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CHAPITRE IX

Quand le jour parut , on vit que les deux escadres s'étaient considérablement rapprochées l'une de l'autre. La Belladonna et le brick étaient à portée de canon de l'ennemi. Les deux escadres couraient la même bordée, les Français étant à environ huit milles au vent des Anglais, et ayant en général deux ris pris à leurs voiles de hune et de perroquet , ainsi qu'à leurs basses voiles de l'avant. Il était donc à leur choix de commencer Tac-

lion quand ils le voudraient. Sir Octavius, désirant les joindre , fit signal à ses vaisseaux de larguer tous leurs ris, et de déployer toutes leurs voiles. L'amiral français ne parut pas faire attention à cette démonstration , et il continua à marcher sans doubler de vitesse. Le vent était modéré , le ciel pur et sans nuages , et tout semblait annoncer qu'il y aurait une longue journée à manœuvrer avant que le combat fût décidé.

Les affaires restèrent dans la même situation jusqu'à environ sept heures du matin. L'escadre de sir Octavius, quoique voguant à toutes voiles, avait gagné fort peu de terrain sur les Français, peut-être parce que leurs vaisseaux étaient meilleurs voiliers. Mais il survint alors un incident qui jeta de la variété sur ces heures d'attente. Le voisinage de la frégate et du brick sembla faire ombrage à l'ennemi , et le vaisseau de ligne qui était le plus près de la BeUadonna , lui lâcha une demi-douzaine de coups de canons , comme pour lui dire très civilement : Je vous prie , madame, de vous tenir à une distance plus respectueuse. Quoique cette invitation n'eût pas été faite à voix basse, la BeUadonna lit la sourde oreille. Le vaisseau amiral français fit un signal , et deux grandes frégates qui l'accompagnaient , se détachèrent de l'escadre et s'avancèrent vers la frégate anglaise et le brick. Le capitaine Oliphant attendit tranquil-

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lement que la première fût à portée du mousquet,

et il la salua alors d'une bordée qui en fit tomber tous les mâts de hune. Mais elle était encore en état de pincer le vent , et elle lâcha à son tour une bordée qui fit quelque dégât dans les manœuvres de laBelladonna. Ccpendantcomme la seconde frégate française en approchait rapidement , le vieux Commodore fil un signal pour ordonner à la Bel- (adonna et au brick de se rapprocher de son escadre.

La seconde frégate emmena à la remorque celle qui était démâtée; mais en cet état elles ne purent reprendre leur première station , et sir Octavius vit que lorsqu'il aurait gagné assez d'avance sur l'ennemi pour virer de bord , il pourrait aisément, si l'ennemi refusait encore le combat , couper une des frégates et peut-être toutes deux. Cette petite affaire fut une sorte de premier déjeuner , cjui amusa beaucoup tousles marins anglais, et qui les mit en appétit.

A huit heures , le sifflet du contre-maître annonça le véritable déjeuner , et tous les hommes de l'équipage firent ce repas gaîment et de bon appétit , quoique ce dût être le dernier d'un bon nombre d'entre eux. L'escadre avait été toute la nuit prête à livrer le combat , ce qui n'empêcha pas le Commodore, après le déjeuner , de visiter toutes les parties du vaisseau avec son premier

lieutenant > sans oublier la soute aux poudres , et le poste du chirurgien.

Je n'ai pas dessein de donner tous les détails de cette action , qui eut lieu le 45 juillet. Je me bornerai à rapporter les incidents qui font ressortir le caractère de mon héros , et à en faire connaître le résultat général.

N'ayant personne pour me contredire, je pourrais exagérer les forces des Français, et dire qu'ils étaient deux contre un. Mais sir Octavius Bacuissart s'est couvert de trop de gloire véritable , pour vouloir lui en attribuer une fausse. Je dirai donc que l'escadre qu'il allait avoir à combattre, était composée , comme la sienne , de cinq vaisseaux de ligne , et de deux navires de force inférieure. Le seul avantage qu'eussent les Français, était que leur vaisseau amiral, — car leur escadre était commandée par un amiral, — était un vaisseau à trois ponts de première classe , nommé avec raison le Magnifique-, que leurs deux frégates portaient plus de canons et avaient un équipage plus nombreux que la Belladonna, et que le cutter, dans une action de cette sorte, pouvait presque être compté pour rien.

A neuf heures du matin le Commodore monta sur les hamacs accumulés sur la poupe, et ayant pris son meilleur télescope, il examina attentivement la position de chacun des vaisseaux enne-

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mis. Le résultat do cet examen lui parut satisfaisant. II faut pourtant avouer que l'escadre française était rangée en fort bon ordre. Le vaisseau amiral au centre de la ligne , montrait ses trois rangées de dents formidables, qui semblaient attendre leur pâture ; leurs pavillons tricolores llottaient avec grâce , et il était aisé de voir que la régularité , Tordre et la résolution régnaient sur tous les bords. Dans le fait, c'étaient des vaisseaux équipés avec le plus grand soin, et montés par l'élite de la marine française; car le Directoire avait senti la nécessité de cherchera rompre la longue chaîne de victoires navales qui avaient donné un ascendant moral si décidé à la marine anglaise. Personne n'était plus en état d'y réussir que l'amiral Fresnoy, qui avait été choisi pour commander cette escadre ; mais, malgré les excellents arrangements qu'il avait pris , il avait une chance terrible contre lui ; — son adversaire était

L'escadre française continuait à tenir le vent , et voguait sous les mêmes voiles. A neuf heures et demie, le vaisseau de tête français se trouvait placé presque parallèlement au Foudroyant. Sir Octavius, descendant dans la poupe, dit au capitaine qu'il désirait haranguer l'équipage , et le pria de faire monter tout le monde en haut. A l'instant même les sifflets du contre-maître et de

sesaiaes se firent entendre, et les officiers comme les matelots accoururent de toutes parts sur le pont, avec la même activité qu'une colonie de fourmis dont le pied d'un paysan a renversé l'habitation. — J'aime quelquefois à me permettre une comparaison. — Le Commodore était au centre de ses officiers; tout le reste de l'équipage était devant lui en rangs pressés.

