‹ Le vieux commodoreChapitre 3 sur 23 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Avant de quitter les hommes qui formaient l'équipage de sa barque, le capitaine, non seulement leur avait permis d'aller passer deux ou trois heures à l'auberge de la Charrue dans le village voisin, mais leur avait même donné de l'argent pour s'y régaler. Us avaient quitté la frégate avant d'avoir dîné, et il n'aurait pas cru juste de les laisser à jeun jusqu'à leur retour à bord. Ils pro-

ûtèrent avec grand plaisir de cette permission , et ils arrivèrent à l'auberge à ['instant oii M. Rubasone venait d'en sortir. Ils se mirent à table, se firent servir du lard et des fèves, demandèrent ensuite deux pois de grog, et passèrent environ deux heures à boire et à chanter.

Au bout de ce temps, et quand il restait encore plus d'une heure de jour , un coup de canon tiré à bord de la (régate retentit sur tout le rivage. Nos marins quittèrent la table à l'instant , coururent à la fenêtre d'où l'on apercevait la mer , et virent que la frégate faisait le signal de rappel de la barge. Plus loin en mer on voyait six vaisseaux de ligne rangés majestueusement ; et sur le plus grand , un guidon de Commodore était arboré. La brise s'était levée; la frégate avait montré son numéro, et l'on y avait répondu par le signal de lever l'ancre sur-le-champ et de rejoindre l'escadre.

Un Achille aux pieds légers fut dépêché à la haie à Jaspcr-Iiall pour porter cette nouvelle au capitaine Oliphant , et ce fut une mesure aussi heureuse que prudente , car il était tellement occupé de son amour , qu'il avait oublié qu'il était capitaine de marine, et (pi' il ne songeait plus qu'il existait une frégate nommée la Belladonrm, Il partit à la hâte , et l'on ne tarda pas à le voir s'avancer vers le rivage avec miss Bclmont. Tous les marins sortirent de l'auberge à l'instant même

en criant houra ! et nous devons dire à leur éloge (jue pas un seul n'était ivre; deux ou trois avaient tout au plus la tète un peu échauffée , parce qu'elle était plus faible que celle des autres.

Le capitaine monta dans la barge, et donna surle-champ l'ordre du départ. Pendant que les douze rames frappaient l'eau , il ht galamment ses adieux à miss Belmont qui était restée sur le rivage , en saluant galamment et en baisant sa main. Suivant les lois prescrites en pareil cas , elle y répondit en agitant son mouchoir , et ce ne fut que lorsqu'elle vit la barge près de la frégate , qu'elle songea à retourner à Jasper-Hall.

Dès que le capitaine Oliphant fut à bord de la Belkulonna , il ordonna qu'on déployât toutes les voiles , pour suivre l'escadre , dont tous les vaisseaux avaient alors le bois presque à demi noyé. N'espérant pas pouvoir rejoindre ce soir son officier supérieur , dont il ne savait pas encore le nom , il fit placer des vigies , et se retira dans sa cabine dans une situation d'esprit fort peu ordinaire pour lui , car il était occupé de profondes réflexions. 11 venait , pour la première fois , de s'apercevoir qu'il lui manquait bien des choses , et celte découverte lui avait inspiré une véritable et salutaire humilité. Mais comme nous avons à nous occuper d'autre chose , nous le laisserons s extasier sur toutes les perfections de Rosa Bel-

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mont tant au physique qu'au moral , et discuter en lui-même s'il ne ferai! pas bien tic quitter le service pour trois ou quatre ans , et d'aller les passer à l'université d'Oxford ou à celle de Cambridge.

Lorsque M. Rubasore , livré à toutes les passions qui peuvent dégrader la nature humaine , fut arrivé à Londres, il se rendit chez son procureur, homme qui avait toute sa confiance, et qui , lorsqu'il était bien payé , était toujours prêt à soutenir la cause bonne ou mauvaise d'un client, à laide de tous les détours et de toutes les chicanes de la jurisprudence.

Le plan qui lui parut -le plus facile était de s'adresser à la cour de la chancellerie pour en obtenir une injonction qui mit sa pupille à l'abri des poursuites du capitaine ; de lui signifier , au domicile de son agent , une citation rédigée de manière à rendre une réponse nécessaire; et comme son absence l'empêcherait d'y répondre , de le faire mettre en prison à son retour pour désobéissance à la cour. M. Scharp donna son approbation à ce projet , et se déclara prêt à l'exécuter. Mais avant de commencer le rôle de plaideur , M. Rubasore voulut encore une fois jouer celui d'amant, et il résolut de faire un grand effort pour recouvrer le terrain qu'il avait perdu. En un mot, il se détermina à écrire une épitre , — une épitre

amoureuse. Oui ; à l'âge de quarante-huit ans, M. Rubasore alla s'asseoir dans le coin le plus obscur d'un misérable café, pour écrire une lettre d'amour à sa pupille. Le lecteur va voir comment il s'en acquitta, car j'ai une copie de cette missive importante.

