CHAPITRE XI
Le lendemain, M. Rubasore eut un compte plus difficile à régler avec M. Underdown. L'explication qui s'ensuivit, apprit au ci-devant tuteur, à sa grande consternation, que ses projets sur sa pupille avaient échoué, et qu'il était perdu de réputation.
Pour s'occuper de ses plans de vengeance contre la famille Bacuissart , il s'était caché dans les environs de la maison du Commodore, ce qui l'avait mis dans l'impossibilité de recevoir au-
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cimes nouvelles ni (Je M. Sharp, son procureur , ni de miss Dredgely > qui lui avaient écrit tous deux à sa demeure ordinaire, et à l'hôtel on il logeait ordinairement à Londres.
Jamais il ne s'était imaginé qu'on put prendre des mesures si actives pour déconcerter tous ses desseins. Il se voyait déshonoré, et oblige- de fuir la présence de tous ceux qui le connaissaient. Mais l'espoir delà vengeance le soutenait ; il avait du courage moral, une fermeté de résolution que rien ne pouvait ébranler , et , se sentant en état d'affronter le froid mépris de M. Underdown, et les regards dédaigneux des dames de la maison, il descendit le lendemain matin dans le salon, dit qu'il était assez bien pour partir , et demanda (pion lui fit venir une chaise de poste. 11 s'assit ensuite sans rien dire de plus.
— Monsieur llubasorc, lui dit M. Underdown avec le plus grand calme, quand sir Octavius et le capitaine Oliphant seront de retour ils pourront \ous demander compte de votre conduite. Quant à moi , mon devoir est clair, et la ligne en est tracée. Vous avez commis deux offenses inexcusables : vous vous êtes introduit clandestinement, après le coucher du soleil, dans unparcenclos appartenant au Commodore, et vous avez làchement cl insolemment porté la main sur sa tille.
— Latigresse frappe dur, murmura M. Rubasore entre ses dents.
— Elle vous aurait frappé à mort, que vous n'auriez eu que ce que vous méritiez. Mais il y a toujours un bras prêt à défendre les Bacuissart.
— Un nid de vipères.
— Votre déclaration que vous y cherchiez un malfaiteur , dont vous ne voulez nous donner ni le nom, ni le signalement, ne mérite aucune confiance. Nous vous aurions aidé à le chercher. Mais d'ailleurs, pourquoi vous charger vous-même de remplir les fonctions de constable ? Tout cela n'est qu'un vil subterfuge. Attendez-vous donc à recevoir, en arrivant chez vous, une sommation à comparaître devant les magistrats. — \otre réputation est perdue pour toujours. Si cette considération vous porte à quitter ces environs , tout le monde s'en réjouira , et personne plus que nous.
— Avez-vous fini ? — Avez-vous répandu tout votre venin, parasite d'une famille fière de sa bourse ? — Tout vil et tout dégradé que vous êtes, vous rougirez bientôt de vos liaisons avec elle. — Je l'abattrai dans la poussière. — Je couvrirai son nom d'opprobre et d'infamie; et cela avant peu. — Quant avons,, chatte sauvage, je vivrai assez pour planter sur votre tombe des chardons et des ronces.
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— Laissez-moi tirer les oreilles <le cette brute, s'écria Uébecca.
— Et vous , miss Ilosa , je vous ruinerai en nous faisant un procès; — je vous réduirai à la mendicité. — Vous serez abreuvée de mortifications et d'insultes. — Oui, je ferai tout cela, ou je mourrai à la peine : Dieu m'en est témoin
La chaise de poste était arrivée, et il y monta, laissant son ancienne pupille un peu décontenancée, miss Malildc dans une attaque de nerfs, mistriss Oliphant et sa fille au comble de l'indignation; M. l nderdown le regardant partir avec un air de dégoût et de mépris; et Rébecca saisissant les pincettes pour lui jeter à la tête s'il fut resté un moment de plus.
Dans le cours de la même journée M. Rubasore fut obligé d'aller faire une sotte figure devant deux magistrats, et d'y fournir un cautionnement de comparaître devant la prochaine cour d'assises pour répondre à la double plainte formée contre lui.
