CHAPITRE IV
En nous occupant des affaires d'amour de son neveu , nous avons oublié un peu trop longtemps sir Octavius Bacuissart. Il s'était rendu en toute hâte à Plymouth , avait été annoncer son arrivée à l'amiral du port , et après en avoir reçu ses instructions, s'étai t fait conduire à bord du Foudroyant et y avait arboré son guidon de Commodore.
Dès que la nouvelle de sa nomination au commandement de l'escadre était parvenue à bord de ce vaisseau , la consternation s'était répandue dans tout l'équipage. Les officiers sollicitèrent la permission de changer de vaisseau , et ne purent l'obtenir; les matelots se promirent de déserter avant de mettre à la voile , et n'en trouvèrent pas l'occasion ; et les midshipmen , pour parler figurément , se couvrirent le corps d'un sac et la tète
do cendres , c'est-à-dire qu'ils burent mélancoliquement leur grog , en calculant le degré de souffrance que le chat à neuf queues pouvait infliger à une peau jeune et délicate. Cependant , quand on vit plusieurs matelots qui avaient déjà servi sous le vieux Commodore se présenter volontairement pour être admis dans l'équipage du Foudroyant , on reprit courage, et Ton résolut de ne le juger (pie d'après les leçons de l'expérience. Le fait est que le Foudroyant était le plus beau vaisseau à deux ponts de toute la marine anglaise. Il portait plus de quatre-vingts pièces de canon, et il n'y avait pas un marin qui ne regardât comme un honneur de servir à -bord de ce navire.
Sir Octavius, en arrivant à bord, se présenta à ses officiers , salua son équipage avec un air de bonne humeur , fit une inspection complète de ce noble vaisseau, et se fit reconduire à terre , laissant après lui ample matière à réflexion. Cependant , au total , l'impression qu'il avait faite ne lui était pas défavorable.
Quelques jours après, IL Underdown vint rejoindre son ancien ami , et lui apprit que mistriss Oliphant était établie à Trestletrce-Hall,avec une de ses filles . jeune personne accomplie ; et que miss Rébecca avait solennellement promis de renoncer à ses connaissances de l'écurie , de
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prendre des leçons de différents maîtres , et de réformer ses manières.
Cette nouvelle fut très satisfaisante pour sir Octavius , mais celle de l'arrivée de M. Underdown ne le fut pas moins pour tout son équipage ; car les matelots qui avaient déjà servi sous le Commodore le représentèrent à leurs nouveaux compagnons comme un homme ayant dans un combat autant de sang-froid que de courage \ quoiqu'il n'appartînt pas au service de la marine, et comme le seul au monde qui eût assez d'influence sur sir Octavius pour calmer quelquefois les emportemens de sa colère.
Le Commodore avait alors presque entièrement recouvré la santé. Le sentiment intime qu'il allait se rendre utile à son pays , l'activité de corps et d'esprit , la tempérance qu'il se prescrivait quand il était en mer , et l'espoir d'acquérir une nouvelle gloire dans quelque combat naval , l'avaient rajeuni de plusieurs années. 11 avait pourtant des moments et des heures de cruelle angoisse , quand sa mémoire lui rappelait son neveu Auguste se jetant dans la mer pour éviter un châtiment cruel et injuste , et sa sœur , pâle et blême , arrivant comme un spectre, pour lui redemander son fils. C'est ainsi que le pécheur est puni de ses fautes, même quand il est au plus haut point de la prospérité. ™
Ll VIEUX COMMODORE. .~>3
V près avoir passé une quinzaine de jours à Ply-
nioulli , le Commodore se rendit un malin à bord du Foudroyant, avec M. Underdown, fit hisser son guidon , et fit à toute l'escadre le signal de mettre à la voile. Chaque navire qui la composait tourna sa proue pour se diriger vers le Canal Britannique, et l'escadre marcha dans le meilleur ordre. Sir Oetavius fit alors monter sur le tillac tout l'équipage , qui y fut rangé par divisions, et il le passa en revue , homme par homme. Quel effet produisit le regard pénétrant de son œil animé , c'est ce que peut nous apprendre le propos d'un matelot qui dit que le coup d'œil du Commodore lui avait traversé le crâne comme une balle, et lui avait laissé derrière la tête une douleur qui ne s'était dissipée qu'après la distribution des rations de grog.
