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CHAPITRE

Le vieux Commodore fut bientôt fatigué des applaudissements et des félicitations de la cour et de la ville. Le corps municipal lui présenta , dans une boîte d'or, des lettres patentes lui oclioyant les droits, privilèges , immunités et li-

bertés de la Cité de Londres ; mais il aurait infiniment préféré le privilège et la liberté de se rendre sur-le-champ à Trestletree-Hall pour embrasser une fille qu'il aimait passionnément, et être le premier à lui annoncer qu'Auguste vivait encore. Le triomphe que préfère un héros est toujours celui qui lui est décerné dans le sein de sa famille : c'était là que sir Octavius sentirait le prix de la gloire qu'il avait acquise , et qu'il en jouirait pleinement; car c'était là qu'il la partagerait avec tout ce qu'il avait de plus cher.

Cependant , il faut que nous le laissions à Londres , se préparant à aller à la cour, en grand unif orme , et prenant tous les moyens possibles pour retrouver Auguste , et que nous nous transportions à Trestletree-Hall , pour y voir arriver miss Rosa Belmont et sa suivante , accompagnées de M. Underdown et de Pierre Drivel. Mistress Oliphant, sans connaître les tendres liens qui attachaient cette jeune personne à son fils 7 la reçut avec toute l'aifection d'une mère , et quoiqu'elle ne fût que veuve d'un épicier , avec la grâce naturelle à une femme bien née. Miss Matilde pensa que c'était la jeune personne la mieux mise qu'elle eût jamais vue , mais elle fut convaincue qu'il y avait quelque chose d'artificiel dans le coloris brillant de ses joues, et elle espéra apprendre d'elle de quels cosmétiques elle se servait.

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li&js l'effet que feutrée de miss Belmont dans le salon produisit sur la pauvre Rébecca eut quelque chose d'étrange et d'inattendu. Avec son impétuosité naturelle , elle allait se précipiter sur Rosa pour lui saisir la maiu et l'embrasser; mais la retenue naturelle et l'air de dignité un peu romanesque de miss Belmont lui imposèrent.

Elle s'arrêta tout-à-coup, et s'écria : — Commr elle est belle! jamais elle ne pourra aimer une créature aussi gauche que moi. Je m'arracherais volontiers les cheveux. Et moitié pleurant, moitié boudant, elle tourna le dos à toute la compagnie. Malgré toutes ses promesses, il ne s'était pas encore opéré en elle un très grand changement depuis le départ de son père.

— Vous arracher les cheveux! dit M. Undcrdown; ceserait dommage, car ils sontbeaux. — Ne le pensez-vous pas, miss Belmont? Vous voyez miss Rébecca Bacuissarl, fille unique de sir Octavius. Faites connaissance ensemble.

Les cheveux sont très beaux, dit Rosa, et ils couvrent la tète d'un ange. — Moi, ne pas vous aimer, ma chère! comment pouvez-vous le penser? J'ai fait je ne sais combien de milles pour vous aimer, ainsi que toutes les personnes que je suis assez heureuse pour trouver ici. Il faut que nous soyons amies intimes, et je vous apprendrai à mieux arranger cette jolie chevelure.

— Vous êtes toute bonté, toute bienveillance, miss Belmont , dit miss Matilde en lui faisant une révérence.

— Bon , bon! s'écria Rébecca , ne songez pas à mes cheveux. Vos grands yeux noirs me regarderont-ils avec amitié ? vos joues vermeilles presseront-elles les miennes? m'embrasserez -vous comme ceci, — et comme cela? Ne me mépriserezvouspas tout-à-fait?

Joignant l'action aux paroles, elle se jeta dans les bras de Rosa, l'embrassa deux fois, et fondit ensuite en larmes. A compter de ce moment, ces deux jeunes personnes, si différentes l'une de l'autre, furent unies par les liens d'une amitié inviolable.

Ce fut alors que Rébecca commença véritablement à se corriger, et elle fit des progrès rapides dans cette nouvelle carrière. Trois à quatre ans que Rosa avait de plus qu'elle, donnaient en quelque sorte à celle-ci l'autorité d'une mère; mais cette autorité se cachait si bien sous une tendresse de sœur et le dévouement d'une amie , qu'elle formait le lien le plus solide de l'union cordiale qui existait entre elles. Rébecca prit miss Belmont pour modèle en tout. Elle alla même jusqu'à chercher à imiter le style quelquefois précieux et affecté de son amie, ce qui était un ex-

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collent moyen pour corriger la trop grande simplicité du sien.