Comme le secret était alors inutile à ses projets, eu lieu de se cacher dans (le petites fermes isolées où sa personne était inconnue, il retourna hardiment dans sa propre maison. Là , comme personne ne venait le voir , il jouissait de toute la solitude qu'il pouvait désirer; et pour mieux réussir dans l'œuvre charitable qu'il projetait dar-
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rèter l'espion supposé dont M. Florentin lui avait imprudemment appris le nom et la retraite , il résolut de s'assurer de quelques coadjuteurs.
Il choisit pour cela deux hommes robustes et déterminés, anciens gardes-chasses , qui avaient été congédiés par inconduite , et ayant réussi à les faire recevoir dans la police de Londres, il résolut de faire avec eux les perquisitions les plus exactes sur chaque acre de terrain à vingt milles à la ronde d'Astell-House et de Trestletree-Hall. Sa haine contre la famille de notre héros ne fut nullement adoucie quand il lut le compte exagéré que lui avait rendu miss Dredgely de la manière dont miss Belmont avait été enlevée de Jasper-Hall. Elle parlait beaucoup de la résistance qu'elle avait faite, et prodiguait les injures, en termes d'élite, au capitaine Oliphant et à M. Underdown, ne dédaignant pas même de descendre jusqu'à Pierre Drivel. Elle espérait ainsi, en remplissant de haine un côté du cœur de son cousin, disposer l'autre à admettre de l'amour pour elle-même. Pour mieux l'y préparer, elle épuisa tous les termes de dévouement à ses intérêts et à sa personne que ses moyens oratoires pouvaient lui fournir. Elle y ajouta quelques remarques sur la légèreté de la conduite de miss Belmont en général, et cita toutes les expressions qu'elle se rappelait avoir été employées par Rosa,
«•i <|iii pouvaient tendre à aigrir M. Rubasore contre sa ci-devant pupille. Elles formaient un vocabulaire assez nombreux , comprenant ions les mots <p»i peuvent servir à exprimer le mépris. M. Ilubasore ne concevait pas bien tout cela; cependant il s'imagina que sa cousine avait été maltraitée aussi bien que lui-même, et que par conséquent elle devait avoir quelques sentiments en commun avec lui.
En lisant ensuite les lettres de son procureur, il y trouva la confirmation de tout ce que miss Dredgely lui avait écrit, et de grands éloges du zèle et du dévouement de celte femme prudente. Il frémit presque en voyant la somme énorme qu'il avait eue à payer pour frais de justice. M. Sharp ne lui en donnait que le total, mais il se promit bien de lui en demander les détails , article par article. Y songer en cet instant , ce n'eut été que se créer de nouveaux tourments. Il s'assit donc devant une table , et écrivit la lettre suivante à miss Dredgely :
« Ma chêne cousine,
» Je vous remercie avec toute l'énergie d'un cœur plein de reconnaissance, du zèle que vous a\ez montré pour mes intérêts; et quoique ce zèle
n'ait pu réussir à m'être utile, croyez que je ne l'en apprécie pas moins , et qu'il ne restera pas sans récompense. Vous devez sentir que, comme j'ai été si indignement privé de mon autorité légale sur miss Belmont, votre résidence future à Jasper-Hall doit être à vos frais et risques , car les curateurs actuels de miss Belmont ont droit de vous demander le paiement de votre loyer et de votre nourriture pour chaque jour que vous y resterez , et d'après leur caractère vindicatif , je ne doute pas qu'ils ne le fassent.
« Comme je vois, par les lettres de M. Sharp, que vous avez été payée de vos services j'usqu'au moment où ma pupille vous a été enlevée, vous n'avez rien à réclamer de moi. Cependant, pour vous mettre à portée de partir sur-le-champ , et en témoignage de ma satisfaction du zèle que vous avez déployé pour mes intérêts, je joins ici, avec mes prières pour votre bonheur , la moitié d'un billet de banque d'une livre, n° 17,865. L'autre moitié vous sera envoyée dans l'endroit où vous serez retirée , aussitôt que vous m'aurez écrit, port payé, pour m'accuser réception de la première. Ce n'est pas que je regarde à payer le port d'une lettre écrite par une si proche patente, mais elle pourrait arriver en mon absence , et l'ordre général chez moi est de refuser toute lettre qui n'est pas affranchie. Je crois
que vous feriez bien de vous remettre en pension chez la veuve asthmatique du marchand de tabac de sain! Barthélemi - Close, Le prix n'en est pas cher, il est probable qu'elle ne vivra pas longtemps , et en ayant des attentions pour elle, vous pouvez espérer de ne pas être oubliée dans son testament.