— Silence ! s'écria sir Octavius d'une voix forte.

Personne ne s'ingéra, comme dans nos assemblées populaires, de répéter cet ordre. Chacun resta muet, comme s'il allait entendre une voix descendant du ciel.

— Comme je désire que chacun entende le peu de mots que j'ai à vous adresser , que ceux qui sont trop loin montent sur les boute-hors.

L'exécution de cet ordre occasionna quelque bruit pendant une demi-minute, et le silence se rétablit sur-le-champ.

— Maintenant, écoutez-moi bien. Quand je suis arrivé au milieu de vous, vous avez pensé que vous aviez un commandant qui saurait maintenir le bon ordre et la discipline sur le bord. — Vous ne vous êtes pas trompés , car je déclare que je n'ai jamais vu un équipage mieux discipliné, plus ami de l'ordre , et plus exact à tous ses devoirs.

Il fut interrompu par un léger murmure d'ap-

probation , niais un seul geste de sa main rétablit le silence.

— Vous savez que je n'aime pas les applaudissements , et je suis sûr que vous ne voudrez pas faire ce qui me déplaît. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour vous obliger; maintenant c'est votre tour à m'obliger, et je sais que vous le ferez. Comparés à moi , vous êtes tous très jeunes ; peu de vous ont quarante ans ; je ne crois pas qu'il y en ait six (pii en aient cinquante , et j'en ai plus de soixante. Je suis donc en autorité sur vous, tant par la volonté de la Providence que par le choix de notre souverain, que le ciel le bénisse ! — Ici le Commodore ôta son chapeau , car depuis sa nomination il avait retrouvé toute sa loyauté. — Vous savez que j'ai usé de cette autorité en père; accordez-moi donc la même affection que si vous étiez mes enfants, et prouvez-la dans le combat qui va se livrer, et auquel le vieux marin qui est votre commandant et votre père compte bien prendre une part aussi active qu'aucun de vous. Ne déshonorez donc pas les cicatrices dont je suis couvert ; comportez-vous comme vous me verrez nie comporter. Je veux vaincre avec vous, ou mourir glorieusement au milieu de vous.

Ce discours, adressé aux hommes de l'équipage, ne plut pas tout-à-fait aux ofliciers et surtout aux midshipnien. Ils se pressèrent autour du

Commodore,, le regardèrent avec un air de reproche, et portant la main sur la poignée de leur sabre , ils semblaient lui dire : — Ne sommesnous donc pas aussi vos enfants? ne vous entourerons-nous pas , ne vous défendrons-nous pas comme un père ?

Sir Oclavius les comprit, quoique aucun d'eux n'eût prononcé un seul mot. Il ôta encore son chapeau, se tourna vers eux, et leur dit avec un air gracieux :

— Je vous remercie, messieurs.

S'adressant de nouveau à l'équipage, il ajouta :

— Il n'y a sans doute pas un de vous qui n'ait regardé ce vaisseau à trois ponts. — Il me le faut. — Il faut que vous m'aidiez à le prendre; — c'est mon ancien ami , ou plutôt mon ancien tourment. — Je l'ai reconnu; — je lui ai donné la chasse il y a quelques années presque tout autour du monde, et il m'a échappé. — Il ne faut pas qu'il m'échappe pour cette fois. Je vous répète qu'il me le faut; je ne puis m'en passer, et je vois sur vos physionomies que vous m'aiderez à m'en mettre en possession. — J'ai tout bien pesé , et mon dessein est de le prendre à l'abordage. Les côtés en sont très élevés, mais vous êtes jeunes et actifs; les sabords sont larges, et je marcherai moi-même à la tête du détachement d'abordage.,. Non, capitaine Egerton , point de re-

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montranees; c'est un point résolu, et j'ai bien réfléchi. Oue je sois vainqueur ou vaincu , il en résultera toujours beaucoup moins d'effusion de sang de part et d'autre.

Malgré le respect qu'on avait pour le vieux Commodore, un grand nombre de voix s'élevèrent en ce moment, pour demander à faire partie du détachement d'abordage, demande que ceux qui avaient été classés en partant, comme devant monter à l'abordage en cas de besoin , repoussèrent comme une usurpation de leurs droits , et une offense à leur honneur.

Sir Octavius enjoignit de nouveau le silence , et continua ainsi qu'il suit :

— Dans cette affaire d'abordage, ceux qui ont été régulièrement désignés pour ce genre d'attaque y seront employés, ainsi que les soldats de marine et leurs officiers pour les couvrir. Mais il y aura en outre un corps d'enfants perdus; c'est ce corps que je commanderai en personne, et j'ai déjà choisi ceux qui le composeront.

Cette annonce causa beaucoup de surprise , et elle redoubla quand on entendit le Commodore ordonner à M. Baldwin, commis du capitaine, de lui apporter la liste noire.

— Maintenant, reprit le Commodore , tenant de la main droite cette liste formidable , et comptant à l'aide de son crochet de fer le nombre de

noms qui y étaient inscrits, je trouve sur cette liste cinquante-trois de vous, qui ont commis des fautesplusou moins graves. — Monsieur Baldwin, prenez cette liste , et faites l'appel ; et que tous ceux qui seront appelés , se rangent en ligne sur le passe-avant.