Les suites de cette amitié ne furent pas moins avantageuses pour Rosa. Elle sentit peu à peu le ridicule du style ampoulé des romans, et elle finit par s'en déshabituer. Le naturel de Rosa ouvrit en elle des sources plus pures de sensibilité ; elle se lit une idée plusjuste de la dignité morale, et les conversations de M. Underdown avec ses deux pupilles , — car, sans l'être de nom , elles l'étaient de fait, — ouvrirent les yeux de la plus âgée aux beautés de la religion, et à la sublimité des devoirs qu'elle impose , et développèrent dans la plus jeune le ger-me des idées religieuses qui y avaient été plantées avec soin dans sa jeunesse, mais que son humeur volontaire et impétueuse avait étouffés.

Il ne fallut qu'un mois à Rosa pour ne plus être qu'à demi romanesque, et devenir presque toutà-fait raisonnable ; et dans le môme espace de temps, Rébecca avait appris à rougir de la négligence qu'elle avait apportée jusqu'alors au soin de son extérieur, et à se faire une idée juste de la réserve et de la retenue qui conviennent à une jeune personne. C'était une preuve qu'elles avaient Tune et l'autre du bon sens, et je n'oserais en dire autant de beaucoup de jeunes dames de leur âge. Pendant ce môme mois, le vieux Com-

modore avait fait une croisière, livré un combat , remporté une victoire. Le capitaine Oliphant avait combattu et pris une frégate ennemie, et il lui tardait d'aller se jeter aux pieds de sa chère Rosa.

Mais où était M. Rubasore , pendant tout ce temps?

Pas bien loin ; et le génie du mal lui donnait alors beaucoup d'occupation.

Dans le commencement du mois d'août, Rosa et Rébecca se promenaient un soir dans un petit bois fort épais, servant de réserve pour le gibier. Quoiqu'il fut déjà tard , elles ne craignaient aucun danger, car cette réserve faisait partie du parc, et le parc était entouré d'une forte et haute palissade. La journée avait été très chaude; il ne tombait pas de rosée , miss Relmont n'avait pas encore perdu son goût pour le clair de lune, miss Bacuissart commençait à le partager, et les deux amies, pour qui les moments s'écoulaient rapidement quand elles étaient ensemble, prolongèrent leur promenade beaucoup plus longtemps qu'elles n'en avaient eu l'intention.

Cette soirée même, miss Belmont avait fait sa confession générale à Rébecca, et lui avait conté toute l'histoire de sa vie, sans en rien supprimer. Miss Bacuissart haïssait M. Rubasore autant qu'elle pouvait haïr, et elle fit rire son amie en lui

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raconlanl la course qu'il avait faite pour sauver sa queue, file lui fit ensuite à son tour le récit de loule sa vie, lui dit combien elle avait été gâtée , combien elle le regrettait , et combien elle était bonteuse de sa conduite passée. Elle lui parla ensuite d'Auguste, et ses yeux bleus brillèrent alors d'une flamme qui rivalisait d'éclat avec le feu de ceux de Rosa. — Son cœur trop plein d'un amour sans espoir palpita vivement. — Ses joues se couvrirent de rougeur , et déployèrent toute la majesté d'un sentiment profond, que sa compagne «'avait appris à connaître que depuis peu de temps.

— Rosa, s'écria-t-ellc,-je l'aimais môme dans mon enfance. Quand il était avec moi, il ine semblait que rien ne me manquait au monde , et j'étais complètement heureuse. — J'aime mon père; je l'aime du fond du cœur, tout colère qu'il est ; je le menais comme bon me semblait, et je croîs que je ne l'en aimaisquc mieux. Mais je n'ai jamais mené Auguste, et pourtant je l'aimais mille fois plus que mon père. — Je suis honteuse de le dire, mais c'est la vérité. — S'il vivait encore, je ne voudrais pas (pie vous le vissiez, car si vous le voyiez, Rosa, vous l'aimeriez. — Oui, vous l'aimeriez, j'en suis sûre.