Quoi qu'il en soit, cette revue parut avoir satisfait sir Oetavius; car , lorsqu'il fut de retour , il lit publiquement compliment au capitaine delà bonne tenue de tout son équipage.
Le capitaine Edouard Egerton, — car , pour cette fois, le Commodore avait un capitaine sur son bord, — était un homme bien né, ayant environ quarante ans, bon officier, bon marin, et peut-être un peu trop strict sur la discipline. Nous vivons tUns un monde plein de contradictions, et ainsi on ne peut avoir tort , en disant que la jus-
tice peut quelquefois être injustement administrée ; c'est-à-dire que les châtiments peuvent être infligés conformément à la lettre des lois , plutôt que d'après leur esprit.
Or, le capitaine Egerton n'entendait pas cette distinction. Il avait l'ordonnance de la marine, les instructions par écrit, et les coutumes de la marine; et tous les hommes de son équipage les connaissaient aussi bien que lui. Si donc il arrivait à quelqu'un d'eux de les violer , c'était le coupable qui attirait sur lui le châtiment, quoique ce fût le capitaine qui l'ordonnât. C'était ainsi qu'il raisonnait. Il déplorait l'aveuglement des marins anglais, se regardait comme le plus humain des hommes, et donnait de la besogne au chat à neuf queues sans miséricorde. Avec les meilleures intentions et les sentiments les plus charitables , le capitaine Egerton était un tyran encore plus cruel que ne l'avait jamais été le vieux Commodore. Cependant son équipage s'en apercevait moins , parce qu'il ne se mettait jamais en colère, et, quoiqu'il y eut presque tous les jours des punitions infligées avec la plus grande sévérité , il montrait tant de regret d'être obligé de les prononcer , et il parlait avec tant d'onction aux coupables pour leur faire sentir la faute qu'ils avaient commise et sur laquelle son devoir l'empêchait d^fermer les yeux , que les pauvres marins en concluaient
que leur capitaine était réellement ee qu'il prétendait être1, — un horûme plein de eompassion et d'humanité.
Le vieux Commodore avait sur ce sujet des idées beaucoup plus saines , mais il les oubliait quand il était en colère, et la colère avait été jusqu'alors son défaut favori. On redoutait sa sévérité à bord du Foudroyant; mais il avait une surprise en réserve pour l'équipage de ce vaisseau.
Le jour même qu'on avait mis à la voile, le capitaine, se promenant avec le Commodore sur le gaillard d'arrière, vers midi, lui dit :
— Sir Octavius , avant d'envoyer nos hommes dîner , ferons-nous monter tout le monde sur le pont pour assister aux punitions ? La liste en est nombreuse aujourd'hui.
— Faites monter tout le monde, capitaine... Voulez -vous me permettre de voir cette liste ?
Le capitaine la lui remit ; tout l'équipage se réunit sur le pont , et les coupables furent amenés sous la garde du capitaine d'armes. Suivant l'usage , les principales offenses étaient l'ivresse et la négligence à remplir quelque devoir.
Le vieux Commodore lut la liste à haute voix , et à mesure qu'il prononçait le nom d'un coupable , il le faisait placer en face de lui.
— Maintenant, mes drôles, écoutez-moi bien , dit-il ensuite, vous pouvez rendre grâce au ciel
que je sois arrivé à bord un dimanche. Faites attention que je pardonne très rarement ; mais je n'aime pas que la peine des verges soit infligée un dimanche. Je crois que cela ne serait pasagréable à l'auteur divin de notre religion , qui a été flagellé et crucifié pour l'amour de nous ; et comme je pense que remettre votre punition à demain , ce serait vous punir doublement, en vous faisant subir le tourment de l'attente, je demanderai, pour cette fois , au capitaine Egerton la permission de déchirer cette liste. — 11 regarda le capitaine , qui inclina la tête , et , mettant la liste en pièces, il en jeta les fragments dans la mer. — Mais n'oubliez pas, ajouta-t-il, que j'ai servi mon pays avant que la plupart de vous fussent nés. Je vous le dis, non pour me vanter, mais pour vous faire sentir que je connais mes devoirs, et que je sais comment vous faire remplir les vôtres. Comme je vous l'ai déjà dit, je pardonne rarement ; mais je ne cherche pas à trouver des coupables. Agissez d'après cela, mes amis; montrez-moi que vous êtes animés par le véritable esprit de marins anglais, et j'aurai pour vous l'indulgence et la bonté d'un père pour ses enfants. J'ai dessein de garder moi-même ce que vous appelez une liste noire ; j'espère que mon commandement sera terminé avant que la première page en soit remplie. A présent, allez dîner, et songez qu'une main se-
v< re est le\éc sur vous, mais qu'elle ne vous frappera qu'autant que vous l'y forcerez. —Vous voilà avertis, faites-y attention.
