‹ Le vieux commodoreChapitre 11 sur 23 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Mon histoire est arrivée à un point d'où partent plusieurs fils qui se dirigent vers un centre commun , et je ne sais trop lequel suivre d'abord. Cependant je suis un vieux capitaine de marine, et je crois qu'il est de mon devoir de songer avant tout à mon Commodore.

Chacun, à bord du Foudroyant , semblait avoir pris une étrange affection pour sir Oclavius. Il y maintenait la plus exacte discipline, moins par la sévérité que par une surveillance perpétuelle. Nulle faute ne lui échappait, mais il les punissait par des remontrances ou par des châtiments qui, suivant les idées du temps, étaient beaucoup trop légers. Il avait été près d'un mois en mer, et pas un seul homme n'avait encore subi la peine des verges. La canne du contre-maître était employée

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quelquefois, plutôt par habitude qu'autrement ; mais on savait si bien que oc léger châtiment corporel déplaisait ail Commodore, que jamais on ne l'infligeait en sa présence.

Mais l'équipage du Foudroyant était-il donc devenu tout-à-coup , et comme par miracle, immaculé ? Non. Une réforme utile s'y opérait peu à peu, mais il s'y trouvait encore des cas d'ivresse, qui étaient suflisamment punis par le mépris qu'inspiraient aux autres ceux qui en étaient coupables; car on commençait à s'abstenir de toutes lautes, moins par crainte d'en être puni, que par honte de les commettre.

Parmi tous ceux qui étaient à bord du Foudroyant, celui qui trouvait le plus difficile de se réformer , était peut-être le vieux Commodore. De temps en temps , un jurement arrivait sur ses lèvres, et ce n'était pas sans difficulté qu'elles lui refusaient le passage. Son front plissé et ses joues enflammées annonçaient quelquefois la colère qui l'agitait intérieurement; mais personne ne se doutait des efforts qu'il avait à faire pour se maîtriser lui-même, et « Ne permettez-pas que nous soyons induits en tentation, » était la partie de ses prières journalières qu'il prononçait avec le plus de ferveur <

La scène que présentait le gaillard d'arrière du Foudroyant était bien différente de celle qu'avait

offerte le Terrible. Autrefois, quand sir Octavius y paraissait , il créait une solitude autour de lui ; chacun évitait sa présence comme la rencontre d'un lion furieux, et personne ne s'approchait de lui, à moins que son devoir ne l'exigeât. Tout tremblait devant lui , et l'on craignait sans cesse que l'explosion de sa voix de tonnerre n'ordonnât quelque punition. Quand on voyait son chapeau à cornes paraître de dessous la poupe, le lieutenant de quart regardait avec inquiétude si toutes les voiles étaient bien orientées : les midshipmen pâlissaient si un fil de caret traînait sur le pont; le quartier-maître criait : « Au lof ! au lof ! » et l'homme qui était à la roue, redoutait de recevoir un coup de sa terrible main de fer.

Mais r présent , quelle différence dans l'effet que produisait son arrivée ! Tous les regards se dirigeaient vers lui avec une satisfaction respectueuse. La nouvelle qu'il était sur le gaillard d'arrière se répandait dans toutes les parties du vaisseau avec la rapidité d'un éclair, et les officiers comme les matelots montaient sur le pont pour jouir de sa présence et en recevoir un coup d'œil ou un signe obligeant. Le quartier-maître , stationné près du gouvernail , levait la tête avec fierté et confiance; et l'homme qui était au gouvernail se trouvait heureux d'entendre un mot d'encouragement et d'approbation. Sil exprimai!

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mi désir , avec quel empressement tous les yeut et toutes les oreilles cherchaient à Le comprendre , et avec quel zèle on se disputait ensuite à qui le satisferait ! et si quelque honnête matelot pouvait trouver un prétexte pour passer près de son vénérable commandant, et qu'il en reçût quelque signe de bonté, comme il était heureux. pour toute la journée !

Mais le spectacle le plus touchant était peutêtre de voir un jeune midshipman , frémissant dune joie silencieuse, le visage en l'eu, et la poitrine palpitant, recevoir quelques éloges du vétéran en présence de tous les officiers. Le jeune homme ensuite descendai-t dans la solitude de sa sombre cabine, s'appuyait la tète sur la table, et versait des larmes, en se demandant pourquoi il pleurait.