— Ai-je mérité (pie vous me parliez ainsi , Rébecca ?

— Vous méritez tout ce qu'il y a de plus aimable , de plus gracieux, de plus excellent , ma chère Rosa, à l'exception d'Auguste, que personne ne peut mériter ; — pas même vous. — Mais, hélas! je parle de lui comme s'il vivait encore! je ne puis supporter mon affliction. Il faut que je redevienne le tyran de la maison : c'était une distraction, du moins.

— Ne parlez pas ainsi, Rébecca.

— Qui m'en empêchera , qui osera me contrarier? Tout ce qui m'entoure n'est-il pas à moi? Qu'ai-je besoin de tous ces talents que vous m'enseignez? Ne puis-je m'occuper du souvenir d'Auguste , sans me donner en spectacle à des fous en pinçant de la harpe? A quoi me servira la géographie, si ce n'est à me faire trouver l'endroit où on l'a noyé ? Le français, l'italien, l'allemand, me sont-ils nécessaires pour prononcer son nom? — Ne serait-il pas glorieux, Rosa, quand mon père sera mort, — vous voyez combien j'ai peu de respect filial, mais réellement , quand je songe à ce pauvre Auguste , je n'aime plus autant mon père ; — ne serait-il pas glorieux , après la mort de ce vieillard colère , de changer cette maison en un

tombeau un monument un quelque

chose avec un nom étrange. — Aidez-moi donc, Rosa.

— Un mausolée?

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— Oui. Trestletree-Hall no ferait-il pas un superbe mausolée, érigea la mémoire d'Auguste? Oui, moi Rébecca Bacuissart, j'en ferai un mausolée après la mort de mon père. Je vous dis que je le ferai. — Mais vous ne me parlez pas, Ilosa ? \ous fais -je peur? Il m'est arrivé plus d'une fois d'effrayer tout le monde. Mais après tout, je ne suis que ce qu'on m'a faite. Je serais peutêtre devenue quelque chose, si l'on n'eut pas noyé Auguste.

— Que vous dirai-je, ma chère Rébecca? je ne vous reconnais pas en ce moment, vous vous montrez à moi sous un nouveau jour. Tout ce que je puis vous dire, c'est que je vous aime beaucoup, et que... je vous crains un peu.

— Je vous dirai quelque chose, Rosa, c'est un secret, mais je ne rougis pas de l'avouer. — A quatorze ans, j'étais une femme, — une femme aimant passionnément. On m'a arraché Auguste, et je n'ai plus voulu être qu'un enfant volontaire et capricieux. — Pour l'amour d'Auguste, j'aurais étudié au point de devenir un squelette. Oui, Rosa, si Auguste vivait et qu'il le désirât, quoique vous ayez trois ans de plus que moi, je serais en état, en quelques mois, de vous égaler, de vous surpasser. Croyez- vous que ce soit de la jactance? non , je ne connais rien de plus puis-

sant que ma volonté, si ce n'est mon malheureux amour.

— Je le crois sans peine; vous savez que je ne flatte jamais; mais je dois dire que vous avez appris, en un mois, cequ'rl m'a fallu un an pour apprendre. M. Underdown , qui rit de mon humeur romanesque, est-il instruit de vos sentiments?

— Il sait que j'aimais Auguste , mais il ne connaît pas toute la force de cette passion. Comment aurais -je pu faire un pareil aveu à un homme? il me regarde encore comme un enfant, ayant toute la violence du caractère de mon père. . . Mais je ne vous ai encore rien dit de la mère... de la mère terrible d'Auguste. Le monde la croit folle; mais le fait est qu'elle n'a, comme moi, qu'un seul principe de vie, un amour impérissable pour sonfds.

Rébecca raconta alors à son amie l'histoire du départ d'Auguste, de sa mort présumée , et des cruelles visites que sa mère rendait au Commodore, n'épargnant guère son père, et donnant peut-être un peu trop d'éloges à Auguste. Cette relation tragique fît rougir Rosa d'avoir si souvent laissé émouvoir sa sensibilité par des scènes de détresse romanesque dénuées de toute vérité, et le ton simple avec lequel elle fut racontée fit

sur son cœur une impression (jui ne s'en effaça

jamais.