Les noms furent appelés; les cinquante-trois hommes se rangèrent en file, et à quatre ou cinq exceptions près , on n'aurait pu voir une troupe qui eût l'air plus déterminé , et qui parût plus propre à exécuter un coup de main. Chacun d'eux avait l'air aussi joyeux qu'un homme qui va à la noce , et qui n'est pas le marié.

— C'est vous , dit sir Octavius , qui commencerez l'attaque. Je vous donne le poste d'honneur pour prouver à vos compagnons qu'en m'abstcnant de vous punir, et de vous déshonorer en vous faisant subir la peine des verges, j'ai respecté le vrai courage anglais. Je vous fournis ainsi l'occasion d'effacer la honte dont une faute couvre toujours un homme brave, mais égaré , et de montrer que mon indulgence n'a pas été mal placée; mais je ne vous admets pas tous en bloc dans la troupe de mes compagnons de gloire ; il faut d'abord que je sache quelle est la nature des fautes dont chacun de vous s'est rendu coupable. — Voyons , commençons par le premier. — Daniel

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O'Sullivan ; ivre une, deux, trois, — quatorze fois ! — Cela est trop fort, Daniel O'Sullivan.

— Ce n'est ni plus ni moins que la vérité , sir Octéviss, répondit un jeune Irlandais, vigoureux, l)ien découplé , et ayant l'air déterminé. Sur ma foi, vous m'avez brisé le cœur entièrement et toutà-fait en parlant ainsi. Accordez-moi la grande faveur de me faire fustiger, Votre Honneur. Je l'ai bien mérité. Faites-moi fustiger, j'en aurai l'esprit plus tranquille.

— Et bien , O'Sullivan , comme nous aurons bientôt forte besogne, je désire vous tranquilliser l'esprit, et je vous administrerai moi-même une punition corporelle. Approchez ! — Tenez , et ne retombez plus dans la môme faute.

Il lui donna familièrement de la main droite un petit coup sur la joue. O'Sullivan lui saisit la main et la baisa. Il recula en tressaillant, comme s'il eut craint d'avoir pris trop de liberté, et s'écria :

— Je vous demande humblement pardon, sir

Octéviss, mais à présent j'irai avec vous au

n'irions-nous pas? demanda-t-il à ses compagnons de la liste noire. Plus d'un cœur prêta silencieusement en ce moment un serment de dévouement pour la vie du vieux Commodore.

On continua ainsi l'examen de la liste noire, et l'on en retrancha cinq à six individus qui

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avaient été coupables de fautes graves et honteuses. Les autres reçurent ordre de se munir des armes usitées dans une attaque de ce genre; c'est-à-dire, un coutelas bien effilé, attaché au poignet par une lanière; — un sabre fabriqué pour frapper d'estoc et de taille, et dont la pointe peut s'enfoncer dans les côtés d'un navire pour aider à y monter à l'escalade, et une large ceinture de cuir soutenant deux pistolets.

Tandis que le Commodore les passait en revue un jeune et impudent midshipman se présenta devant lui: et ôtant son chapeau d'un air humble et contrit, il lui dit qu'il s'était enivré le soir précédent, et qu'il devait être placé sur la liste noire. Ce trait d'espièglerie et de courage plut à sir Octavius, et il lui accorda sa demande.

A l'instant même, un aide du maître pilote, qui avait vu le succès de cette ruse, s'approcha delui à son tour et lui dit que, depuis dix jours, il n'avait pas cessé un instant d'être ivre.

— Et l'êtes-vous encore à présent ?

— Non certainement, sir Octavius.

— Eh bien, je vous mettrai sur la liste noire, dans l'espoir que cela pourra vous avancer sur la liste de la marine. Mais, voyant cinq ou six individus qui s'avançaient vers lui, sans doute pour lui faire la même demande, il s'écria : Je vous préviens, messieurs, que ma liste noire est corn-

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pléte , et que personne ne peut plus y être admis , quand môme ce serait un prince du sang royal.

Jamais on ne se servit si avantageusement dune liste noire.

— J'espère, Egerton , dit le Commodore, que vous ne trouvez pas mauvais que j'usurpe un instant vos fonctions de capitaine? — Mes amis , continua-t-il , je suis moi-même à la tète de la liste noire , car j'ai aussi une grande faute à expier ; mais c'est une alïaire privée et domestique. N'importe, c'est moi qui suis votre chef. — Un de mes ancêtres poussa autrefois son cri de guerre à Azaincourt ; qu'il soit encore le notre aujourd'hui. Faites bien attention. — Au milieu de la mêlée et de l'obscurité causée par la fumée, nestroque sera le mot <le reconnaissance , et la réponse , Auguste. Que pas un pied ne recule, et que chaque bras frappe! — Cependant, mes enfants, j'ai une chose à vous demander. J'ai vu l'Amiral français. C'est un vieillard comme moi. Sa tète est couverte de cheveux blancs : s'il se rencontre sur votre chemin et qu'il ne résiste pas, ou qu'il ne résiste que faiblement, épargnez-le pour l'amour de moi. Songez que lui et moi nous sommes probablement les doyens des deux escadres. — A présent je vous ai tout dit. Quand le Foudroyant sera bord à bord avec le vaisseau amiral français, souvenez-vous du mot de reconnaissance

?iestroque, et de la réponse Auguste. — Que chacun retourne à son poste.

L'escadre anglaise avait alors gagné tant d'avance, que le vaisseau de tête de la ligne française était considérablement en arrière du Foudroyant. Le Commodore fit alors le signal à tous ses vaisseaux de virer de bord. Cette manœuvre fut exécutée, mais l'amiral français ne l'imita point, et continua à courir la même bordée , c'est-à-dire, il avança vers les Anglais. Les deux escadres s'approchèrent rapidement , et furent bientôt à portée de canon l'une de l'autre. Si elles eussent continué à voguer de la même manière un peu plus longtemps, le vieux Commodore se serait trouvé , comme il le désirait , en face de l'Amiral français; mais quand sir Oetavius en fut à demi-portée, toute la ligne française lâcha sa bordée de bâbord, et vira sur-le-champ. Pour éviter le feu de leur bordée de tribord , le Commodore vira aussi ; et alors les deux escadres voguèrent ensemble , vent arrière, et bord à bord.

