à la porte de ce paradis, comme à celle de l'Eden perdu, n'y a-t-il pas un chérubin au glaive de feu qui en interdit l'entrée à ceux qui s'en seront obstinément exclus par le péché?

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