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CHAPITRE XII

Le lendemain du jour où M. Rubasore avait fait une invasion dans le parc de Trestletree-Hall , un sombre nuage semblait couvrir le salon , et quoiqu'il se trouvât cinq dames dans la compa-

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gnie , le silence qui y régnait aurait fait honneur à une réunion de quakers.

Un mystère d'une nature désagréable rend silencieux, eonnne un événement qui étonne porte à partait On avait laissé M. Kubasore dans l'erreur OÙ il était que c'était le bras de Uébecca qui lui avait porté le coup qui l'avait terrassé, lue telle vigueur dans une jeune fille l'avait surpris, mais il l'attribuait à la vie presque masculine qu'elle avait toujours menée. Les domestiques partageaient la même erreur , mais comme , en arrivant , ils avaient vu leur jeune maîtresse debout devant Kubasore renversé , et tenant en main un poignard, ils pensaient qu'elle en avait employé la poignée pour le frapper.

M. Underdown s'était abstenu jusqu'alors de faire aucune question à Rébecca ■, car une longue expérience lui avait appris que si elle s'imaginait qu'il voulût prendre le moindre ton d'autorité sur elle , c'était s'exposer à perdre le peu d'influence qu'il avait réellement.

Le premier événement du roman de la vie — un événement qui se rattachait au Terrible , — avait complètement démontré combien peu miss Belmont était une héroïne. Pendant toute la matinée, elle avait eu des attaques successives d'un tremblement nerveux , et quand un sourire voulait pa-

raîtresur ses lèvres , il se changeait en frémissement.

Rébecca au contraire était extraordinairement calme et composée. Si elle était assise , elle avait la taille plus droite que de coutume. Si elle marchait, elle avait presque le port d'une reine. Elle n'avait pas été moins silencieuse que les autres pendant cette journée , et le peu de remarques qu'elle avait faites étaient sensées , laconiques, et faites à propos. Il était évident qu'elle exerçait son jugement sur les événements que l'imagination des autres cherchait à expliquer.

Sa tante Matilde,avec l'impatience d'un enfant, voulait savoir ce que sa nièce avait fait du poignard, et si la lame en était ensanglantée. Rébecca voulut bien la satisfaire sur ces deux points. Elle lui dit qu'elle avait mis le poignard en lieu de sûreté, et qu'autant qu'elle pouvait en juger , il n'y avait aucune marque de sang.

Mais où l'avait-elle trouvé ? Comment en étaitelle en possession? C'était ce que la bonne tante ne pouvait découvrir.

— Ayons un peu de musique, dit M. Underdown dans la soirée.

Cette proposition fut acceptée. Miss Relmont prit une guitare pour accompagner sa voix , et chanta faux. Elle jeta cet instrument avec dépit, s'assit devant le piano, et en toucha encore plus mal.

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Kébecca la regardait d'an air qui annonçait presque le mépris.

Kosa découragée quitta le piano , et alla sas seoir près de Rébecca.

— Je n'ai jamais joué si mal, lui dit-elle.

— Vous avez raison, ma chère Kosa, vous ave/ joué misérablement.

— Le piano n'est pas d'accord.

— Pardonnez-moi. Je ne veux pas que mon piano soit calomnié ainsi. C'est vous qui n'êtes pas d'accord. Je vais vous en convaincre, en jouant la première leçon que vous m'avez apprise. Comme dit mon vieux père, faites bien attention, et accusez ensuite mon piano de ne pas être d'accord, si vous l'osez.

Elle se mit au piano, et joua un air simple et facile, maisavec une touche ferme, et sans un seul ton faux ou manquant à la mesure. Toute la compagnie fut étonnée.

— J'ai justifié mon pauvre instrument, dit-elle en allant s'asseoir près de miss Belmont.

— Et vous avez prouvé en même temps que vous êtes une héroïne achevée. — Jouer avec tant de précision après avoir disputé votre vie la nuit dernière avec un scélérat!

— Pas tout-à-fait, ma chère Hosa, répondit Rébecca à voix basse; mais oseriez-vous, cette nuit, quand toute la famille sera endormie, venir faire

avec moi une nouvelle promenade dans la même réserve? Si vous me refusez, j'irai seule.

Ce projet audacieux fil' presque frémir Rosa.

Elle prononça ces mots assez haut pour que M. Underdown en entendît une partie.

— Où s'agit-il d'aller? que parlez-vous de tuer? dcinanda-t-il avec une vivacité qui ne lui était pas habituelle.

— Oh! répondit Rébecca, j'invitais seulement Rosa à venir chercher un esprit avec moi ; mais elle dit que cela la tuerait, et je rétracte mon invitation.— Croyez- vous aux esprits, mon cher monsieur Underdown ?

— Si nous avions ici le capitaine Drible, — c'était de moi qu'il parlait, mon cher lecteur , — il vous dirait positivement qu'il en a vu un. Quant à moi , je ne croirais pas voir un esprit quand même j'en verrais un aussi distinctement que je vousvois; j'aimerais mieux croireque mon système nerveux est dérangé , que mes yeux se trompent, et que mon imagination est égarée par une illusion. L'apparition d'un esprit serait un miracle. Il est contre les lois de la nature qu'un esprit puisse se revêtir des formes et des traits de l'humanité; et l'on ne peut supposer que la volonté du Tout-Puissant soit de renverser l'ordre naturel des choses qu'il a jugé à propos d'établir. Non, non, Rébecca, nul esprit ne peut nous ap-

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paraître, aoyez-én bien convaincue; touscetu qu'on croit avoir vus onl été créés par l'imagination ou la crédulité.

— J'en suis fâchée, dit Uébecca; je désirerais de tout mon cœur que nous pussions voir des esprits.

Un cri d'effroi de miss Matilde interrompit la conversation.

— Et pourquoi , ma chère enfant? demanda M. Undcrdown ; c'est un souhait fort étrange.

— Parce que je suis persuadée qu'un esprit ne peut nous apparaître que pour nous rendre service.

— Avant de décider celte question, Rébecca, il faudrait d abord connaître la nature d'un esprit, savoir à quelles lois il est assujetti, et envers qui il est responsable; c'est ce que personne ne pourra jamais nous apprendre. Cependant si les barres et les chaînes peuvent empêcher les esprits de pénétrer dans une maison, vous n'en verrez pas cette nuit, car j'ai fait doubler toutes les fermetures des portes et des croisées.

Toutes les dames le remercièrent, à l'exception de Rebccca ; cependant elle ne laissa paraître aucun signe de mécontentement. Quelques instants après elle se leva.

— Eh bien , monsieur Undcrdown , dit-elle, vous conviendrez du moins vous-même, j'espère,

que ie scepticisme le plus décidé ne peut nier que les esprits ne puissent entrer dans la région des songes. Je vais donc voir si le sommeil m'en présentera quelqu'un, et je vous souhaite à tous une bonne nuit.

— Comme Rébecca est changée! s'écria miss Matilde en ouvrant de grands yeux.

Suivant son ancien usage Rébecca alla embrasser M. Underdown avant de partir, et il profita de ce moment pour lui dire à l'oreille :

— Ma chère Becky ne me confiera-t-elle pas demain matin l'histoire du poignard?

— Je ne vous cacherai rien, car vous êtes pour moi comme un second père; mais ne vous figurez pas de grandes choses, car ce que j'ai à vous révéler n'est presque rien. — Bonsoir.

La compagnie ne tarda pas à se séparer, et chacun se retira dans son appartement.

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