Ce fut alors que commença réellement la scène de tumulte et de mort. Le retentissement des bordées continuelles d'artillerie imposait silence aux vagues et faisait taire les vents. La mort frappait sans distinction les Français et les Anglais, qui sous la route pure et azurée du firma-

ment, combattaient au milieu d'une atmosphère «paisse et obscure, créée par la fumée.

D'où verrons -nous cette scène de carnage? Nous placerons-nous sur la poupe, pour examiner (juels sont ceux qui tombent, et quelles blessures leur donnent la mort? Descendrons-nous sur le premier pont pour nous y promener dans l'obscurité au milieu des corps mutilés et des membres épars des pauvres marins? Irons-nous encore plus bas , et arrivant au poste du chirurgien , le verrons-nous avec ses aides faire dcsampulalions, et chercher à soulager l'humanité souffrante, en lui infligeant de nouvelles souffrances?

Non, nous ne ferons .rien de tout cela 5 nous n'avons pas de goût pour des scènes si horribles. Nous nous attacherons aux pas du Commodore, qui. du moment qu'il sentit l'odeur de la poudre, et qu'il vit tomber autour de lui des morts et des blessés, reprit son ancien caractère. Il ne donna plus aucun ordre qu'en jurant; il eut soif de sang et de vengeance, et il vomit des imprécations contre le vent parce qu'il avait cessé tout-àcoup, et qu'il ne pouvait se mettre en contact avec le Magnifique.

Les bordées de ce vaisseau à trois ponts étaient

terribles; et, si elles eussent été mieux pointées,

elles auraient décidé l'affaire. On aurait pu le

comparer à un volcan flottant sur la mer et vo-

missant le feu et le tonnerre. 11 était immobile, car la faible brise qui s'élevait de temps en temps, et qui mourait aussitôt, ne faisait aucune impression sur ses voiles. Sir Octavius, sur le Foudroyant, en était à peu de distance par le travers, et ceux qui devaient attaquer le vaisseau amiral à l'abordage étaient couchés sur la poupe et sur le gaillard d'arrière, prêts à commencer l'attaque, dès qu'ils en seraient assez près.

Tous les vœux appelaient le vent sur les deux escadres, car ce malheureux calme empêchait toutes les manœuvres sans empêcher de tirer des bordées , et il en résultait qu'on perdait beaucoup de monde de part et d'autre. Les manœuvres dormantes et courantes du Foudroyant avaient déjà beaucoup souffert , et ses vergues et ses mâts étaient tellement endommagés, qu'on doutait qu'ils fussent en état de soutenir leurs voiles , quand la brise tant désirée arriverait enfin. La fumée s'accumulait autour des vaisseaux, et la chaleur devenait insupportable.

Enfin, quelque pouvoir favorable, comme pour mettre fin à ce carnage prolongé, envoya du sudouest une forte risée de vent qui prit la ligne anglaise à tribord , et presque en arrière , déchira les voiles des vaisseaux dont les vergues étaient carrées, et poussa toute la fumée sur l'escadre française; sans s'inquiéter de quelques coups de

canon qui pouvaient enfiler le Foudrotftini , le

Commodore lit mettre sa barre à tribord, et, en moins de trois minutes, avec un choc terrible, il fut bord abord avec le Magnifique. La fumée était si épaisse que L'ennemi fut pris par surprise; car il n'y avait sur le second et troisième pont (pie le monde nécessaire pour servir les canons, et quelques compagnies de soldats.

Passant par les sabords, montant par-dessus les (ilets des hamacs et des haubans, les Anglais arrivèrent en foule sur le tillac du Magnifique, et se répandirent sur le gaillard d'arrière, sur le passe-avant et sur le gai] lard d'avant. La poupe était occupée par les soldats français, et , comme ils en avaient rompu les échelles en voyant arriver les Anglais, il était difficile de les en déloger, et ils pouvaient grandement incommoder ceux qui étaient placés plus bas.

Avec l'activité, et jesuis lâché d'avoir àajouter la témérité de la jeunesse, le Commodore monta abord en s'aidant des cordages, et se laissa ensuite glisser sur le gaillard d'arrière au milieu d'un groupe d'officiers qui furent très surpris de cette apparition. Sans leur laisser le temps de revenir de leur étonnement , il poussa à haute voix le cri de guerre de sa famille : — JSestroquel Et, tandis qu'il les attaquait, plus d'une voix répondit : — Auguste! Grand, robuste, avec sa longue cicatrice

sur le front, — car il avait perdu son chapeau, — sa mouche noire sur un œil , et ses joues ardentes comme du fer rouge, il frappa de terreur panique les Français qui se trouvaient devant lui; et il est probable que la manière étrange dont il était armé y contribuait aussi. Il avait \issé à sa main de fer un grand sabre à double tranchant dont il s'escrimait à peu près comme nos ancêtres maniaient autrefois leurs faulx ; de la main droite . il tenait un énorme coutelas de marine , et il attaquait ainsi des deux mains tout ce qu'il rencontrait.