L'équipage fut au comble de la surprise. Un pardon si général rendait presque suspecte l'humanité qui l'accordait. Quoi qu'il en soit, un équipage plus heureux que celui du Foudroyant ne se mit pas à table pour dîner ce jour-là.
Le Commodore voulut voir par lui-même quel était l'état de la discipline sur toute son escadre. 11 alla de vaisseau en vaisseau, il examinait si les matelots entendaient bien le maniement des pièces de canon, et indiquait les arrangements à prendre en cas de combat. Eir général, il demandait à voir la liste noire , et il obtenait le pardon des coupables , ou la commutation de la peine des verges en quelque châtiment moins sévère.
Dans le court espace de trois semaines, le Commodore avait tellement étonné les officiers et les matelots par une conduite qu'ils attendaient si peu de lui, et il les avait rendus si heureux, presque en dépit d'eux-mêmes , par ses manières douces et paternelles, qu'on commença à craindre que le changement qui s'était opéré en lui fût si complet, que, lorsque l'occasion l'exigerait, il ne montrerait plus son ancienne intrépidité. — Celait une erreur que sir Octavius devait dissiper.
Son escadre voguait dans le meilleur ordre ,
pour se rendre à sa destination, quand le Commodore aperçut la Belladonna tranquillement à l'ancre, on pourrait dire sous les fenêtres de Jasper-Ilall. Cette frégate avait été attachée à son escadre à sa demande expresse, et il ne s'attendait certainement pas à la trouver dans cette situation , car il croyait son neveu fort occupé à surveiller tous les navires qui entraient dans le canal Britannique, ou qui en sortaient. 11 aurait été moins surpris s'il avait su combien les haubans et les étais des mâts majeurs avaient besoin d'être palanqués et ridés.
Pendant toute la nuit, le capitaine Oliphant fit force de voiles pour rejoindre l'escadre. A huit heures du matin, il était sous le vent du Commodore, qui lui fit signal de venir à bord. Il fit mettre son gig en mer , fut bientôt bord à bord du Foudroyant, monta lestement sur le tillac, et resta immobile en voyant sur le gaillard d'arrière sir Octavius. — Par tout ce qu'il y a de laid dans le monde , s'écria-t-il tout bas, c'est mon vieil oncle.
Il s'avança pourtant, pendant que le vieux Commodore fixait sur lui son œil noir armé de sévérité, debout devant son neveu , ferme sur ses jambes ,• et n'ayant pas le plus léger symptôme de goutte.
Olivier Oliphant ôta son chapeau, et jamais on ne le vit, ni auparavant, ni depuis ce temps, faire un salut plus respectueux que celui qu'il adressa
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alors à son vieil oncle.
— L'orage va éclater , pcnsa-t-il. Et ceux qui 1rs voyaient, se disaient tout bas :
— Le vieux Commodore va redevenir ce qu'il était autrefois.
— Eh bien? — Ces deux monosyllabes furent le seul salut qu'il obtint de son commandant en chef.
— Eh bien, me voilà, répondit le neveu avec un ton d'aisance; car il avait déjà eu le temps de se remettre de sa surprise, et il avança la main pour serrer celle de son oncle. Le Commodore lui tendit sa main de fer; Oliphant la saisit, — serra fortement le crochet qui la terminait, et le lâcha comme s'il eut été de fer rouge.
— J'espère que je ne vous ai pas offensé , sir Oclavius ?
