II
ne put s'empêcher de rire assez haut pour être entendue.
— Ah! s'écria M. Underdown en tressaillant , ces spasmes dans le gosier sont un symptôme très fâcheux dans ce genre de maladie. Repos , silence et tranquillité absolue, voilà ce que je vous prescris avant tout. Vous avez certainement gagné cette fièvre en vous exposant imprudemment au clair de lune, au serein et à la rosée... Peutêtre notre chère Rosa a-t-elle passé quelque temps hier soir avec vous sur votre balcon , Rébecca ?
— Mon cher Horace, ayez pitié de nous!... Sauvez-nous!... Vous savez tout, s'écria Rébecca au comble de l'agitation.
— Que voulez-vous dire , miss Racuissart? répliqua Underdown d'un air grave et sévère ; je suis certain de sauver miss Relmont , si elle veut s'astreindre au repos et à la tranquillité dans la solitude de sa chambre ; mais je ne sais que ce que je vois. C'est un cas dans lequel le plus grand danger se trouve dans les conjectures... Jenny , vous pouvez descendre, mais songez bien, et dites à tout le monde que mon ordre positif est que personne ne monte par cet escalier et ne passe par ce corridor. Miss Rébecca restera près de notre chère malade, et en prendra soin.,. N'y consentez-vous pas, ma chère enfant?
— Oh ! de tout mon cœur.
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— Ayez soin aussi , Jenny , de faire monter sur-le-champ un domestique à cheval pour aller chercher le docteur Ginningham. En attendant* Rébecca, je vous enverrai une potion dont vous ferez boire un verre à la malade , quand elle se sentira altérée. Je ferai même apporter ici ma caisse à médicaments pour les avoir sous la main en cas de besoin.
Après avoir ainsi parlé , M. Underdown descendit et alla annoncer aux trois dames que miss Belmont s'étant exposée imprudemment au serein et à la rosée, sans être suffisamment couverte, était attaquée d'une lièvre violente. Il interdit toutes visites, et annonça que Rébecca avait déclaré son intention de rester constamment près de son amie,, et de lui donner tous les soins dont elle aurait besoin.
L'ordre de n'admettre personne dans la chambre de miss Belmont fut rigoureusement exécuté. Toute la maison fut convaincue que Rosa était attaquée d'une maladie très sérieuse, et le silence et la solitude régnèrent sur l'escalier et dans le corridor conduisant à la chambre de la malade et à celle de Rébecca. Bientôt le docteur Ginningham arriva avec son apothicaire silencieux, et ils s'enfermèrent, non avec la malade, mais avec M. Underdown. Après une conférence qui dura quelque temps, l'Esculape et son sup-
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pot allèrent rendre leurs devoirs aux trois dames, et le savant docteur leur dit que le cas était très dangereux, mais qu'il donnait une entière approbation au régime ordonné par M. Underdown , auquel il ajouterait seulement quelques médicaments que M. Calumbo enverrait. Il insista surtout sur la nécessité de ne laisser voir personne à la malade jusqu'à ce que la crise fût passée; lâcha quelques mots sur le danger de la contagion , et fit l'éloge du dévouement généreux de Rébecca. Il prit ensuite congé d'elles, et il donna d'amples preuves qu'il considérait le cas comme très urgent, en envoyant panier sur panier de médicaments, comme autant de détachements marchant en ordre régulier au secours d'une ville assiégée. Dès que M. Underdown eut quitté sa chambre, Rosa sauta à bas de son lit, se jeta dans les bras de son amie et se soulagea en riant de tout son cœur. Rébecca , quoiqu'elle sentît combien leur situation prêtait à rire , était trop inquiète pour partager cette gaité , et elle fut même plus d'une fois sur le point d'accuser miss Belmont d'avoir le cœur bien dur. Tandis qu'elle préparait une petite remontrance à ce sujet, Jenny,qui avait monté l'escalier sans souliers , frappa doucement à la porte. Tout rentra dans l'ordre, à l'instant, dans la chambre de la malade supposée ; Rébecca entr'ouvrit la porte; Jenny lui remit une
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petite boite en acajou qu'elle dit être une caisse de médicaments envoyée par M. Underdown, et se retira. Kosa était pressée de voir ses médicaments; Rébecca ne l'était pas moins de porter à Auguste son déjeuner. Cependant Rosa ouvrit la boîte, et pensa mourir de rire en voyant qu'il ne s'y trouvait ni médicaments , ni instruments de chirurgie, mais qu'elle contenait un assortiment complet de tout ce qui pouvait être nécessaire pour débarrasser un menton masculin de toutes ses superlluités. Les rasoirs paraissaient dans le meilleur ordre.