Cette irruption sur le tillac du Magnifique fut si subite, que les hommes qui chargeaient les pièces d'artillerie sur le gaillard d'arrière, n'eurent pas le temps de jeter leur bâton à bourrer et leur gargousse pour prendre des piques d'abordage et d'autres armes propres à un combat corps à corps. L'un d'eux, qui venait d'éponger un canon, voyant le Commodore avancer vers lui, chercha à se défendre avec ce qu'il tenait en main, lui appliqua au milieu du visage son éponge sale attachée au bout d'un bâton, et lui en donna, avant de s'enfuir, une couple de coups sur la tête qui achevèrent de lui rendre la peau aussi noire que celle d'un ramoneur de cheminée de Londres. Dans cet état grotesque , il se fraya un chemin jusque dans la grande cabine sous la poupe ,

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et il sy trouva tète à tète avec le vieil amiral Ira lirais.

— Corbleu! morbleu! s'écria celui-ci en tirant son épée, et en poussant à sir Octavius des hottes en tierce et en quarte, ces chiens d'Anglais sont-ils donc commandés par un nègre?

— Tout doux! monsieur l'amiral, tout doux, dit le Commodore brisant en pièces d'un coup de revers de son coutelas l'épée de l'amiral.

— Peste! s'écria celui-ci; et, jetant parterre l'inutile poignée qui lui restait, il porta la main à sa ceinture pour y prendre un superbe pistolet damasquiné.

— Nestroque! s'écria-le Commodore. Et, à l'instant où le petit amiral levait le bras pour tirer à la tète désir Octavius un coup de pistolet à bout portant, qui aurait laissé la liste noire sans tète, ce bras fut relevé en l'air par un vigoureux coup de poing; la balle frappa les planches du plafond, et l'amiral, enlevé de terre, se trouva serré entre les bras d'une espèce de colosse.

— Et qu'est-ce (pie j'en ferai, sir Octéviss? En ferai-je présent aux poissons? ils n'en feront qu'une bouchée. Ne remuez pas tant, mon petit homme, tenez-vous tranquille.

— Ne lui faites aucun mal, O1 Sullivan. Il ne huit que le garder prisonnier.

— Eh bien, mon jeune homme, entrez là-dedans... Allons, allons ! pas de cérémonies.

Et, en parlant ainsi, Daniel O'Sullivan jeta l'amiral dans un grand coffre qui occupait tout le fond de la cabine sous les fenêtres de la poupe , le referma ensuite, s'assit sur le couvercle pour s'assurer qu'il n'en sortirait pas, et essuya la sueur qui lui couvrait le front. Pendant ce temps , les Anglais s'étaient mis en pleine possession du tillac; quelques Français s'étaient fait tuer ; les autres s'étaient réfugiés sous le pont.

O'Sullivan , dit le Commodore , vous étoufferez votre prisonnier; il faut lui donner de l'air. A ces mots, il sortit de la cabine , et, voyant qu'il ne restait plus d'ennemis sur le tillac, il fit fermer les écoutilles pour qu'ils ne pussent y remonter, et retourna sur le gaillard d'arrière. Ayant hélé le capitaine Egerton, qui était à bord du Foudroyant, il lui ordonna de faire feu de tous ses canons contre le premier et le second pont du Magnifique , ce qui était fort aisé, puisque les deux vaisseaux étaient bord à bord. Mais on n'en tira que quelques coups, les Français ayant fermé leurs sabords pour prouver qu'ils n'avaient pas dessein de faire résistance.

Les soldats français étaient pourtant encore en possession de la poupe , mais ils étaient divisés entre eux , et, sans se rendre, ils restaient dans

l'inaction, Les autorités navales et militaires n'agissaient pas de concert. Il leur aurait certainement été impossible de reprendre le vaisseau • niais, s'ils avaient l'ait leur devoir, ils auraient pu l'aire essuyer une grande perte aux Anglais.

Cependant la situation des affaires sur le premier et le second pont était très dangereuse. Les olïiciers français avaient été obligés de placer une forte garde aux postes de deux soutes à poudre , car un parti de désespérés voulait mettre le feu aux poudres, et faire sauter le vaisseau, les vainqueurs et les vaincus. Les choses ne pouvaient rester longtemps dans cet état.

Le pavillon français -flottait encore au haut du pic, et, quoiqu'il n'y eût plus aucun signe de résistance , on ne pouvait le baisser avant que les soldats qui étaient sur la poupe se fussent rendus de gré ou de force. Le Commodore rentra dans la cabine, où il trouva OSullivan toujours assis sur la caisse dans laquelle l'amiral était enfermé 5 mais il avait pris la précaution de lui donner de l'air en plaçant de distance en distance sous le couvercle des morceaux de bois , qui le tenaient entr'ouvcrt d'environ un pouce. L'amiral criait et se démenait avec fureur dans son étroit cachot, mais son geôlier n'y faisait aucune attention.

Ouvrant la fenêtre de la cabine, sir Oclavius héla le capitaine du Foudroyât^.

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— Egerlon, lui eria-t-il, balayez-moi la poupe du Magnifique avec quelques boisseaux de mitrailles; et ayez soin qu'on pointe les canons très haut. Mais avant de faire feu, sommez-les de se rendre — Dites à votre équipage que le vaisseau est à nous, et que l'amiral est prisonnier.

— Oui, sir Octavius, oui.

Les canons du gaillard d'arrière du Foudroyant furent chargés, pointés , et l'on somma les soldats de se rendre et de baisser le pavillon tricolore. Mais, comme ils n'étaient pas d'accord entre eux , et que la réponse se faisait attendre , un seul coup de canon fut tiré, et la mitraille établit entre eux l'unanimité d'opinion. Les soldats se jetèrent la face contre terre , les officiers déclarèrent qu'ils se rendaient, et le pavillon majestueux descendit de sa position élevée, pour ne plus flotter désormais sur le superbe vaisseau qu'il avait si longtemps et si noblement décoré.