« Rosa ,

« Il me semble que je suis debout sur un sable mouvant. Tandis que la tempêté gronde sur ma tête ; tandis qu'à droite et à gauche les vagues s'avancent vers moi , comme des monstres de l'océan, pour me dévorer, mes pieds, qui touchent encore à la terre, sont prêts à glisser sous moi, et je n'ai à attendre qu'un sort aussi cruel qu'il est peu mérité.

« Et c'est moi qui souffre ainsi , — moi , qui ai été assez malavisé, assez fou , pour placer tout mon bonheur en ce monde sur le banc de sable de vos principes î 0 Rosa , vous ne voudrez pas, vous ne pouvez pas me tromper ainsi ! — Ne croyez pas que je sois vieux. Les usages du monde, la voix même de la nature, proclament qu'il faut que le mari ait quelques années d'expérience de plus que sa femme. Chacun sait que la jeunesse est aveugle, et quand un aveugle entreprend d'en

conduire un autre, ils courent tous deux le risque de tomber (huis un précipice.

Mais si vous me trompez, Rosa, oh! alors je suis vieux, bien vieux, et je n'ai plus rien à faire en ce monde, que de nie préparer à en sortir. — Quand, il y a quatre ans, avec un accent d'amour et d'innocence , vous preniez à témoin la lampe d'argent de la nuit, et l'armée innombrable des astres dont le firmament est incrusté, (pie votre cœur m'appartiendrait tout entier, et qu'en temps convenable le don de votre main suivrait celui de votre cœur; quand ces vœux furent rendus encore plus solennels et plus sacrés par la promesse que nous fîmes de les couvrir d'un secret inviolable, jusqu'au moment où nous nous présenterions aux yeux du monde comme unis par des nœuds indissolubles, votre belle bouche ne prononça-telle ces vœux avec la ferveur apparente d'une sainte que pour les violer honteusement, commettre un parjure, et faire entrer le désespoir dans mon cœur trop confiant?

» Mais je veux croire, — je crois — que vous avez été égarée par les artifices d'un homme qui, — je dois vous le déclarer, — est un adepte dans l'art de la séduction. Je vous pardonne donc votre faute. Mais notre promesse solennelle, quoiqu'elle ne soit plus un secret, n'en est pas moins

obligatoire. Je n'y renoncerai jamais , — non, jamais.

» Quand votre cœur était aussi pur que l'azur transparent qui est au-dessus de vous , vous me disiez que vous m'aimiez, que j'étais votre espoir, votre bonheur ; qu'ai-je fait depuis ce temps pour vous faire changer de sentiment à mon égard? Ai-je été pour vous un tuteur dur et contrariant? Loin de vous rien refuser, n'ai-je pas toujours été au-devant de tous vos désirs? Quel tuteur, quel frère, quel père aurait pu être plus affectueux, plus tendre? Pourquoi ce changement? Est-ce parce que quelques-uns de mes cheveux sont devenus gris, ou que le temps a écrit sur ma physionomie l'histoire de trois à quatre ans de plus? Vanité des vanités! quel est le jeune homme qui voudrait être aimé d'une femme uniquement pour la beauté de sa figure?

» Ne savez-vous pas, Rosa , que, comme votre tuteur, j'ai le droit de vous faire quitter Jasper- Hall, et de vous faire passer à plusieurs centaines de milles de l'objet de votre infatuation passagère et enfantine? mais pourrais- je le faire? pourrais-je prendre une mesure qui aurait une apparence de rigueur à l'égard de ma Rosa? — Non, jamais !

» \ous n'avez pas changé. Vous êtes noble, généreuse, sensible, et par conséquent vous ne pou-

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vcz changer. Vous êtes faite pour le bonheur , et le bonheur semble fait pour vous. Partout où

vous êtes, l'existence est un printemps, et le chagrin et le malheur semblent impossibles. Cependant, malgré toutes les circonstances qui se réunissent en votre faveur, le bonheur ne peut être votre partage, ni celui de personne, s'il n'est cherché à la lueur des principes.

» Si vous éteignez cette lumière céleste dans voire cœur, et que vous cherchiez ensuite le bonheur, je vous prédis que ni la jeunesse, ni la beauté, ni la fortune ne vous la procureront : le printemps avec ses fleurs charmantes, — l'été avec ses moissons dorées , — l'automne avec ses fruits délicieux , — l'hiver avec tous ses plaisirs, tout, tout vous le refusera sur la terre. Le demanderez-vous au ciel, il ne vous l'accordera pas. Comment pourrait -il accorder le bonheur aux prières d'une femme qui aurait eu la perfidie cruelle de détruire celui de son plus ancien, de son meilleur, de son seul véritable ami, en violant une promesse solennelle et en oubliant ses principes?

» Ecrivez-moi pour me dire seulement que vos yeux se sont dessillés, et que vous voyez ce qui convient à votre honneur et à notre bonheur à tous deux ; et votre tuteur, maintenant désespéré, ira se jeter à vos pieds et se déclarer votre heureux

amant, en attendant le jour où il sera pour vous un mari tendre et indulgent.