— Ce fut le sujet d'une nouvelle discussion pour les deux amies; niais avant qu'elles eussent pu décider si M. Underdown était instruit de tout, ou soupçonnait seulement quelque chose, miss Belmont se rappela que l'individu qui causait leur embarras et leur perplexité avait une barbe d'une longueur formidable, et elle proposa à sa compagne de faire précéder le déjeuner par cette singulière caisse de médicaments. Si M. Underdown la faisait redemander, elles diraient qu'elles l'avaient enfermée dans une armoire , et que la clef en était égarée.
Uébccca, la boite d'acajou sous son bras , et toute tremblante , alla frapper à la porte de la chambre où était Auguste.
— Dormez-vous encore?
— ÏSon , ma chère Becky. — Sommes-nous en sûreté?
— En vérité, je n'en sais trop rien, M. Underdown se conduit d'une manière si étrange! Je crois qu'il soupçonne que nous avons caché quelqu'un dans la maison. — Ètes-vous habillé?
— Oui, si l'on peut appeler mes haillons des habits.
— Eh bien, prenez ceci, et nous vous apporterons tout à l'heure de quoi déjeuner.
A ces mots, elle entr'ouvrit la porte et y passa un bras pour lui remettre la boîte d'acajou; mais Auguste, avant de la prendre , lui saisit le bras, et lui baisa la main en amant affamé, qui ne veut pas mourir d'inanition.
— Eh bien, l'avez-vous vu? lui demanda Rosa, quand elle fut de retour, le visage rouge jusqu'au front.
—Non.
— Pourquoi donc cette rougeur ?
— Il m'a baisé la main. — Je suis sûre qu'il a besoin de déjeuner. Le café est froid. — 11 faut absolument que nous ayons du feu.
— Sans aucun doute. — Le thermomètre (1) n'est qu'à 70 degrés à l'ombre.
L'apothicaire n'avait pas perdu de temps. U
(1) De Fahrenheit. (Note (ht Vràd.)
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avait déjà envoyé son premier panier de médicaments , et Jenny l'apporta en marchant sur la pointe des pieds. Rébecca entr'ouvrit la porte pour le recevoir , et Jenny ajouta que M. Underdo\>ii l'avait chargée de lui dire qu'à présent qu'elle avait les remèdes ordonnés par le doctes r, elle pouvait lui envoyer sa petite caisse à médicaments.
— Je ne serai pas plus longtemps tourmentée de cette manière, pensa Rébecca. — Dites à M. Underdown, Jenny, (pic je vais descendre un instant dans la bibliothèque pour lui parler.
Elle y trouva M. Underdown assis devant une table, paraissant enfoncé dans de profondes réflexions, et ayant devant lui une proclamation imprimée. Nul sourire n'accueillit Rébecca lorsqu'elle entra; mais il se leva cl lui présenta une chaise avec un air de politesse respectueuse qui perça le cœur de la pauvre jeune fille. Sur la table elle vit un placard surmonté des armoiries royales, et commençant par ces mots : — Attendu que, imprimés en lettres capitales.
— Vous ai-je donc olfensé en quelque chose, Horace? lui dcmanda-t-ellc les yeux humides.
— Vous , ma chère enfant! non , sans doute. Jamais je ne vous ai aimée, — estimée, — admirée, — plus qu'à présent.
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— Eh bien, embrassez-moi donc, comme vous aviez coutume de le faire.
— Soit ! mais il est temps de mettre fin à ces enfantillages. Savez-vous que depuis que miss Belmont est ici, vous êtes devenue tout-à-coup une femme? C'est tout au plus si je reconnais vos traits. Le changement est complet.
— Et ce changement vous plaît-il? demandât-elle en souriant. Mais ce sourire n'était pas animé par la gaîté; elle ne voulait que gagner quelques instants avant de se décharger le cœur du secret qui l'oppressait.
— Excessivement. Vous ressemblez beaucoup à votre feue mère , mais vous avez quelque chose de plus attrayant encore. Comme votre père sera charmé de vous voir ainsi !