— Approchez ! lui répondit son oncle , en jetant le grappin sur le collet de son habit , et en le tirant à lui ; pourquoi n'étiez-vous pas hier à votre poste et surtout en ce moment de crise ?
— Si la mer était devenue houleuse , sir Oclavius, nous aurions couru le risque de perdre nos mats majeurs , et il était nécessaire d'en palan(|uer et rider les étais , ainsi que les haubans.
— Hum! dit le Commodorequi continuait àl'entrainer vers sa cabine pour que les officiers ne pussent entendre leur conversation ; les étais, —
les haubans, — hum! — mauvaise excuse. Vous étiez en chasse d'une fille ou d'une femme , jeune chien que vous êtes; et c'est ce qui ne peut convenir ni à votre officier commandant , ni au service de Sa Majesté : vous le savez comme moi. — Mais à présent que nous voici dans ma cabine , fermez-en la porte , et qu'il ne soit plus question d'étaisnide haubans. Dites-moi la vérité.
Mais le capitaine Oliphant avait tant de choses à dire , et craignait tellement que ces choses ne fussent pas du goût de son oncle , qu'il ne savait par où commencer.
— Vous ne me dites rien ? Vous avez raison , car je sais tout. Nous avons à bord de bons télescopes , et quoique vous ne pussiez nous voir , nous avons vu très distinctement, près de cette grande maison , une dame en robe blanche donnant le bras à un homme portant un chapeau à cornes galonné en or. Je vous dirai donc que vous avez commis une forte indiscrétion. Le capitaine Egerlon ne serait pas fâché d'avoir le commandement de votre frégate ; et , croyez-en ma parole , on a fait hier soir bien des remarques qui n'étaient pas à votre avantage. Maintenant , faites-y attention, Noll ; il faut que je vous fasse une réprimande. — Vous allez déjeuner avec moi , et ensuite nous aurons un entretien particulier. — Sonnez , s'il vous plaît. - Underdown est ici.
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— Je serai très charmé de le voir.
— Mes compliments au capitaine Egerton et à tous les officiers du quart du matin , dît le Commodore à son domestique , et dites-leur que je les invite à me faire le plaisir de déjeuner avec moi. — Ah ! voici Underdown , avec un air aussi grave qu'un homme qui va se marier.
La rencontre entre le capitaine Oliphant et Horace Underdown fut très cordiale , et ils allèrent se promener sur la poupe pendant que les officiers invités par le Commodore se rassemblèrent dans la cabine.
Quand ils furent tous arrivés , on se mit à table, et quelques instants après le Commodore dit : Capitaine Egerton , j'étais ce matin un peu mécontent du capitaine Oliphant, mais il m'a expliqué de la manière la plus satisfaisante le motif très important qui l'a obligé à rester à l'ancre une grande partie de la journée d'hier. C'est une affaire qui , par sa nature , doit rester secrète; tout ce que je puis dire , c'est que celui qui en était chargé a ouvert une négociation qui peut avoir de grands résultats.
— Une mission secrète n'est souvent qu'une manœuvre d'espionnage, dit le capitaine Egerton. De la poudre et des boulets , cela me convient mieux. — Et quelle sorte d'homme est ce personnage , chargé d'une mission clandestine, ca-
pitaine Oliphant? L'avez-vous encore à bord?
— Je ne puis dire qu'il soit à bord de ma frégate en ce moment , mais je crois qu'il ne tardera pas à y être. Je dois ajouter que ce personnage qu'il vous plaît de désigner comme chargé d'une mission clandestine, est un homme fort honnête, et que je ne suis pas disposé à entendre plaisanter à ses dépens.
— Non , non , dit un des lieutenants ; il peut avoir à jouer un rôle dont il est honteux lui-même; mais quand c'est pour le bien du pays , ce motif couvre la honte. — Et quelle est sa situation dans le monde ?
— Il est marin , répondit le Commodore , et il donne une attention particulière aux étais et aux haubans. — Mais n'en parlons pas davantage, messieurs. Les secrets du gouvernement... Vous savez... C'en est assez.