— Maintenant, Egerton, dit sir Octavius après les avoir envoyés prisonniers à bord du Foudroyant, et avoir arboré le pavillon anglais au-dessus du pavillon français, vous feriez bien de vous éloigner un peu pour faire voir à l'ennemi que nous sommes maîtres du vaisseau amiral. Nous sommes en nombre suffisant pour le manœuvrer.

Cet ordre fut exécuté, et il produisit les meilleurs effets. Deux vaisseaux de ligne français, à qui

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le canon avait déjà envoyé assez d'arguments pour tes convaincre qu'ils devaient se rendre , baissèrent pavillon sur-le-champ. Les deux autres crurent le moment favorable pour voir quels étaient les meilleurs voiliers des vaisseaux anglais ou français, mais ils furent bientôt rejoints, ce qui était un malheur, — et pris, ce qui en fut un encore plus grand. Le capitaine Oliphant s'était déjà emparé de la frégate qu'il avait démâtée au commencement de l'action. La seconde frégate fut le seul navire de l'escadre qui parvint à s'échapper, et alla porter à Rochcfort la nouvelle que l'escadre de l'amiral Fresnoy était en route pour Portsmouth, afin de s'y radouber.

Mais nous marchons un peu trop vite. Il restait sur le premier et le second ponts du Magnifique en\ /ironies trois quarts de son équipage, et ils n'avaient encore fait aucun acte de soumission. Le capitaine Egerton envoya donc sur ses barques un renfort d'hommes au Commodore, de manière que les Français n'auraient pu songer, dans la position où ils étaient, à résister que par un trait de folie ou de désespoir.

Mais sir Octavius désirait vivement qu'ils se rendissent à l'amiable, car il lui répugnait de sacrifier encore la vie de plusieurs , peut-être d'un grand nombre de ses marins, dans un combat dont le résultat ne pouvait être douteux.

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Pendant toutes ces opérations, qui, soit dit en passant , ne prirent que très peu de temps , Daniel O'Sullivan était resté constamment assis sur le couvercle de la caisse dans laquelle était son prisonnier, avec lequel il avait eu une longue conversation , quoique aucun des deux ne comprît un seul mot de ce que disait l'autre; et tout ce que l'Anglais pouvait en conclure, c'était que le Français était dans une grande colère.

Cependant sir Octavius se rappela l'amiral français . et il ne voulut pas le laisser plus longtemps dans une position si désagréable. En entrant dans la cabine > il s'aperçut que Daniel ne put s'empêcher de rire en le voyant ; il avait remarqué le même symptôme de gaîté dans tous ceux qui le regardaient ; et il songea alors aux coups qu'il avait reçus d' un matelot françaisarmé d' une éponge destinée à nettoyer les canons.

— Que voyez-vous donc en moi , monsieur , vous et tous les autres , pour faire de semblables grimaces en me regardant ? Ai-je donc la figure si sale?

— Sale , sir Octéviss , est-ce sale que vous dites ? — Pas le moins du monde. Vous êtes le nègre le plus propre que j'aie jamais vu de ma vie. A l'exception du blanc de votre œil , — que Dieu vous le conserve ! — et des dents que vous avez dans la bouche , il n'y a pas un morceau de

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votre tableau de couronnement qui ne soit aussi noir qu'une nuit d'hiver en Irlande, quand il no

l'ait pas de lune.

— Eli bien, avec de l'eau et du savon... Mais comment va l'amiral ?

— Le petit homme qui est là-dedans? Ne l'entendez-vous pas ? C'est de la perversité ; car s'il avait un grain de bon sens , il s'y trouverait aussi bien que le cochon de sa révérence, quand il va se coucher sur la paille du ministre hérétique. — Et il parle un baragouin auquel le diable n'entendrait rien.

— Ouvrez la caisse. — Comment vous trouvezvous , monsieur l'amiral"? — Eh bien, consentezvous à vous rendre?

— Que voulez-vous dire , monsieur le nègre? Me rendre! corbleu ! Les Français meurent , mais ils ne se rendent jamais.

— Sans doute, monsieur, sans doute. Cependant tous les vaisseaux de votre escadre, à l'exception d'une frégate, ont baissé pavillon.

— Morbleu! s'écria l'amiral en frappant du pied, et en secouant les parcelles d'étoupes et les bouts de iil que son splendide uniforme avait ramassés dans la caisse; mais c'est la fortune cfe la guerre. Je suis votre prisonnier, monsieur le nègre; je ne puis plus vous combattre au nom de ma grande nation; mais j'aurai à vous deman-

der satisfaction en mon nom personnel. Corbleu l m' aVoir fait jeter dans cette caisse comme un paquet de linge sale!

— Soufre et salpêtre! de quoi vous plaignezvous, amiral? Un de vos gens ne m'a-t-il pas noirci la figure avec une éponge qui avait servi à nettoyer vos canons, et n'a-t-il pas manqué de me crever mon œil à bâbord? Est-ce ainsi qu'on doit traiter un Commodore anglais, goddam? — J'espère que ce mot-là vaut bien vos morbleu et vos corbleu.

— Quoi! vous n'êtes pas un vrai nègre? Mais non, vous avez la main blanche. — Touchez là, mon cher ami, touchez là, s'écria le vieil amiral en lui tendant la main. Comme il ne savait pas l'anglais, cette conversation avait lieu en français, que le Commodore parlait couci-couci.

Le Commodore le fit monter ensuite sur la poupe, et M. Fresnoy vit sur-le-champ que les Anglais avaient remporté une victoire complète. Il porta la main à son front, et dit en soupirant : La France est perdue pour moi pour toujours.

lis descendirent sur le pont, et levant le panneau d'une écoutille, l'amiral français cria à son équipage : Tout est perdu , mes enfants , il faut vous rendre.