— Après cela, Rosa, continua rniss Racuissart, vous pouvez voir pourquoi, si Auguste eut vécu , je n'aurais jamais voulu qu'il vous vit. Je ne puis rendre un plus grand tribut à votre mérite. A présent qu'il est mort, je puis le pleurer et vivre de ma douleur ; mais je n'aurais jamais pu le voir s'attacher à une autre sans en mourir.

— Calmez-vous , ma chère Rébecca , il ne m'aurait certainement jamais préférée à vous.

— Gomment pouvez-vous, comment osez-vous parler ainsi? Il était comme vous, parfait sous tous les rapports... le plus doux comme le plus brave des êtres que Dieu ait créés. Oh ! s'il avait eu une étincelle de cette volonté ferme et déterminée qui fait partie de mon existence, il n'aurait pas souffert qu'un oncle barbare , — mon père , miss Belmont, — l'arrachât aux bras de sa mère et à la tendresse d'une cousine qui l'aimait si ardemment... Il savait tout, et il croyait ne rien savoir ; il aurait vu se réaliser en vous ces idées exaltées qu'il avait de la perfection humaine... Non, Rosa, non, il n'aurait jamais pu vous voir sans vous aimer.

— Eh bien, Rébecca, soit; il m'aurait aimée et probablement je l'aurais aimé aussi ; mais nous n'aurions eu que de l'amitié l'un pour l'autre.

Deux êtres aussi parfaits que vous voulez bien nous supposer,, ne peuvent se convenir ; ils seraient jaloux l'un de l'autre. Voilà mon cher Noll, il m'aime passionnément, j'en suis sûre ; il m'admire beaucoup, je n'en suis pas fâchée; je l'aime de tout mon cœur y quoique j'eusse préféré qu'il se nommât Alfred ou Edouard ; mais il y a un peu de tyrannie dans mon amour , car je ne l'en aime que plus, parce que je sais que je ne trouverai jamais en lui ni un rival ni un critique, ni un juge. Je l'aime pour ses qualités morales, et il m'aime parce que... qu'importe pourquoi , pourvu qu'il m'aime. Je vous le dis, Rébecca , je ne donnerais pas mon franc , mon honnête, mon brave, mon beau et un peu ignorant Olivier pour vingt Auguste.

— Vous avez un mauvais goût. Je n'ai jamais pu souffrir Olivier. 11 m'a toujours traitée en enfant. 11 me frottait les joues avec sa barbe dure, et il ne faisait que rire quand je lui appliquais un bon soufflet. Devait-il agir ainsi, quand il savait que j'avais quatorze ans, que j'étais urle femme ?

— Chut, Rébecca ! j'entends marcher dans les broussailles.

— Impossible. On sait que je ne veux pas que personne entre dans cette réserve. J'ai même défendu à tous les domestiques d'y mettre le pied

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Bans ma permission. On me connaît trop bien |K)ur me désobéir.

— J'ai pointant pris la liberté d'y entrer, dit la voix d'un homme , qui se présenta lout-a-coup devant les deux amies.

Miss Behnont poussa un grand cri, et fitquelques pas pour s'enfuir ; mais elle s'arrêta en voyant Hébecca s'avancer hardiment vers cet intrus.

— Comment avez-vous osé entrer ici ? lui demanda-t-elle.

— J'y cherche un malfaiteur , miss Bacuissart, et je vous somme , au nom du roi et comme magistrat, de ne mettre aucun obstacle à mes recherches. J'ai dans ma poche le mandat qui m'y autorise.

— C'est ce misérable Rubasore ! dit Ilébecca sans cérémonie.

— Mon odieux tuteur! s'écria Kosa.

— Miss Behnont! Est-il possible que ce soit elle? Oui. — Puis-je vous demander , miss Belmont, comment il se fait que je vous trouve ici, et pourquoi vous avez quitté Jasper-Hall sans ma permission? Où est miss Dredgely?

Cette dernière question était celle à laquelle Bosa trouva le plus facile de répondre.

— Elle esta Jasper-Hall, monsieur, et elle y attend vos ordres.

— Mais vous, vous ?