Oliphant ne pouvait revenir de son étonnement. Au moment où il était monté à bord du Foudroyant, il était convaincu que son oncle souffrant de la goutte et d'une complication d'autres maladies, était à Trestletree-Hall, et y faisait par son humeur colère et bourrue le tourment de tout ce qui l'entourait , et il le trouvait commandant une escadre, en aussi bonne santé qu'en bonne humeur, et couvrant les indiscrétions de son neveu sous le voile de la plaisante-
rie. Il bénissait le ciel d'un changement si heureux, quoiqu'il doutât qu'il fût durable,
Quand le déjeuner fut terminé , la compagnie se sépara, et sir Oetavius, M. Lnderdown et le capitaine Oliphant se retirèrent dans l'arrière-cabine, afin que leur conférence fût moins exposée aux interruptions.
Ils s'assirent, et la physionomie de sir Oetavius prit un air de gravité selennelle; il commença la conversation par prier son neveu de lui donner toute son attention.
— Jusqu'à présent, Olivier, continua-t-il, vous n'avez pas montré un grand désir de cultiver mon amitié. C'était ma faute, j'en conviens; mais si vous persistez désormais dans la même conduite, ce sera la vôtre.
Oliphant ouvrit la bouche pour lui répondre.
— Ne m'interrompez pas, Olivier. — A mon age , il est naturel qu'on songe à ceux qu'on doit laisser dans le monde après soi ; grâce aux soins de mon digne ami Underdown, malgré mon insouciance naturelle, et en dépit de l'horreur que j'ai pour les affaires de toute espèce, mes domaines se sont considérablement améliorés, et mon revenu est plus que doublé. Après ma mort, qui jouira de tout cela, Noll ? Qui en jouira, à présent que le pauvre Auguste est dans le ciel? Cet événement terrible , après m'a voir occa-
sionné un accès d'apathie qui a fait de moi une brute pendant plusieurs années, m'a enfin ouvert les yeux, et m'a fait voir combien ma vie avait été inutile, puisque je n'avais vécu que pour moi. Vous paraissez surpris de m'entendre parler ainsi, moi qui n'étais fameux que par mon égoïsme et ma tyrannie. Mais comme le mal qui existait en moi a causé tant de malheurs et de chagrins à tous ceux qui m'étaient attachés, je veux faire en sorte que le peu de bien qui s'y trouve contribue à leur bonheur. Je ne puis peut-être réformer mes manières , mais je puis réformer ma conduite.
— Vos manières, mon oncle ! vous n'avez rien à y réformer. Jamais je ne vous ai entendu parler si noblement que vous le faites en ce moment.
— Votre compliment est un reproche amer, mon neveu; mais n'importe, je l'ai mérité. — Eh bien ! Noll, après cet engagement, — car il faut que nous en ayons un, — je désire que vous quittiez le service.
— Que je quitte le service, Commodore ! Mon honneur
— Ecoutez notre ami, dit M. Underdown; il a ses raisons pour vous parler ainsi.
— Oui, que vous quittiez le service, que vous veniez vivre près de moi, et que vous tâchiez d'aimer ma Becky et de vous en faire aimer. —
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Mais que vous l'épousiez ou non , Noll, Undcrdown vous dira que j'ai déjà pris des mesures pour (pic vous n'ayez à porter envie à personne pour sa fortune.
— Que le ciel vienne à mon aide ! s'écria le jeune officier vivement ému. Mon oncle, donnezmoi la main que vous m'avez refusée quand je suis arrivé à bord. Combien je me suis mépris sur votre noble caractère ! Mais je suis un navire masqué, — amarré par des chaînes de fer, — hors d'état de brasser au vent. 0 mon oncle, pourquoi ne vous ai-je pas mieux connu auparavant ?
— Connaissez-moi à présent, et aimez-moi autant qu'il vous sera possible. Votre chaleur me plaît , Noll. Quant à Bccky, je ne puis vous dire, nul homme, nul ange ne peut vous dire combien j'aime cette petite drôlessc. — Elle a ses défauts, mais je crois que je ne l'en aime que mieux. — J'aime son humeur pétulante, volontaire, audacieuse. — N'est-elle pas belle, Olivier ?
— Elle est charmante.
— Et elle a le cœur si noble, si généreux î
— Elle est tout ce que vous dites, Commodore, dit M. Underdown en souriant; vous n'avez pu réussir à la gâter tout-à-fait.