Sir Octavius se trouva alors en pleine possession du Magnifique, et toutes les barques du Fou-

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Uroyaiu furent employées à y transporter Les prisonniers français. Le capitaine Egerton fut nommé commandant du vaisseau amiral français ; son premier lieutenant le remplaça comme capitaine du Foudroyant, ee qui donna lieu à plusieurs aulrrs promotions dont il est inutile déparier.

A quatre heures après midi tout était remis en ordre à bord des vaisseaux des deux escadres qui n'en formaient plus qu'une, et l'on se dirigea vers Portsniouth aussi vite que le permettaient les a\arics qu'avaient souffertes les voiles, les mats, les vergues et tous les agrès de tous les navires.

Un succès si éclatant s'achète ordinairement par un grand carnage. Cependant on perdit dans ce combat moins de monde qu'à l'ordinaire, ce qu'on doit attribuer à la manière soudaine et intrépide dont le Commodore avait pris le vaisseau amiral à l'abordage. Cependant assez d'hommes avaient péri pour faire frémir l'humanité, et par égard pour la sensibilité de nos lecteurs , nous couvrirons les morts des bannières de la victoire et des drapeaux pompeux de la gloire. — De la gloire ? — Assurément.

Un peu après cinq heures , le Commodore se mit à table avec l'amiral français , avec lequel , comme on le sait, il avait d'avance invité à dîner ses principaux officiers. Il avait eu soin de bien

se laver la figure , et il avait fait entourer sa queue d'un ruban neuf; il était cle fort bonne humeur, plein d'attention et de politesse, et il dit ce qu'il crut le plus propre à consoler son prisonnier , ce qui ne servit qu'à faire sentir encore plus vivement à celui-ci sa malheureuse situation.

Après le café, au lieu de conduire M. Fresnoy sur le pont, où la vue de ses vaisseaux sous pavillon anglais n'aurait pas été un spectacle très agréable pour lui, il lui proposa une partie de whist. L'amiral y ayant consenti, le Commodore vissa à sa main de fer une machine en acier, construite de manière à tenir les cartes, et la fortune continuant à le favoriser, il gagna tous les robs, et ce nouveau succès sembla lui faire autant de plaisir que la victoire splendide qu'il venait de remporter.

Quand on fut las déjouer, on se mit à causer, et l'amiral français parla éloquemment de la toute-puissance de la fortune, — du hasard, — des accidents. 11 dit que quelques années auparavant il avait commandé une escadre avec laquelle il avait fait presque le tour du monde; qu'une escadre anglaise, de force inférieure, lui avait donné la chasse, et qu'il était assuré qu'à cette époque la fortune le favorisait ; car, quoique chassé par une escadre ennemie, il avait fait tout ce que ses instructions lui prescrivaient, coulé à fond et cap-

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turé un grand nombre de bâtiments anglais; et il fiait sur que, s'il lui avait été permis d'attaquer celte escadre, il aurait certainement remporté la victoire, car alors son étoile avait l'ascendant. Mais il lui ("tait enjoint d'éviter tout engagement, et de se borner à nuire au commerce anglais. Et maintenant qu'il s'était mis en mer avec l'ordre formel de combattre ; qu'on lui avait éqoipé9 avec tout le soin possible, une excellente escadre; et qu'il avait des équipages composés de marins expérimentés et pleins de courage , après tout au plus une heure de combat, il s'était trouvé toutà-coup, à sa grande consternation, enfermé dans une caisse dans sa propre cabine, et n'en était sorti que pour voir tous ses vaisseaux en la possession de l'ennemi. 11 y avait certainement dans tout cela une destinée qui déjouait les meilleurs arrangements, qui se moquait de tous les calculs de la sagesse humaine, et qui défiait tous les efforts de la prudence et du courage, de la conduite et de l'expérience.

Le Commodore écouta toutes ces observations en silence, se contentant de secouer gravement la tête; ne voulant pas empêcher le vieil amiral de chercher à se consoler, aussi bien qu'il le pouvait, de l'échec qu'il venait de recevoir. Cependant il n'aimait pas à entendre attribuer entièrement au hasard et à la forluue la victoire éclatante qu'il

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venait de remporter. Il dit donc à M. Fresnoy qu'il avait certainement fait dans cette action tout ce que le meilleur commandant pouvait faire, mais qu'il lui demandait la permission de ne pas croire comme lui que , s'il eût combattu l'escadre qui lui avait donné la chasse pendant tant de mois, presque sur toutes les mers du monde, il eût remporté la victoire. Il ajouta que c'était lui qui commandait cette escadre pendant cette longue et inutile croisière, — la plus malheureuse qu'il eût faite de toute sa vie, — la seule qu'il voudrait n'avoir jamais faite.

M. Fresnoy continua à argumenter pour prouver que la fortune l'avait pris à cette époque sous sa protection spéciale. Il entra dans le détail du nombre de navires qu'il avait coulés à fond, et de la flotte de bâtiments marchands anglais qu'il avait ramenés dans le port de Cherbourg, comme le lecteur le sait déjà. — Je vous dirai même, sir Octavius , ajoula-t-il, que dans la petite escarmouche que nous eûmes avec vous en entrant dans ce port, l'avantage fut décidément pour nous, car pas un seul des boulets que vous nous envoyâtes ne porta.

Sur ma foi, amiral, je pensai alors que c'était assez de succès pour moi de pouvoir «l'éloigner d'une cote infernale contre laquelle le vent me poussait. — Oh ! la maudite nuit ! la maudite

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nuit! — Le souvenir couvre d'un sombre nuage toute la gloire de celte journée.

— Vraiment, sir Octavius! je crois pourtant n'avoir fait sauter qu'une ou deux planches de votre navire , et je n'ai fait qu'un seul prisonnier.