— Miss Belmont n'est plus sous votre autorité, monsieur, dit Rébecca avec fermeté; elle s'est adressée au lord chancelier pour avoir des tuteurs qui ne lui fassent point l'amour, et qui ne lui arrachent pas des promesses d'épouser quelque vieillard quinteux et sans honneur. Sa demande lui a été accordée, et elle est en ce moment, je ne dirai pas sous le toit, mais certainement sur le domaine de l'un d'eux.

— Je n'en crois pas un mot, et j'userai de mon autorité jusqu'à ce que j'en sois légalement dépouillé. — Rosa, rentrez dans votre devoir, je ne vous en dirai pas davantage en ce moment; mais je vous convaincrai facilement que je suis votre meilleur et votre seul ami. — Suivez-moi.

— Ehe n'en fera rien , s'écria Rébecca.

— Je vous dis qu'elle le fera , miss Mijaurée. Vous devriez être couchée depuis deux heures, et avoir été fouettée auparavant , si l'on vous traitait comme vous le méritez.

— Ne vous inquiétez pas de ce que dit ce vieux misérable , Rosa , courez à la maison ; appelez tout le monde ; je saurai bien le retenir ici jusqu'à ce qu'on arrive.

En parlant ainsi , elle le saisit intrépidement par l'habit , et Rosa s'enfuit en courant.

— Lâchez-moi , diablesse ! lâchez-moi , vous dis-je. — Vous me ferez oublier que vous êtes

une femmes! vous no me lâchez pas. — Me lâchezvous , oui OU non ?

— .Non ! nous resterez ici jusqu'à ce qu'il arri\e du inonde pour vous arrêter, et vous faire rendre compte de votre présence ici et de vos insultes.

— Ne vous en prenez donc qu'à vous-même. Et au afcêaie instant , le poing du lâche frappa

le beau front de Rébecca.

Elle ne tomba , ni ne s'évanouit , elle ne lâcha pas prise, et s'écria seulement :

— Ah ! si j'avais une arme ! S'il y avait près de moi quelqu'un qui put punir une insulte faite à la dernière des Bacuissart ! — Pourquoi es-tu mort , mon cher Auguste"!

Comme elle prononçait ce dernier mot , Rubasore levait le bras pour lui porter un second coup, et Paire un effort pour se mettre en liberté. Mais un coup terrible qu'il reçut sur la tète le terrassa et le fit tomber aux pieds de Rébecca , privé de toute connaissance. Un grand homme , fort mal vêtu , et ayant l'air égaré , mit dans la main de Rébecca un poignard de manufacture étrangère, et lui dit seulement le mot : Frappez ! et disparut à l'instant.

— Voyez comme un souhait inconsidéré est promptement exaucé ! dit-elle, mais ce misérable ne peut plus me faire mal ; et , Dieu soit loué!

je ne serai pas obligée de répandre son sang , quoiqu'il l'ait bien mérité.

En ce moment elle vit des lumières s'approcher , quoique le clair de la lune fût assez beau pour pouvoir en dispenser. A la grande surprise de M. Underdown , de mistriss et de miss Oliphant , — car miss Matilde s'était évanouie suivant son usage , — et de tous les domestiques , on trouva Rébecca debout , et un poignard à la main devant M. Rubasore , étendu par terre et privé de sentiment.

On le porta dans la maison ; on envoya chercher le docteur Ginningham , et il arriva avec sa canne et l'apothicaire silencieux avant que Rubasore eût recouvré l'usage de ses sens. Le coup avait été porté de tout cœur , et appliqué par une main aussi vigoureuse que libérale.

Les premiers mots qu'il prononça en revenant à lui furent :

— La louve a bon poing , mais je me vengerai de toute l'engeance.

— Silence ! s'écria le docteur ; mon malade parle. S'il dit un mot de plus, qu'on le bâillonne! Et en ce cas , mon cher Calumbo , vous lui tirerez douze autres onces de sang. — Eh bien , M. Rubasore , je vous avais bien dit que vous me passeriez un jour par les mains. — Pas un mot! pas un seul ! — Il faut que la queue parte enfin,

car il est indispensable de lui raser la têtej il peu! \ a\oii une lésion interne très dangereuse, car le coup parait avoir été terrible. — Allons, M. Calumbo , il n'y a pas de temps à perdre ; il faut qu'il ait la tète rasée , et qu'elle soit ensuite couverte d'un large vésicaloire.