— Ni vous, à la rendre tout-à-fait parfaite , Horace. —Ah! je vous ferme le bec, pour celle
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fois. Eh bien ! Olivier, croyez-vous que vous pourrez l'aimer.
— Je... je l'aime déjà, mon oncle; je l'ai toujours aimée.
— A merveille. — Et quand nous en aurons fait une dame, pourrez-vous encore l'aimer et l'épouser? Réfléchissez avant de me répondre; car tout mon bonheur et celui de Rébecca en dépendent.
— Ne dites pas tout , mon oncle , ne dites pas tout, je vous en supplie; si vous m'aviez parléainsi il y a seulement un mois , je me serais jeté à vos genoux pour vous remercier de toutes vos bontés ; car Rébecca est charmante,, aimable, et je lui crois les meilleures qualités; — mais à présent mon cœur ne m'appartient plus.
Le vieux Commodore tomba appuyé sur le dossier de sa chaise, et murmura à demi-voix : -^Auguste! Auguste! vous êtes complètement vengé. — Combien de fois vous l'avez été!
Cette remarque n'est pas chrétienne , Commodore, dit M. Underdown. Auguste est maintenant aux pieds du trône de Dieu, et il ne peut en émaner rien d'aussi méprisable qu'un esprit de vengeance. Agissez d'après vos principes actuels , et vous passerez vos dernières années dans le sein du bonheur. — Eh bien! Olivier, contez-nous l'histoire de vos amours pour que nous jugions
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s' ils VOUS offrent, et à nous- mômes, quelque chance de bonheur.
— Rien ne pouvait être plus heureux pour moi que cette entrevue. J'ai grand besoin de vos avis ; car quoiqu'il n'y ait pas encore un mois que je suis amoureux, j'ai déjà réussi à me plonger dans de grands embarras, ainsi que celle que j'aime plus que moi-même. Nous autres marins, quand nous nous amarrons dans le havre de l'Amour, notre câble fait ordinairement (e demitour.
Le capitaine parlait ainsi , sans avoir devant les yeux la crainte de Pierre et de ses hem.
Il raconta alors avec beaucoup de métaphores navales, la partie de cricket sur le sable, le danger qu'un jeune midshipman avait couru de se noyer, et qui avait amené sa connaissance avec miss Belmont, et les entrevues clandestines qu'il avait eues avec elle. Il fit la description de sa beauté, de ses talents, de son esprit et de ses connaissances , et en parla avec tant de feu et d'enthousiasme, qu'avant qu'il eût fini son portrait, le Commodore lui avait déjà pardonné d'avoir désappointé ses espérances à l'égard de sa propre (ille.
Oliphant leur apprit alors que M. Uubasore était le tuteur de miss Rclmont, et leur parla du projet qu'il avait formé de l'épouser , de la promesse qu'il en avait extorquée, de la manière dont
il l'avait élevée pour qu'elle répondit à ses vues , des livres qu'il lui avait fait lire pour lui égarer l'esprit et l'imagination , et de la négligence systématique qu'il avait apportée au moral de l'éducation de sa pupille.
M. Underdown se leva avec indignation , et le vieux Commodore se mit à jurer avec une telle énergie, qu'on l'entendit sur le gaillard d'arrière. Un midshipman espiègle alla trouver le capitaine Egerton, et lui fit le rapport d'un air grave que le vieux Commodore était enfin arrivé à bord. Le capitaine lui demanda ce qu'il voulait dire. Le midshipman le conduisit à l'endroit où il avait entendu partir la bordée de jurements; mais le capitaineentendant alors causer tranquillement dans la cabine, ne voulut pas chercher à écouter la conversation, et récompensa l'espiègle en l'envoyant passer trois heures au haut d'un mât.
Oliphant fit ensuite la relation de son entrevue avec M. Rubasore, et des menaces que celui-ci lui avait faites. Il regrettait vivement de ne pouvoir être à terre, car, quoiqu'il ne doutât pas de l'affection et de la constance de Rosa, il craignait que son inexpérience et son caractère romanesque ne la portassent à quelque démarche inconsidérée qui ne feraient pas grand honneur à sa future épouse.