Je n'ai besoin que de rapporter une anecdote un peu burlesque pour prouver la haute vénération qu'inspirait universellement le vieux Commodore. Sur tous les vaisseaux, il se trouve toujours quelque soi-disant Stanlield, qui s'imagine avoir un prodigieux talent pour le dessin. L'artiste du Foudroyant était un aussi bon matelot qu'aucun qui ait jamais mis un biscuit sous les dents , et il était aussi habile à manier l'épissoir que le crayon, — beaucoup plus même, s'il faut dire toute la vérité : s'il n'avait pas été plus en

état cTéguilleler un étai, ou de frapper un hauban sur un cap de mouton , que de dessiner un navire, on aurait dit qu'il méritait de recevoir la cale. Mais Timothée tint avec une faiblesse qui lui était commune avec le cardinal de Richelieu. On ne pouvait flatter le cardinal en le louant comme homme d'état, quelque voisin qu'il fût de la perfection en cette qualité ; mais il se repaissait avidement de l'adulation la plus basse et la plus grossière , quand elle avait pour but de faire l'éloge de ses talents comme poète, talents qui étaient comparables à ceux de Timothée en dessin. De même celui-ci s'impatientait quand on lui disait qu'il était excellent marin , et il tournait le dos avec mépris ; mais si vous lui disiez qu'il était un grand dessinateur, vous étiez sûr de gagner son cœur pour toujours.

Un jour un espiègle de midshipman , voulant le tourmenter par esprit de malice, lui dit qu'il n'était en état de dessiner que des navires.

— Il n'y a rien que je ne sois en état de dessiner, Votre Honneur, répondit l'artiste offensé.

— Quoi ! vous pourriez dessiner un ange?

— Oui, sans doute, etje vous le prouverai.

— Je vous en défie. Le défi fut accepté.

C'était la tâche de Sysiphe que Timothée entreprenait. Son crayon produisit une foule de

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monstres et de chimères , mais tout son amourpropre, quelque prodigieux qu'il fût , ne pul lui

persuader à lui-môme qu'il s'y trouvait un seul ange. Après avoir bien des fois recommencé son ouvrage , et s'être donné des peines infinies, son crayon lit un chef-d'œuvre : c'était une sorte de traversin enveloppé dune robe de chambre, d'où sortaient des bras et des mains , des jambes et des pieds, ou du moins quelque chose qui en avait l'air , et une paire de grandes ailes à l'endroit où étaient supposées les épaules. — Mais la tète ! la tète ! c'était là la grande difficulté. Il en avait fait cinquante, et les avait effacées successivement. Il fut assez content de la tête d'une vivandière de sa connaissance , mais il savait qu'il s'en fallait de beaucoup qu'elle fut un ange , et cette tête eut le même sort (pie les autres.

Il commençait à se décourager et à se dépiter, d'autant plus que le midshipman lui demandait tous les jours des nouvelles de son ange , et qu'il n'y avait pas un seul matelot dans tout L'équipage qui ne lui lâchât quelque sarcasme. Il était prêt à perdre la tète, quand un soir qu'il se promenait sur le gaillard d'arrière pendant qu'il était de quart et qu'il s'écriait à demi-voix :

— Quelle tète donnerai-je à mon ange ? — Quelle tète lui donnerai-je ? Un vieux canonnier qui l'entendit, lui répondit :

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— Campez-lui celle de sir Hoctivos! s'il y a un homme sur la flotte qui soit un ange , c'est notre Commodore, sir Hoctivos Backysquirt.

Ce fut pour l'artiste un trait de lumière. 11 y rêva toute la nuit, et dès le lendemain matin il se mit à l'ouvrage. Le portrait du Commodore n'était pas très difficile à faire. Il ne fallait qu'un front chauve ; une grande balafre allant de la tempe à l'œil, une mouche noire sur cet œil, une queue courte et grosse , et tout le monde le reconnaîtrait. Timothée ne s'était pas trompé , le midshipman lui-même jura qu'il était très ressemblant. Cet ange fut une petite fortune pour l'artiste , car chacun voulut avoir une copie du Commodore des anges , ou de l'ange des Commodores. Mais au lieu d'une branche de palmier , il mettait toujours dans la main de son ange un grand bâton au haut duquel flottait un guidon de Commodore. Sir Octavius lui donna cinq guinécs pour un de ces dessins, et on peut le voir encore aujourd'hui suspendu dans la grande salle à manger de Trestletree-Hall dans un beau cadre de bois doré.

Enfin le capitaine Oliphant , dont la frégate formait l'avant-garde de l'escadre anglaise , fit le signal que la flotte ennemie était en vue. C'était à l'instant où le soleil se couchait, et le Commodore , s'étant assuré de la marche que

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suivaient les Français, changea quelque chose à la sienne de manière à les intercepter. Ne se souciant pas de les rencontrer pendant la nuit , il ne lit pas force de voiles. Il lit Signal à Ions les vaisseaux de son escadre de se rapprocher de lui, et lit venir tous les capitaines à bord du Foudroyant. Il leur expliqua toutes les manœuvres qu'ils devraient l'aire , presque dans tons les cas possibles , leur donna les instructions les plus claires et les plus précises, et les renvoya émerveillés de sa sagacité , de ses connaissances nautiques et de son expérience. 11 Unit par les inviter à dîner sur son bord le lendemain à six heures après midi , en leur promettant qu'ils auraient la compagnie de l'amiral français.