— Je vous en prie, Horace, laissons tous ces propos futiles. Au nom de votre amitié pour moi et pour toute ma famille, dites-moi... savez-vous notre terrible sacret?
— Chacun a ses secrets, Becky, et ce qu'on a de mieux à faire, c'est de ne pas en parler. — Souvenez-vous des menaces de ce misérable Rubasore, et ne parlons pas de secrets. — Lisez cette proclamation.
Elle la lut en frémissant. C'était une proclamation rédigée dans l'esprit sanguinaire du bon vieux temps. Elle dénonçait un certain Jacques Lcmeu-
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nier, autrement dit le capitaine Mainspring, comme espion, comme traître, et comme meurtrier, et offrait une récompense de cent livres
sterling à quiconque le ferait placer dans une des prisons de Sa Majesté. Elle contenait son signalement, et il n'était que trop exact et trop fidèle. Elle ajoutait : que cet individu , quoique se prétendant né en France , et parlant parfaitement le français, était Anglais et sujet de Sa Majesté britannique. Elle finissait par déclarer que quiconque lui accorderait asile, secours, ou protection, serait traité comme coupable de complicité avec lui.
— Et quelle est la peine de cette complicité, comme on l'appelle? demanda Rébecca. respirant à peine.
— La mort , répondit Underdown ; et prenant un gros volume des statuts dans sa bibliothèque, il en lut quelques extraits qui glacèrent le sang dans les veines de la pauvre Rébecca.
— Vous avez bien compris ce que je viens de vous lire, continua M. Underdown; la mort et l'ignominie sont les peines prononcées par les lois contre les traîtres et leurs complices. Maintenant accordez-moi toute votre attention. De même que \otrc père, je suis porté sur la liste des juges de paix de ce royaume; celte proclamation m'a été adressée comme magistrat, et, en cette qualité,
je suis tenu, en vertu du serment que j'ai prête, de la faire exéeuter.
— Cela est trop épouvantable.
— Notre premier devoir est envers notre pays . Rébecca,, et nous devons obéir aux lois.
— Mais Horace , mon meilleur ami ; supposez que vous eussiez un frère, — un frère plus jeune, beaucoup plus jeune que vous, — et que ce fût lui qui fut désigne dans cette proclamation sanguinaire, que feriez-vous en ce cas?
— Je le ferais arrêter, si je le voyais; et il appuya sur ces derniers mots.
— Quoi ! quand même vous sauriez qu'il est innocent 2
— Oui. C'est à un jury composé de ses concitoyens, à déclarer son innocence.
— Vous êtes bien rigoureux: mais je ne vous tiens pas quitte. — S'il s'agissait de mon père, votre meilleur ami ?
— Je ne saurais qu'y faire; — je ferais la même chose. — Votre noble père, lui-même, m'ordonnerait de faire mon devoir.
— Quoi! et si c'était Auguste, — le painre Auguste?
— Que la merci de Dieu m'épargne cette éprra i e ! j'agirais de même, Rébecca . — Mais à présent, plus de suppositions, je vous en conjure.
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— Encore une. — Si c'était moi, — moi,— moimême.
— Vous supposez un cas impossible, ma chère Rébecca, répondit M. (Jnderdown, en L'embrassant sur le front. Mais vous voyez combien je suis occupé de cette proclamation, affligé de la maladie de votre amie; vous ne pouvez plus être a cruelle pour vouloir me charger du poids de vos secrets. Quand il ne s'agirait que d'une espièglerie d'écolier, ce serait plus que je ne puis supporter en ce moment. Ayez soin que personne n'entre dans la chambre de Uosa; tenez-en les jalousies fermées, trop de jour pourrait être dangereux. — Votre grande tante Jernina était une femme de très grande taille. — Pourquoi cela me vient-il à l'esprit? — Ah! je pensais que si la mode était jamais que les hommes portassent des robes et desjupons, les jeunes gens futurs de cette famille trouveraient un véritable trésor dans l'armoire de chêne noir qui est au bout de la galerie de l'ouest. — Allez rejoindre votre amie , Rébecca; mais gardez bien \os secrets; — vous m'entendez ? — Que Dieu veille sur vous, et qu'il conduise ta une heureuse fin cette cruelle maladie"?
— Et que le ciel vous bénisse mille fois, s'écria Rébecca en se jetant dans ses bras; sans vous, (pie serait devenue notre Iamille?
M. Undcrdown passa la main sur ses yeux, et quitta brusquement la bibliothèque.