Dans des circonstances semblables, M. Under-
LE MKl \ COHMODORK. 0(J
«Iowij avait ordinairement à jouer le rôle de Mentor à l'égard de tous les Télémaques de sa connaissance. Avant que le capitaine eût lini de parler, il avait déjà formé son plan.
— Commodore , dit-il, ([lie penserait-on sur le gaillard d'arrière si le bruit de la volée que vousavez tirée ily a quelques instants s'y (Hait l'ait entendre?
— On s'étonnerait que l'explosion n'eût pas été plus forte, si l'on connaissait comme moi l'infernal coquin qui a allumé la mèche. Puisse le diable , armé de ses griffes et de ses cornes...
— Chut! chut! dit Underdown en mettant la main sur la bouche du mortier d'où une nouvelle bombe allait partir. Vous ne tenez pas la promesse solennelle que vous m'avez faite, sir Octavius.
— Eh bien , Horace, pardonnez-moi, je suis un vieux fou , et voilà tout; mais ce Rubasore, (pie j'ai toujours détesté, ferait jurer l'ange Gabriel au milieu de son hymne du matin.
— Cela ne vaut guère mieux qu'un jurement. Mais permettez-moi de vous demander, — et je vous le demande très sérieusement , — quelle opinion vous avez du caractère de cette Rosa Bel mont?
— A parler franchement, je pense qu'elle et ma (iliesont deux enfants gâtés; lune pour avoir reçu
trop d'éducation, l'autre pour ne pas en avoir reçu assez.
— Vous avez raison en partie. Vous auriez pu dire que Rosa a été bourrée de talents et de connaissances, avec un oubli systématique et calculé d'une saine éducation, d'où il résulte qu'elle a beaucoup de choses à oublier, et beaucoup d'autres à apprendre de nouveau sur des bases toutes différentes; et que Rébecea a presque tout à apprendre, à l'exception peut-être de ce qui manque à Rosa. — Combien elles pourraient devenir utiles l'une à l'autre!
— Je pense comme vous, Horace.
— Comme il serait délicieux de pouvoir les réunir! s'écria Oliphant. Elles se prendraient à la remorque tour à tour, et elles finiraient par voguer de conserve. Ce serait les deux plus jolies petites corvettes du monde entier. — Diable! — où est Pierre Drivel ?
Comme ces derniers mots furent prononcés sotto voce , ils n'obtinrent ni attention , ni réponse.
— Maintenant , Commodore, écoutez-moi, dit M. Underdown avec un ton décidé qu'il ne prenait que lorsqu'il avait résolu de n'écouter aucune opposition ; il faut que je me rende à terre sur-le-champ. Nous avons en vue plusieurs bâtiments marchands qui vont entrer dans le
port ; je passerai à bord du premier dont nous approcherons.
— Quoi! m'abandonncr! s'écria le Commodore. Si vous me quittez, je retomberai dans un de mes maudits accès de colère; je jetterai mes bonnes résolutions par-dessus bord, et je mettrai tout sens dessus dessous dans l'escadre.
— Je n'en crois rien , Commodore. Si je l<i croyais, je perdrais la vie plutôt que de vous quitter. Vous ne savez pas, et personne ne le saura avant ma mort, — quel vif intérêt je prends à vous voir agir désormais d'après ce qu il y a de noble et d'héroïque dans votre caractère.
— Que signifie tout cela, Horace?
— Peu importe , sir'Octavius. — Maintenant, Olivier, pouvez-vous me remettre quelque gage d'amour que vous ayez reçu de miss Bel mont? — 11 faut que je sois accrédité auprès délie.
Le capitaine rougit. — Ne puis- je pas lui écrire?
— Sans doute, et vous le ferez. Mais connaitelle votre écriture? Nous avons en Rubasore un adversaire rusé. Il ne faut pas qu'il puisse y avoir de méprise dans cette affaire.
— Vous avez raison. — Je ne crois pas qu'elle connaisse mon écriture, car je ne lui ai jamais écrit. D'ailleurs, j'écris si mal, que je serais presque honteux de lui écrire.
— C'est ce dont je me doutais. — 11 faut pourtant que je sois porteur de quelque chose qui prouve que je viens de votre part. — Allons, capitaine, n'en soyez pas honteux! qu'avez-vous à me donner?
