SCIENCE ET CROYANCE NOS GRANDS MAITRES
Notre génération à nous, celle qui depuis longtemps a dépassé la soixantaine, a pu connaître tous ou presque tous les grands maîtres et promoteurs du progrès scientifique auxix® siècle. C'est toute une dynastie qui se succède à la couronne sans interruption. Dynastie royale, car ces maîtres furent bien princes et rois dans cet empire des sciences exactes et naturelles qu'ils ont fondé ou agrandi; dynastie sacrée aussi, car ils en inclinaient religieusement le sceptre devant Dieu.
Voulez- vous bien, mon frère, que nous rappelions ensemble les traits de ces grandes figures, et les souvenirs de leur règne jusqu'à nos jours? Apparemment eux qui furent, sans conteste, les premiers dans la science, nous apprendront mieux que les autres où va la vie.
Comme il y eut anciennement les Pères de l'Église, nous avons eu de notre temps les Pères de la science. VoLTA marche à la tète de ce chœur.
Lorsque nous naquîmes, nous les octogénaires , Volta
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italien de naissance, mais devenu sujet français sous l'Empire, membre de l'Institut de France, sénateur etc., venait d'expirer, 1827. Son invention de la pile avait ouvert des horizons incommensurables aux recherches de la science comme aux destinées de l'humanité. Lorsqu'on 189i, la ville de Come solennisa le centenaire de cette invention géniale, l'électricité qu'il avait su capter et domestiquer allumait ses soleils dans toutes les villes du monde et faisait se toucher tous les points de l'Univers. François Arago nous a représenté le grand révélateur tel qu'il l'avait vu à Paris « avec ses cheveux blancs, son attitude droite, son front large sillonné par la méditation, ce regard où se peignait la pénétration de l'intelligence, dans la sérénité de l'âme ».
Pour le replacer dans son milieu, je me l'imagine tel que la peinture nous l'a représenté, entouré de ses amis de la jeune Italie, entre ses appareils électriques d'un côté et de l'autre une Bible où se lit à la première page le Fiat lux! Et puis là, devant lui, son ami Silvio Pellico, celui qu'il nommait son fils, converti par lui, et échangeant avec lui cet entretien que le poète a chanté dans sa reconnaissance : « Dans ta vieillesse, ô Volta, la main de la Providence plaça sur ton chemin un jeune homme égaré : « 0 vous, w disais-je au vieillard, vous qui avez plongé plus (( avant que les autres dans les secrets du Créateur, « apprenez-moi les voies qui conduisent à la lu- « mière. » Et le vieillard me répondait : « Moi aussi, « j'ai douté, moi aussi j'ai cherché. Le grand scandale « de ma jeunesse fut d'avoir vules maîtres de ce temps- <( là s'armer de la science pour combattre la religion. « Pour moi aujourd'hui /e ne vois gue Dieu partout. »
Plus explicite est sa profession de foi que voici. Il la fit solennelle et la voulut publique : « J'ai toujours fcnu et je tiens pourunique, vraie et infaillible, notre sainte Religion catholique; et je remercie Dieu sans fin de m'avoir infusé cette foi surnaturelle. Je n'ai pas toutefois négligé les moyens de me confirmer dans ma croyance, et de dissiper tous les doutes, par la lecture de nombreux livres tant hostiles que favorables. Et c'est ainsi, qu'ayant connu les raisons pour et contre, j'en ai déduit des arguments qui la démontrent conforme à la raison humaine, et telle que tout esprit bien fait ne peut que l'embrasser et l'aimer. Puisse une telle protestation, que je désire être connue de tout le monde, car je ne rougis point de l'Évangile, porter partout ses fruits... » C'est dans ces sentiments que le grand homme mourut, à 82 ans, le 5 mars 18271.
Voici Ampère maintenant. Il va survivre neuf années à Voila, qu'il dépassera en élévation de génie et de foi. Physicien, naturaliste, chimiste, astronome, mathématicien, écrivain, même poète, cet homme encyclopédique, tout absorbé dans les contemplations intérieures, n'avait pas eu son égal depuis Pascal, avec lequel il a plus d'un trait de ressemblance. Mais, s'il en connut un instant l'inquiétude souffrante, il en eut bientôt retrouvé la foi tranquille, ardente et tendre. C'est un mystique que cet humble et candide disciple de Celui qui s'est nommé « la lumière du monde ». Son intelligencî y demeure
1. V. le tableau très suggeslil'de M.igaud dans la Galerie historique du cercle catholique de Marseille, lit notre ouvrage Autour de l'histoire : Une vi.sile chez Volta, p. 200. — Silvio Pellico, Of/e à Aiessandro Voila.