LE PURGATOIRE
Je me suis souvent représenté l'âme humaine, au sortir de cette vie, comme transportée tout à coup au centre de trois routes, sorte de Trivium de sa destinée d'outre-tombe. De ces trois directions entre lesquelles le doigt de Dieu lui assignera la sienne, l'une aboutit temporairement au Purgatoire, et les deux autres définitivement et éternellement à r^^/i/er et au Ciel.
0 Miséricorde, ô Justice, ô Amour! ce sont vos trois royaumes. Éclairez-les, Jésus! Éclairez-les pour moi de votre lumière, celle de l'Évangile, mon flambeau. C'est le triple mystère : devant lui, mon esprit est confondu, mon cœur se sent à la fois tremblant et transporté. Ne raisonnons pas, mon frère : je ne sais plus que regarder, écouter, attendre et adorer !
D'abord la miséricorde ; mais la miséricorde au sein de la justice : tel est le Purgatoire. Ace double trait je reconnais bien le Dieu dont il est écrit : Jus tus et miserator Dominus . Qu'il pourrait bien dire, lui aussi: « Qui me craint fait bien, mais qui n^'aime fait mieux ! » Mon frère, apprenons ici l'une et l'autre leçon.
La leçon de la justice c'est que tout péché non réparé appelle l'expiation ; la leçon de la miséricorde c'est que le prix de l'expiation est l'amitié de Dieu et la porte du ciel. La justice inflige la souffrance, la miséricorde déjà l'allège par l'espérance. La justice dit : il faut attendre; et attendre c'est souffrir. La miséricorde dit : mais attendre un bonheur assuré, n'est-ce pas déjà jouir? Une expectative qui est à la fois la douleur et la douceur de l'âme : voilà le purgatoire tout entier, mon frère.
L'AU-DELA DIVLN.
Tenez, je ne saurais mieux me le représenter que comme un lazaret où. doit stationner, en vue du port, le passager contaminé, qui de ce fait est assujetti à y faire quarantaine. La chère patrie est là, là sa maison et sa famille, là son repos et son bonheur : mais il n'y peut descendre : quelle soulTrance ! Cependant, il est sauvé, la traversée est finie ; et l'épreuve aussitôt subie, il s'y élancera, il y touche, il croit y être : quelle espérance !
Mais je n'ai pas dit encore toute l'œuvre de l'amour. Cette souffrance, pour grande qu'elle soit, est une souffrance amoureuse et une souffrance aimée. Amoureuse, parce que la main qui fait souffrir est celle du Bien-Aimé. Aimée parce qu'étant purifiante, la souffrance rend l'àme plus digne de Lui, et de la sorte hâte le moment qui l'unira à Lui. Qu'il ôte donc de moi, dit cette àme, tout ce qui lui déplaira : tout ce qui le blesse me fait horreur. Je veux être toute belle, et toute blanche à ses yeux, et cela coûte que coûte. Et d'ailleurs en coûte-t-il tant à l'épouse de se rendre digne des yeux de l'Époux? Et jamais fiancée trouvât-elle trop long le temps nécessaire à la toilette de ses noces?
Tel était un des cris d'amour du Père Lacordaire, quand, le corps brisé et le visage en pleurs, il sortait des cruelles flagellations qu'il se faisait infliger : « Qu'est-ce cela auprès de ce que Jésus a souffert pour moi? Je ne redoute pas l'enfer; j'irai dans le purgatoire, je le sais; mais là du moins j'aimerai Dieu. Souffrir en aimant Dieu n'est déjà plus souffrir. Ah ! si le monde savait ce qu'il y a de bonheur à être flagellé par celui qu'on aime! »
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Une sainte veuve du xv' siècle, Catherine de Gênes, qui fut la théologienne inspirée des choses du Purgatoire, va jusqu'à dire en ce sujet : « Ces âmes souffrent avec tant de joie que, pour rien au monde, elles ne voudraient en être soulagées. Elles reconnaissent trop combien ces peines sont saintement ordonnées de Dieu pour ne pas aimer sa divine volonté ; de sorte qu'elles les acceptent avec autant de bonheur que si elles habitaient déjà dans le ciel. »
Que si, après la sainte Voyante, vous voulez entendre sur le Purgatoire la méditation d'un philosophe, qui est aussi un pieux mystique, c'est aux lettres de direction de M""" d'Hulst que je vous adresserai. Vous aimerez à y lire ces 'deux belles pages, mon frère :
« Je voudrais, écrit-il, vous dire comment j'ai vu le Purgatoire, dans ma retraite de cette année.
« Au sortir de cette vie beaucoup d'âmes, sauvées parmiséricorde,mais ayant vécu étrangères au ciel, ne sont pas vêtues comme il faut pour y entrer. Alors la miséricorde les envoie se purifier ; et cette purification a trois phases.
« La première c'est l'humiliation. Dieu leur envoie sa lumière, et elles se voient telles qu'elles sont. La confusion qui nait de là pour elles est inexprimable. Sur la terre, ces pauvres âmes buvaient le péché comme l'eau ; maintenant elles en ont horreur, et elles s'en voientchargées ! Ce tourment dure longtemps, à moins qu'il ne soit abrégé par les prières et les sacrifices qui montent de la terre.