— Je vous enverrai tous au diable auparavant, s'écria M. Kubasore.

— Quel discours ! c'est la frénésie qui se déclare. — Auriez-vous un gilet de force dans la maison , mon cher monsieur Underdown?

— Je crois réellement qu'il ne s'y trouve rien de cette espèce , répondit notre ami tranquille , qtii* intérieurement, n'était pas fâché de la tournure (pie prenaient les affaires.

— C'est un grand manque de prévoyance dans une maison comme celle-ci. — (le n'est pas pour vous que je dis cela, monsieur Underdown; vous parlez peu, et toujours à propos. C'est un grand mérite, monsieur, et vous m'imitez en cela. Vous et moi, nous laissons toujours à chacun son tour pour parler. Eh bien, à défaut d'un gilet de force, ordonnez à quatre de vos plus vigoureux domestiques, — des hommes ayant du nerf, — de tenir mon malade, car je vois (pie dans son délire il pourrait commettre quelque acte de violence. — Là! tenez-le bien par les bras et par les jambes. — Il a la lièvre au ceneau, je le vois. — Vous pou-

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vez ne pas être encore tout-à-fait fou, monsieur Rubasore, mais vous le deviendrez bientôt si je ne prends des mesures de précaution.

— Ils me feront perdre l'esprit, et je...

— Ne parlez pas î les malades ne doivent hasarder aucune remarque; ils doivent se borner à répondre aux questions de leur médecin. Et ici , il n'y en a aucune à faire , je vois clairement ce dont il s'agit. — Oui , ces quatre hommes nous suffiront. Mettez-y de la douceur , mais tenez-le ferme; il ne faut pas qu'il puisse remuer. Il vous donnera à chacun une couronne quand je l'aurai guéri. — John Butler, vous lui tiendrez la tête pendant l'opération. — Maintenant y-a-t-il ici quelqu'un qui sache raser ?

Pierre Drivel s'avança, et dit que si M. Rubasore voulait payer la capilalion, il le tondrait d'aussi près qu'aucun collecteur de taxes pourrait le faire.

— Ah ! nous avons ici un faiseur de calembours. Allons, mon ami, meLtez-vous à l'ouvrage. — Monsieur Calumbo , allez préparer promptement un large vésicaloire.

M. Rubasore voyant que les choses allaient en venir à des extrémités désagréables , sentit que la colère et les injures ne feraient qu'augmenter le danger. Il prit donc l'air le plus doux , et avec un sourire insinuant et d'une voix aussi faible que

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celle d'un enfant, il pria le docteur Ginningham de lui tâter le pouls une seconde lois.

Il lui ii L ensuite force compliments sur ses talents éminents dans sa profession, et dit qu'il s'é-

t;iil toujours félicité de vivre dans son voisinage , et d'être à portée de proûter au besoin de ses connaissances admirables. — Quelle cure vous aviez laite, ajouta-t-il, en la personne de la veuve Duck ! Si elle est morte après sa rechute , c'est uniquement parce qu'elle a eu recours aux conseils d'un charlatan , le docteur Philpots.

— Vous pouvez lâcher les jambes du malade , dit le docteur Ginningham ; il devient évidemment plus tranquille.

— Si vous le jugez nécessaire, docteur, je suis toute soumission. Je sais que je suis en bonnes mains. Je ne me lierais pas de même à ce Philpots.

— Docteur! il n'a de droit à ce titre qu'en vertu d'un diplôme de l'université d'Àberdcen.

— C'est ce (pie j'avais toujours pensé, monsieur Uubasore. — Rendez à monsieur la liberté des bras. Sa lièvre se calme; bien décidément, il n'y a pas eu d'ébranlement au cerveau. De ma vie je n'ai entendu personne parler plus sensément.

— Il ne sera nécessaire ni de lui raser la tète, ni d'y appliquer un vésicatoire.

— Si pourtant vous le jugiez à propos...

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— Non, vous dis-je, non. — Je vous tirerai d'affaire sans cela.

Le malade avait trouvé le moyen d'amadouer le docteur, lisse séparèrent les meilleurs amis du monde, et la queue de M. Rubasore fut encore une fois sauvée.

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