‹ Le vieux cordelier (volume 2)Chapitre 12 sur 58 · DE LA RÉVOLUTION DU 9 AU 10 THERMIDOR. 30I · texte numérisé non relu

DE LA RÉVOLUTION DU 9 AU 10 THERMIDOR. 30I

toute la séance par un discours artificieux, fait pour tromper des hommes , même éclairés. Barère souffrait \ sa réputatiou politique fut attaquée , compromise. Après là séance , j^accompagnai Barère dans son laboratoire , Voisin du comité de salut public. Tout défaillant , il s^étend dans son fauteuil : à peine il pouvait prononcer ces mots : Je suis saoul des hommes : si faisais unpis-

tolet Je ne reconnais plus que Dieu et la nature.

Après quelques minutes de silence , je lui fais cette question : Quelle a pu être sa raison de {attaquer? La crainte et la douleur ont besoin de s'épancher. Ce Robespierre est insatiable , dit Barère : parce quon ne fait pas tout ce qiiil voudrait , il faut qu'il rompe la glace avec nous. S^il nous parlait de Thuriot^ Guffroy^ Rovère^ Le Coinire , Panis , Cambon , dé ce Monestier , qui a vexé toute ma famille^ et de toute la séquelle Dantoniste ^ nous nous entendrions ; quil demande encore Tallien , Bourdon de rOise , Legendre , Fréron , à la bonne heure 'y., mais JPuvalj mais Audouin , mais Léonard-Bourdon , Vadier^ J^ouland , il est imposible d^y consentir, — Ce sont donc là y répliquai-je , les scélérats , les hommes corrompus de la Convention ? Nous nous séparâmes , lui dans un accablement affreux , moi consterné de ce que je venais d'entendre.

Rentré dans ma chambre, j'écris les noms des victimes désignées au milieu du trouble. Quelle nuit horrible ! quelles tristes réflexions / Alors , plus de doute du projet médité , arrêté entre les membres du gouvernement , de décimer la Convention nationale. Il est évident qu'on était divisé sur les victimes , et que la discorde s'établissait au milieu de ceux qui étaient d'accord de la proscription. Le discours de Robespierre me parut avoir

pour objet d'amener Barère à ses fins par la lerreur , où de le perdre s'il s'obstinait dans sa résistance.

Quel était le motif puissant de ce nouyeaa 3i mai? oà voulait-on en venir ? de quel genre de corruptions les re^ présentans du peuple s'étaient-ils rendus coupables? avaient-ils descendu des places élevées qu'ils occupaient à la montagne ? Il me parut clair qu'on les regardait comme des obstacles au système agraire , i la continuité du terrorisme qui en était l'instrument ; mais les cris el les plaintes de tant de familles désolées , le désespoir des veuves et des orphelins , ne formaient-ils pas nn contert lugubre et déchirant ! Ces charretées de patiens qu*(m conduisait à la mort , et gui montraient la sérénité àt Tinnocence ^ n'effrayaient-elles pas le peuple? les bras des bourreaux ne commençaient-ils pas à se lasser , et le fer de la destruction à s'émousser?

Cette idée agrairienne n'était-elle pas elle-même une chimère de novateurs aveugles , épris des idées de perfection et de régularité impossibles dans ce monde, pleins de la vanité des choses humaines, ou la charlatanerie de jongleurs qui tendaient enfin à devenir les tyrans de leurs compatriotes , et les oppresseurs de leur pays ?

De quel droit ce très-petit nombre de représentans dominateurs prétendaient-ils disposer de la vie d'un plus grand nombre , insulter à la fois à la puissance conventionnelle et à la souveraineté du peuple?

Je m'abstiens d'approfondir ces idées politiques. L'esprit de faction , les délires nmbitieux , la fureur des vengeances, paraissaient donc avoir remplacé la passion sublime et pure de faire le bonheur d'un grand peuple.^ Le leu sacré , dont mon cœur brûlait pour la révo-

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lution , s'empiira de tout mon ip'e; et dans ma juste în-* dignation , je jurai de sauver la cbose publique , au péril de ma vie , eu divulguant ce que je savais... Je com« binai toutefois des mesures de prudence.

* Le lendemain , je rencontrai Brival à Tentrée de la Convention. Je lui témoignai d'abord ma crainte d'être TU avec lui (i). Nous montâmes Tescalier qui conduit an comité des Inspecteurs , et là je lui fis part de ma douleur. Je lui parlai avec cette franchise , cet épanchement dignes de Tamour de la patrie , et compagnes de U plus tendre amitié. Je le quitte tremblant d'avoir été aperçus ensemble... Dans différentes occasions^ j'affectai, envers certaines personnes de choix , des indiscrétions réfléchies. Dans la salle de la Liberté, quelques, jours ^ avant mon arrestation, la veille même, je disais (des députés ont pu l'entendre) : «Le tribunal révolutionnaire attend une vingtaine de députés ; la bombe va éclater..» »

Savais appris que Billaud-Varennes m'avait dénonce aaK comités réunis de salut public et de sûreté générale. H est évident qu'il n'avait pu alléguer le véritable motif pour lequel il voulait me faire arrêter. Il n'avait pour objet que de paralyser ma langue. Il imagina de prendre un ïnotif ostensible , dans le peu de mots analogues à la motion de Naulin , que je lui avais dits aux Jacobins. Barère et Yadier , qui me connaissaient , se trouvèrent là dans le moment; ils n'avaient pas été prévenus par Billaud-Varennes; ils prirent ma défense sur la futilité du prétexte , j'échappai à sa poursuite.

Le basard me place à côté de lui au théâtre de la République , dans une loge vis-à-vis le parquet, au rez-de-

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(t) Parce quMl était ami de Tallien dont on avait juré la perte.

chaussée. Michot , acteur , y parait un instant ; quand il n'y fut plus , Billaud me regarde avec colère , je Tenvisageai avec fierté : « Eh bien , lui dis-je , ta dénonciation est allée enfumée, )> Billaud-Yarennes entra^dans la plus terrible fureur. « Perfide ! scélérat ! » voilà ses injures. Il se retire brusquement, 'et ferme la porte avec une telle force , que la loueuse de loge et. tous les spectateurs en furent saisis d'épouvante. Le jour de mon arrestation dans la rue Saint-Honoré , je salue et parle un moment à Bentabole ; il devina dans mes yeux ce qui se passait dans mon intérieur. Bientôt après , je rencontre Thuriot seul dans les couloirs de la salle de la Convention ; en passant , je lui prends la main avec affection et sensibilité.

A dix heures du soir Dossonville , digne sbire des Yadier, des Youland, des Collot, accompagné de plusieurs membres du comité révolutionnaire des Tuileries, me met en arrestation , par ordre du comité de sûreté générale. Je m'empresse de lire le motif ^ toujours le ménie prétexte, complice de Naulin. Un des membres du comité révolutionnaire tenait en sa main et lisait la nomenclature des noms des victimes destinées au sacrifice : il l'avait prise sur mon bureau. Le visage de Dossonville rayonne de joie ; il s'imaginait avoir fait une trouvaille. Il Ht , il devient pâle : sa figure laisse entrevoir un caractère d'altération. En continuant ses perquisitions , il met le papier dans sa poche sans l'inventorier , quoiqu'il inventoriât les papiers insignifians. Pourquoi cette soustraction de la part de Dossonville ?... Il savait bien ce qu'il faisait , et ce n'est pas là l'instant d'en tirer les inductions qui , au surplus , sont palpables. Je suis conduit à la Force.

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