« Quand ces âmes ont acquis, à leurs dépens, la vraie notion et la haine du péché, Dieu, par une seconde illumination, se montre à elles de loin dans sa
beauté, et enflamme des désirs qu'elles ne se connaissaient pas. Alors elles se souviennent du temps où Dieu était tout près, où il frappait à leur porte, et où elles n'ouvraient pas, aimant mieux un plaisir, un hochet, un écu. Maintenant elles brûlent d'aller à lui, et c'est lui qui s'éloigne. Ces désirs sont un supplice, mais un supplice qui purifie et qui prépare à l'amour.
« Quand la seconde œuvre est faite, l'amour entre en scène, il pénètre ces âmes et les fait fondre sous son feu. Alors, elles se souviennent de leur mépris, des rebuts qu'elles lui ont infligés ; et la contrition parfaite, celle des grands pénitents, cette contrition d'amour, les envahit, les purifie intérieurement et les introduit dans le ciel.
« Voilà le purgatoire, « avec ses trois heu7'es d'agonie ». Qui nous empêche de l'anticiper? De débuter par l'humiliation, de continuer par le désir, de finir par l'amour? »
Avez-vous compris, mon frère? Anticiper notre Purgatoire; dès ici-bas expier, réparer, satisfaire à la justice, et nous laver dans les larmes, nous purifier dans le feu consumant de l'amour : qu'il est donc temps de nous y consacrer, mon frère !
Maisvoicique,dece côté, une voix d'appel se fait entendre. Ce n'est plus de contempler dans le Purgatoire l'œuvre divine de la justice et de la miséricorde, c'estd'êtrenous-mêmesdesmiséricordieux qu'il s'agit. La charité de Jésus-Christ nous y presse, en nous comàant à nous faire avec lui les corédempteurs de ces âmes prisonnières et souffrantes, qui sont pour noua des âmes sœurs.
L'Église catholique est une immense société d'As-
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sistance mutuelle. Le lieu qui unit les membres s'appelle la Communion des Saints. Je me représente les trois régions du ciel, de la terre et du purgatoire, comme trois provinces d'un môme État, solidaires entr'elles, et unissant leurs richesses et leur puissance en vue d'un même objet qui est la rédemption du monde. A cette œuvre commune, Jésus-Christ, leur commun roi, a commencé par apporter tout le prix de son sang. Tel est le fond premier de cette mutualité. Mais, dans des vues admirables d'union et de charité entre tous ses fidèles, illes invite à joindre à son divin apport leur versement propre, tout ce que les chrétiens ont de meilleur ici-bas, la prière, l'aumône, le mérite de nos œuvres, nos pénitences et sacrifices, en vue de constituer le capital commun qui, après avoir payé la rançon de nos captifs, les mettra en possession du lieu du rafraîchissement, de la lumière et de la paix. Que déjà tout cela me satisfait l'esprit et m'émeut le cœur, mon frère! Que c'est bien la grande religion de l'universelle charité dans le Christ! La voilà cette réunion plénière de la famille chrétienne, avec ses trois fraternités communiquant entre elles d'un monde à l'autre : les mains jointes pour supplier, les mains tendues pour donner, les mains ouvertes pour recevoir. C'est la catholicité, faite des trois Églises dans une seule. Oh! qu'il me plait d'en être, tout perdu que je sois dans cette immensité!
La dévotion de la prière pour les âmes du Purgatoire est particulièrement sympathique à la vieillesse. C'est Tâge où bientôt elle-même descendra habiter ces régions mystérieuses, dont elle touche le seuil. Ne vou-
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dra-t-elle pas par avance y descendre en esprit? C'est l'âge des deuils sans nombre; et nous, les survivants de plusieurs générations, n'avons-nous pas là-bas le plus grand nombre de ceux qui nous furent unis? Mais que le souvenir que nous leur gardons serait vain, s'il ne portait avec lui le secours, et s'il n'était aussi le service ! Je vis sans doute ici loin des tombes de la plupart d'entre eux, les plus anciens non les moins chers. Mais j'ai mieux que des tombes pour m'y rappeler leurs noms. J'ai l'autel où je monte, et, à cette heurelà, celle du saint sacrifice, il me semble parfois que ces êtres pleures s'assemblent autour de moi, me pressent, me font entendre des choses d'autrefois, qui sont des plaintes souvent, qui sont des reproches quelquefois, qui sont des demandes toujours. Et que me demandent-ils? Que je leur ouvre le ciel; que je leur donne Dieu. Car ils sont altérés de la vision de Dieu : et ce Dieu est celui avec lequel, à cet instant, sur cette montagne, comme il est dit de Moïse, je vais « parler face à face et comme l'ami à son ami ». Vous remarquerez, mon frère, que c'est au moment le plus auguste du divin sacrifice, aussitôt après la consécration, dès que le Rédempteur miséricordieux est là présent sur son trône de grâce, que l'Église a placé le Mémento des morts. Le prêtre pousse vers Lui un cri de détresse et d'appel en faveur de ces exilés d'outre-tombe, desquels il lui dit les noms, un à un : « Grâce ! grâce ! Mémento, Domine! souvenez- « vous, Seigneur. Souvenez-vous de chacun et de « chacune de vos serviteurs et servantes qui nous ont « précédés, marqués du signe de la foi; et qui se sont « endormis dans le sommeil de paix. » — La patrie pour eux, la patrie, sa lumière, sa fraîcheur, sa paix!