» Jusqu'à ce que j'aie reçu votre réponse, je compterai les heures par les battements de mon cœur.

» Votre amant inquiet ,

» RUBEN RUBASORE. »

On conviendra, je crois, que cette lettre n'était pas trop mal pour un amoureux de quarantehuit ans. Quoi qu'il en soit, il la fit partir le soir même, et Rosa la reçut le lendemain. Mais après avoir donné en entier l'épître du tuteur, il est juste de citer le fragment qui nous reste de la réponse de la pupille.

« Mon honorable tuteur,

» L'indivisibilité de la pensée a été, dès les siècles les plus reculés, un sujet d'embarras pour les métaphysiciens les plus profonds; et son indestructibilité a aussi causé beaucoup de doutes parmi les savants. Mais la passion naît-elle de la pensée, s'y rattache-t-elle seulement, — ou n'a-telle rien de commun avec elle ? — opinion que je suis fortement tentée d'adopter ; c'est une question sur laquelle j'ai besoin de réfléchir se-

ricusement. Dans cet ouvrage savant sur les mystères des rose-croix , dont vous m'avez si fortenu nt recommandé la lecture, je trouve établi en principe que l'homme, — ce mot est employé ici pour désigner les deux sexes, — se divise naturellement en quatre âges, et que pendant chacun de ces âges il y a une individualisation différente. Ce principe est confirmé par Jean-Jacques Rousseau, et nous en viendrons tout à l'heure à ce qu'ont dit à ce sujet Voltaire et Diderot.

»Or, il est manifeste, d'après ces autorités, et d'autres non moins bonnes, que la jeunesse n'est pas responsable des faits de l'enfance, l'âge mûr de ceux de la jeunesse, -et la vieillesse de ceux de l'âge mûr, parce que dans le cours de ces quatre âges différents l'identité de l'individu a changé.

» Maintenant, mon respectable tuteur, remarquez comme je raisonne en logicienne. Quoiqu'aucun âge ne soit responsable des faits d'un autre, cependant, chaque âge n'en doit pas moins corriger les erreurs de celui qui l'a précédé. Car Ilobbcs établit la maxime que l'homme est un animal s'amélîorant. Maintenant tirons les conséquences. Pendant mon enfance, vous m'avez fait croire que je vous aimais, en me disant (pie vous m aimiez ; et comme vous m'avez dit (pic ceux qui s'aiment doivent faire tout ce que l'un demande à l'autre , je vous ai promis de vous épouser

quand je serais majeure, et de garder jusqu'alors le secret sur cette promesse. Or, d'après nos principes, mon respectable tuteur, il n'y avait rien de mal dans tout cela ; car je trouve beaucoup d'exemples semblables dans les romans et les autres ouvrages que vous m'avez engagée à lire. Mais, comme , depuis le temps, j'ai passé de l'enfance à la jeunesse, je désavoue les actes de l'individu qui constituait mon enfance, et je dois travailler à réparer dans ma jeunesse, autant que j'en suis capable, toutes les fautes que cette enfance a commises, et notamment cette erreur absurde qui m'a fait supposer que j'aimais un homme presque assez vieux pour être mon grand-père. Il en résulte évidemment que ma jeunesse n'est pas obligée de tenir les promesses faites par mon enfance. L'individu, qui formait mon identité quand j'étais enfant, n'avait aucun dégoût pour une figure longue, des cheveux gris de fer, et une queue frisée par le bout et ornée d'une belle rosette de ruban noir. Au contraire, cette queue faisait les délices de cet individu, car il s'amusait à la tirer, et à y suspendre sa poupée, son bilboqueL et ses autres jouets. Mais le nouvel individu , constituant aujourd'hui mon identité, n'a plus aucun goûtpour de pareils amusements. Ce goût reviendra peutêtre dans mon quatrième âge, la vieillesse. Alors, si nous ne sommes mariés ni l'un ni l'autre, il

est possible que je me décide, ou, pour parler plus philosophiquement, que l'individu qui sera alors mon identité se décide à renouveler l'engagement matrimonial dont il est question ; mais, comprenez-moi bien, jamais auparavant.

» Vous voyez, mon respectable tuteur, les peines que j'ai prises pour me pénétrer des principes que vous avez cherché à m'inculquer par les lectures (pic vous m'avez conseillées.

» A présent je vais vous parler de l'indivisibilité et de l'indestructibilité de la pensée , ce qui viendra à l'appui de mes arguments , et comme il est possible que vous n'ayez pas Voltaire sous la main, je vais vous citer d'abord- un passage du huitième volume de ses œuvres »

Quel était ce passage ? c'est ce qu'il est impossible de savoir, car ce qui précède et tout ce qui reste de cette lettre , M. Rubasore , dans un mouvement d'impatience et de colère, l'avait déchiré; et ce n'est que par un heureux hasard que la première feuille s'en est retrouvée. J'espère que ce fragment passera à la postérité avec l'histoire véritable du vieux Commodore , comme un échantillon du style de miss liosa Bel mont au commencement de son second âge.

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