— Un prisonnier! — Vousm'étonnez. — Pour l'amour du ciel! qui était ce prisonnier?

— Un fort beau jeune homme : on l'a péché sous la proue de ce vaisseau à trois ponts que vous m'avez fait l'honneur de prendre à l'abordage. Mes fous crurent d'abord que c'était quelque machine infernale dirigée contre nous pour nous faire sauter en l'air; mais ils virent enfin que c'était une cage à poulets à laquelle était accroché un jeune officier de marine. La marée l'avait fait entrer dans le port, et on le prit à bord.

Pendant ce court récit , le vieux Commodore tremblait de tousses membres, et quelque robuste qu'il fut, il fut sur le point de perdre connaissance. 11 demanda un verre d'eau-de-vie, malgré la promesse qu'il avait faite à M. Underdown de ne plus en boire; mais, dans une pareille occasion, son mentor lui aurait pardonné ce manque de parole. Après avoir pris cette potion fortifiante , il saisit la main de M. Fresnoy , et la serrant avec une force qui fit faire une grimace à l'amiral , il lui

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dit d'une voix tremblante d'émotion : « Vit- il encore? »

— Autant que je puis le croire, il est vivant.

— Dieu de bonté, jeté remercie!— Maintenant, amiral , dites-moi , et en aussi peu de mots qu'il vous sera possible, si ce jeune homme a expliqué comment il se trouvait dans cette situation. — A-t-il dit qu'il avait été forcé de se jeter à la mer ? En a-t-il accusé quelqu'un ?

— Non , il s'en est accusé lui-même. 11 nous a dit que son imprudence en avait été cause; en un mot , il nous a donné à entendre qu'il était tombé dans la mer par accident.

— Noble et généreux Auguste! s'écria le Commodore à demi-voix. — Et son nom, monsieur , son nom, vous r a-t-il dit?

— Il nous a dit qu'il se nommait Astell.

— Vous a-t-il parlé de moi , — de sa famille ?

— Jamais. — C'était un sujet sur lequel il gardait un silence scrupuleux.

— Maintenant, écoutez-moi , mon cher amiral, vous m'avez rendu l'homme le plus heureux qui soit au monde. Je me fais gloire de pouvoir vous dire que je suis oncle de ce brave jeune homme. Vous m'avez causé tant de joie que je voudrais vous rendre votre vaisseau et votre escadre, à condition que nous nous battrions encore une fois pour voir qui en resterait en possession. —

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Je le ferais, parole d'honneur; —c'est le seul juremenl (|iii me soit permis. — Mais je ne le puis , \ous le savez, je ne le puis; l'ordonnance de la marine s'y oppose.

— Que ces Anglais sont étranges ! pensa M. Fresnoy.

— Mais j'ai à m'acquitter d'un devoir sacré. — E\cusez-moi quelques minutes, messieurs.

Le Commodore entra dans l'arrière-cabine pour calmer son agitation à l'aide de la prière et pour rendre au ciel des actions de grâces bien sincères. Quand il revint, il avait le front serein et il était l'image du bonheur. Il ne pouvait plus parler que de son neveu. Ses officiers voyant que sa conversation roulait sur des affaires de famille, dune nature particulière, se retirèrent l'un après l'autre par délicatesse, et le laissèrent seul avec son prisonnier.

Le vieil amiral lui dit alors qu'il s'était pris d'affection pour le jeune Asteli , et qu'il l'avait emmené avec lui dans sa croisière suivante , dans l'espoir de le déterminer à servir la cause de la liberté universelle en combattant sous le pavillon tricolore ; mais le jeune homme s'y était refusé avec une fermeté constante , avait rejeté les offres brillantes qu'il lui avait faites, et lui avait demandé pour toute grâce de le faire mettre à terre en quelque lieu (pic ce fut de l'Angleterre ou d'une de

ses colonies. L'amiral n'aurait pu y consentir sans manquer à son devoir , et à son retour de sa croisière , il avait été obligé de le remettre comme prisonnier à l'autorité publique. Il savait qu'il avait été envoyé à Verdun ; il avait appris qu'il s'était échappé de prison, aidé, à ce qu'il paraissait, par une famille ennemie du gouvernement actuel, et il ne doutait pas qu'il ne fût caché en ce moment dans quelque coin de la France.

Quelque consolants que ces détails fussent en général pour sir Octavius , il lui restait pourtant encore bien des sujets d'inquiétude. Il remercia cordialement M. Fresnoy des bontés qu'il avait eues pour son neveu , et ils se séparèrent excellents amis , vu la nouveauté de leur connaissance, et la manière bruyante dont elle avait commencé.

En moins de quarante-huit heures , la flotte jeta l'ancre à Spithead. La nation applaudit tout d' une voix àcettesplendide victoire. Pendant quelques semaines on n'entendit parler que du vieux Commodore , du brave Commodore. En un mot, il atteignit le faite de la gloire humaine, car dans tous les villages et dans toutes les villes d'Angleterre , son portrait , reconnaissable par sa cicatrice et sa mouche noire , servit d'enseigne à quelque cabaret ou à quelque auberge ; il devint le héros de plusieurs ballades , et pendant plus d'un mois il fit la fortune des chanteurs de rues.

Ces tributs spontanés sont la preuve la plus sûre d'une gloire véritable. Combien de gens ont été créés barons, vicomtes, comtes, marquis et même ducs, sans avoir assez de mérite pour figurer dans une ballade ; et, quoique quelques-uns pussent avoir mérité d'être pendus, — ils ne l'ont jamais été en ciïigic au-dessus de la porte du plus misérable cabaret à bière. — J'aurais peut-être obtenu moi-même cette distinction flatteuse , si l'on n'avait eu la bonté de me mettre en retraite il y a plus de trente ans.

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