Avec l'air d'un écolier pris en flagrant délit tandis qu'il dérobe des pommes dans un verger, Oliphant tira enfin de dessous son gilet une rose fanée.
— Elle m'a donné cela hier soir.
— Que voulez-vous que je fasse de cette guenille? Comment puis-je en prouver l'identité?
— Je vous prie, monsieur Underdown, de me rendre ma guenille. Si vous aviez seulement vu la main qui l'a cueillie, vous n'appelleriez pas cette fleur une guenille.
— Et vous n'avez réellement rien qui lui ait appartenu? — Absolument rien? — Eh bien, répétez-moi quelque petit propos qu'elle puisse se rappeler, afin que je puisse lui dire : Miss Belmont, je me présente devant vous de la part de celui qui vous a dit , ou à qui vous avez dit telle ou telle chose. — Plus cela sera tendre, mieux cela vaudra.
— C'est de pire en pire, Underdown. — Je conviens que j'ai quelque chose qui lui a appartenu; mais... mais... elle ne niera pas donné. Je l'ai
pris dans son panier à ouvrage pendant qu'elle avail la tête tournée.
— Pour quelle dise à sa femme de chambre de lui tourner les talons! — Fort bien en vérité. — Et que vous ètes-vous approprié ainsi? — Son mouchoir de poche ?
— Non.
— Et qu'était-ce donc? s'écria le Commodore. Ce ne peut être une voile de misaine ; elle n'aurait pas tenu dans le panier à ouvrage d'une dame.
— C'est un bas de soie qu'elle venait démarquer.
— Soufre et salpêtre! s'écria le Commodore; on fera une perquisition, on soupçonnera les domestiques, tout sera en combustion dans la maison, parce qu'il vous a piu de voler un bas trop petit pour (pie vous puissiez le porter.
— Pour que je puisse le porter! — Quelles idées vous avez , sir Octavius! Croyez-vous que j'aie voulu commettre un larcin?
— Cela y ressemble beaucoup, dit Undcrdown. — Vous avez eu tort , Olivier.
— Ce n'est qu'un bas dépareillé, dit le capitaine décontenancé.
— Et où est-il ?
— Le voici, répondit Oliphant, en tirant encore de son sein un joli petit bas de soie , marqué de manière à faire honneur à l'aiguille de miss Rclmoni, des lettres R. O.S. avec la moitié d un A.
— J3 vous fais mon compliment, Noll, dit le Commodore, jouissant de la confusion de son neveu. Si vous aviez dévalisé un voyageur en lui demandant intrépidement la bourse ou la vie, passe; mais filouter ainsi en cachette! fi! fi!
— Eh bien, cela me suffira, dit Underdown. En me présentant devant miss Belmont, je lui dirai : Le capitaine de la marine royale qui vous a volé ce bas m'a chargé de...
— Voulez-vous me pousser à bout? Vous me mettrez réellement en colère. — Rendez-moi cet objet inappréciable.
— C'est ce que j'ai de mieux à faire, car je serais plus embarrassé pour le rendre, que vous ne l'avez été pour vous l'approprier. — Ce mot convient-il à votre délicatesse ?
Enfin,, il fut décidé que M. Underdown se rendrait le plus tôt possible à Jasper-Hall , et qu'il prendrait avec lui Pierre Drivel, que miss Rosa connaissait déjà comme étant au service du capitaine Oliphant. Son but était de l'informer qu'ayant plus de dix-huit ans , elle avait le droit de demander au lord chancelier à être émancipée , retirée de dessous la tutèle de M. Rubasore , et placée sous la curatèle de sir Octavius Bacuissart et de M. Underdown pendant le peu de mois qui restaient à s'écouler jusqu'à sa majorité. Il devait aussi lui proposer d'aller passer
LE VIEUX (.oM.MoboitK. ':>
<, temps à Trestletree-Hail, dans la Camille* du Commodore,
lous ces arrangements ayant été pris, on fil un signalau bâtiment marchand le plus voisin. Comme
il se rendait à Plymouth, M. I nderdown y monta avec Pierre Drivel ; le capitaine Oliphant retourna à bord de la frégate ; et l'escadre continua à voguer vers sa destination.