Pendant la nuit, les deux escadres s'approchèrent graduellement. Dans la solitude de sa cabine, sir Octavius éprouvait une sérénité d'âme tellement voisine du bonheur, qu'il en était surpris. Il aurait beaucoup désiré que son neveu Oliphant fût avec lui, mais la nature du service dont le capitaine était chargé ne le permettait pas, car sa frégate et un brick de dix-huit canons devaient surveiller les mouvements de l'ennemi.

Ayant pleine confiance en son ami Tnderdown, le Commodore n'avait que bien peu d'arrangements privés à prendre dans le cas où la

fortune de cette journée lui serait contraire. 11 écrivit une lettre pathétique à sa sœur, lady Aslell, implorant son pardon, et la priant de recevoir sa bénédiction et de ne penser à lui que comme à un frère qui lui avait été tendrement attaché. Vers dix heures, il soupa gaîment avec le capitaine Egerton , et il ordonna qu'on donnât cette nuit à tout l'équipage autant de repos que le service le permettrait, et qu'on ne gardât sur le pont que le nombre d'hommes strictement nécessaire. Presque tous les officiers et les midshipmen étaient rassemblés sur la poupe et cherchaient, à l'aide de leurs télescopes de nuit, à apercevoir l'escadre ennemie, mais ils reçurent ordre d'aller se coucher , et ils obéirent comme des écoliers qu'on gronde.

Vers une heure du matin, avant de se coucher lui-même, le Commodore alla se promener sur la galerie. Il ne concevait pas le calme et la paix qui régnaient dans son âme, et étant, comme presque tous les marins, un peu superstitieux, il y vit un présage que la journée du lendemain terminerait son existence. Jusqu'alors, la veille d'un combat naval, il avait éprouvé une joie sauvage, une soif de sang, un transport féroce, en songeant à la destruction que ses bouches de feu allaient faire pleuvoir sur les vaisseaux ennemis; maintenant, il n'envisageait la bataille que comme un triste de-

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voir dont il était obligé do s'acquitter pour le bien

de son |niv s. Il se trouvait changé, et il se félicitait do ce changement.

La lune répandait en ce moment une douce clarté qui s'étendait d'un bout de L'horizon jusqu'à l'autre. On voyait inarcher majestueusement en ligne les tours flottantes et ailées qui étaient sous les ordres d'un vieillard infirme, presque arrivé à la fin de sa carrière. Le Commodore trouvait quelque chose de sublime dans l'idée de sa faiblesse physique. Il n'avait qu'à ordonner,, et ces vastes machines avec leurs milliers d'hommes obéissaient avec zèle, activité et confiance. Mais celte idée alors ne lui inspirait pas de vanité.

Plus loin, on voyait la Bdladonnà et le brick de dix-huit canons qui marchait à sa suite, comme un page qui suit une reine. Ces deux navires étaient plus près de l'ennemi que de l'escadre dont ils faisaient partie.

On apercevait aussi les vaisseaux français marchant à petites voiles et tenant le vent. Ils semblaient former de petites ombres sur la ligne de l'horizon. Chacun de ces navires, en passant sous la lune, semblait se revêtir lout-à-coup d'une robe blanche de gloire, et ensuite ne paraissait plus qu'indistinctement dans l'ombre.

Au total, c'était une scène digne du pinceau de Stanfield, ce prince des peintres. Nous avons déjà h. i).

dit que sir Octavius, comme marin, avait sa part de superstition ; et ce moment était un de ceux où elle exerce plus d'empire sur les âmes. Le vieux Commodore repassa rapidement en esprit tous les événements de sa vie, et il arriva enfin à l'instant où il avait vu son neveu disparaître dans les gouffres de l'Océan. Il lui sembla que la lune perdait tout-à-coup son éclat, et qu'elle ne faisait plus tomber sur les vagues que des rayons pâles. Tout lui parut prendre autour de lui un aspect morne et funèbre. Il s'arrêta, et s'écria en se frappant la poitrine : — La mort de ce malheureuxjeune homme sera-t-elle donc ma condamnation?... Le ciel me punira-t-il comme un meurtrier?... Que Dieu ait pitié de moi! Un mouvement d'instinct et involontaire le fit approcher de la poupe , il se pencha sur l'eau, et il regarda les chaînes du gouvernail, comme s'il se fût attendu à y voir encore Auguste. Il aurait voulu que son esprii lui apparût, et il le demanda même au ciel.

Il désirait prier , et, ne sachant quelle forme donner à ses prières , il eut envie de faire venir son chapelain. Mais à peine le connaissait-il, et il lui répugnait de lui confier seschagrins secrets. Sir Octavius ne savait pas que toutes ses pensées, en ce moment, étaient autant de prières. Il se borna donc à faire la prière touchante du Publi-

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etàïij — Seigneur, ayez pitié de moi j car je suis un pécheur. Recommandant ensuite sa fille à la protection de Dieu, et lui demandant la guérison desa sœur qu'il croyait toujours attaquée de folie, il se jeta sur son lit tout habillé, et dormit jusqu'à la pointe du jour.

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