« Votre proposition de venir tenir ma maison ici est absurde. D'abord je ne tiens pas de maison; et ensuite votre séjour chez moi pourrait donner lieu à des propos calomnieux, contraires à ma réputation comme à la votre. Miss Rosa demeure à Trestletree-Hall avec un tas de femmes et ce rusé serpent Undcrdown. Je" suis fâché d'avoir à dire qu'elle parait en fort bonne santé, et très contente. Mais cela ne durera pas toujours, miss Rosa, c'est moi qui vous le dis.
« Vous m'excuserez de vous faire payer le port de cette lettre; mais il m'a réellement été impossible d'obtenir un contre-seing pour l'affranchir.
« Croyez-moi votre affectionné parent,
« RlJBEN Ri BASORE. »
Le présent magnifique contenu dans celle épître, en doublant le port, coûta à miss Dredgelv cinq shillings; l'envoi de la seconde moitié
du billet de banque d'une livre lui en coûterait encore autant; et enfin elle aurait à payer cinq autres shillings pour l'affranchissement des deux accusés de réception. C'était doncquinze shillings qu'elle aurait à débourser pour en recevoir vingt.
— Je savais qu'il était avare et intéressé, dit mistress Dredgely après avoir fait ses calculs , mais je ne l'aurais pas soupçonné d'une telle bassesse. — Moi quitter Jasper-IIall ! Non. Je suis sûre que miss Rosa ne m'en chassera pas. Lui penser à épouser miss Belmont ! il épousera plutôt les vers qui ont déjà faim de sa carcasse. — Le vieux ladre! me traiter ainsi, moi, sa plus proche parente après son héritier, qu'il aime à peu près autan* que la pensée de son cercueil !
Miss Dredgely était une méchante femme; mais elle ne l'était que par circonstance et non par caractère. Si la fortune l'eût mieux traitée, elle se serait montrée sous un autre jour. Elle désirait être heureuse; et elle aurait volontiers contribué au bonheur des autres. Mais elle avait été élevée dans la prospérité, ses parents avaient dissipé leur fortune, il lui restait à peine de quoi vivre, son caractère s'était aigri, et elle n'éprouvait que de la haine pour ceux de qui elle se croyait en droit d'obtenir des adoucissements à sa position, et qui ne lui en accordaient pas. Telle était la situation
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d'esprit dans laquelle elle se trouvait à L'égard de
M. Rubasore. Dans l'evcès de sa haine, elle jura de faire tout au monde pour le déterminer à l'épouser , afin de devenir son fléau tous les jours et toutes les heures; de lui faire avaler le présent insultant qu'il lui faisait, et de le lui dire ensuite, pour accélérer sa mort en lui causant un accès de rage.
Elle mit soigneusement de coté la première moitié du billet de banque, et lui écrivit ^une épitre pleine d'humilité, desoumission, de flatterie et de reconnaissance. L'appâtfut avalé par M. Rubasore. 11 se dit que miss Dredgely était la plus exemplaire des femmes ; et if regretta qu'elle ne fut pas riche, afin de lui donner la place qu'il avait destinée à Rosa dans sa niai son et dans ce que je suppose qu'il faut appeler son cœur.
Miss Dredgely ne s'était pas trompée en comptant sur la générosité de Rosa. Miss Belmont, avec le consentement de M. Underdown , lui écrivit une lettre pleine de bonté, pour lui dire qu'elle pouvait rester à Jasper -Hall aussi longtemps qu'elle le jugerait à propos, et que , jusqu'à sa majorité, elle lui ferait payer le même salaire qu'elle avait reçu de M. Rubasore, comme sa gouvernante.
Cette lettre fut un baume pour l'orgueil blessé de miss Dredgely; un antidote contre la crainte