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accoutumé; mais il ne pouvait supporter l'idée que sa fille fût malade faute de prendre suffisamment de nourriture. C'était pour lui la torture la plus cruelle, et il se sentait prêt à perdre l'esprit. Il était l'heure de dîner. Il relut l'ordonnance de ce repas : — deux fortes côtelettes de mouton et deux grosses pommes de terre pour chacun ; du pain' quantum sufficit ; une pinte de la meilleure bière à chaque repas pour monsieur, et deux petits verres de vieux vin de Porto pour mademoiselle. L'eau lui en vint à la bouche ; mais comment se procurer tout cela avec le penny qu'il venait de recevoir ? Cependant c'était tout l'argent qu'il avait , et quand même il en aurait eu , il n'avait ni feu, ni charbon pour en faire.
Au milieu de cette perplexité , — et elle dura une bonne demi-heure, — la voix douce de sa fille l'appela pour dîner. Il ferma sa boutique, et monta dans la chambre du premier étage où nous avons déjà vu Rosalie. Une petite table ronde était couverte d'une serviette blanche comme la neige. Au milieu était un plat contenant une laitue, et à côté, sur une assiette, un petit pain d'un penny. Mais s'il n'y avait pas du pain quantum sufficit, l'eau ne manquait pas , car un grand pot de faïence en était plein. Verres, assiettes , couteaux , fourchettes , tout était d'une propreté à donner de l'appétit si l'on en avait manqué. Ce-
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tait certainement un dîner poétique, une légère collation, comme disent les héroïnes de tant de romans. La seule chose à y reprocher , c'est qu'elle était trop légère.
L'ordonnance de M. Uubasorc dans une main et le penny qu'il venait de gagner dans l'autre, le pauvre émigré jeta un coup d'œil douloureux sur le repas très maigre placé sur la table. Cependant , il faut manger pour vivre , el non pas vivre pour manger : avec cet axiome dans la bouche, qu'il aurait volontiers remplie de quelque chose de plus substantiel, le pauvre émigré commença à assaisonner la salade, c'est-à-dire qu'il coupa la laitue en petits morceaux, et y jeta quelques gouttes de vinaigre et une pincée de sel. L'ayant retournée avec soin, il en mit une bonne moitié sur une assiette, coupa le petit pain en deux , et voulut servir sa fille, mais elle repoussa l'assiette qu'il lui présentait.
— J'ai déjà diné, mon père , lui dit-elle; ne voyez-vous pas les miettes qui sont sur la table? J'espère que vous me pardonnerez de ne pas vous avoir attendu.
Le coloris que la santé refusait à ses joues, à sa piété filiale, à toutes ses vertus, y reparut un instant pendant qu'elle parlait ainsi, car elle rougissait de faire un mensonge; mais ce mensonge était sanctifié par la pureté de son cœur, qui se
faisait gloire d'avoir imaginé la ruse de quelques miettes éparses devant elle.
— Comment cela se peut-il, Rosalie? je sais qu'il n'y avait dans la maison que ce petit pain et cette salade.
— Vous avez raison , mon père; mais j'avais aidé ce matin la bonne femme qui loge au-dessus de nous, à travailler à sa dentelle, et elle m'a donné du pain et un peu de viande. Je vous demande pardon de nouveau de ne pas vous avoir attendu, mais j'avais une telle faim!
— Pardon ? dit M. Florentin, ne faisant qu'une bouchée de la moitié du pain. — Non, Rosalie. — La moitié de la laitue disparut. — C'est moi qui dois vous demander pardon — la seconde moitié du pain entra dans sa bouche — de ne pas mieux fournir aux besoins d'une fille comme vous. — Il prit le reste de la laitue. Eh bien ! voilà mon dîner fini. Il faut en remercier Dieu, et pourtant j'ai encore aussi faim que lorsque je me suis mis à table.
Pendant qu'il buvait un verre d'eau, il vit sa fille ramasser soigneusement dans le creux de sa main toutes les miettes qui restaient sur la table, et les avaler avec avidité. Ce fut un éclair , à la lueur duquel la vérité parut à ses yeux. Il se tourna brusquement vers elle, et s'écria avec une colère qui fit bientôt place à la tendresse. Rosa-
lie, cela D'est pas bien! vous ave/ trompé votre
prie; vous lui avez (ait un mensonge. — Vous n'avezpas dîné. — Vous mourez de faim, ma pauvre onl'ant !
— Mon bon père, s'écria Rosalie, et ses larmes l'empêchant d'en dire davantage, elle se jeta dans ses bras en sanglotant.
— Nous restc-t-il quelque chose que nous puissions vendre? Mais j'ai un penny, je vais du moins nous acheter un petit pain.
Pendant qu'il parlait ainsi,, il entendit ouvrir la porte de sa boutique, qu'il n'avait fermée qu'au loquet, et au môme instant quelqu'un monta L'escalier.
— Séchez vos larmes, Rosalie, et calmez-vous, dit-il à sa fille; il ne faut pas que quelque Anglais à cœur dur soit témoin de notre détresse.
Il se leva pour descendre, a(in d'aller au-devant de la personne qui était sur l'escalier, et l'engager à retourner dans la boutique; mais avant qu'il fut à la porte de la chambre, elle s'ouvrit, et il vit entrer le garçon d'une taverne voisine, portant un panier, d'où il tira et mit successivement sur la table un plat contenant quatre côtelettes de mouton appétissantes, un autre rempli de pommes de terre encore fumantes, une bouteille de vin de Porto et une
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pinte de bière surmontée d'une mousse blanche comme la neige.
Le père et la fille étaient au comble de l'étonncment, et se regardaient l'un l'autre, comme pour se demander s'ils faisaient un rêve. Enfin M. Florentin demanda au garçon l'explication de ce mystère, et celui-ci lui répondit que le médecin qui était venu voir sa fille dans la matinée, avait fait un marché avec son maître pour qu'il leur envoyât un dîner et un souper tous les jours; et qu'il espérait que monsieur serait satisfait de ce premier échantillon.
Le garçon se retira, sans que M. Florentin songeât à le retenir pour lui faire d'autres questions. Il se remit à table, dîna une seconde fois de fort bon appétit, et Rosalie — déjeuna.
Il est certain que si miss Belmont eût été instruite de ce trait, qui porte si bien toutes les apparences de la générosité, cela aurait été plus utile dans son esprit à son tuteur, que la lettre élaborée qu'il lui avait écrite. — 11 est certain que M. Rubasore sentit un tressaillement intérieur de plaisir, quand cette idée se présenta à son imagination. Mais il nous paraît également certain qu'on ne doit ni lui en faire un mérite, ni lui en savoir gré ; car il est plus que probable qu'en agissant ainsi, il avait un autre but que celui de rendre service à des infortunés.
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