‹ Le vieux cordelier (volume 2)Chapitre 39 sur 58 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

La raison est Véteignoir du bon sens,

La suite du morceau de papier de la citoyenne Lacombe doit trouver ici sa place,

« Ainsi I jusqu'à nos jours, des prétextes de conquêtes ou de respect envers la Divinité avaient produit les grandes effusions du sang humain. Maintenant c'est le désir d'établir en pratique les préceptes de la philosophie ^ la raison , au lieu des préjugés *, la liberté des peuples, au lieu de Tesclavage ; l'égalité des hommes, au lieu de l'inégalité des conditions. » Il n'y en avait pa9 davantage.

On parle de préjugés ! N'est-ce pas le plus grand de» préjugés que la prétention de ramener les hommes à ce

DE LA mèrb: ins biEtf DÉVOUÉE. s 25

qu^on appelle la raison dégagée des passions , des erreurs , des faiblesses ? iPTesl^e pas le plus grand des préjugés que ce despotisme qui , sous prétexte de liberté , yeut contraindre les hommes a .vivre autrement qu^ils en ont contracté Thabitude ^ et à faire tout ce quMls ne veulent pas ? N'est-'-ce pas le plus grand de tous les préjugés que Tespoir de rendre tous les hommes susceptibles des , mêmes choses, afTectîons ^ capacité , talens et vertu?

N'est-ce pas le plus grand des préjugés, que la prétention de rendre tout plane et uniforme , de vouloir assimiler une grande nation à la table rase et métaphysique de Locke , toute prête à recevoir les impressions , les institutions que le génie veut tracer dessus ?

A quels désastres n'eût pas conduit ce système d'uniformité? On a voulu détruire le commerce et les négociaus, la jurisprudence et les légistes, la médecine et les médecins , l'éducation et les écoles , la religion et les prêtres* Bientôt, avec cet affreux préjugé qui faisait dire à l'écloppé Couthon , Une once de paîn et un peu tTeau ^ et à Barère^ dans son rapport sur le carême politique , Des patates , comme les noirs ,...« en voilà assez pour être heureux ; il eut fallu détruire les hôtels pour n'avoir que des maisons.*, les maisons, pour n'avoir que des cabanes ^ les manufactures d'étoffes ^ pour n'être vêtu que de toile ^ les toileries , pour être ramené à la nudi(é .des sauvages ; convertir aussi les vignobles en terres la- J^ourables , et les Jardins en champs de pommes-de-lerre4

Non, il n'est pas possible de mieux faire sentir le vide de cette. folle raison que par les réponses dont plusieurs de mes professeurs de médecine honoraient les menaces que je leur rapportais de Barêre voulant détruire les hOpitaus;^ les médecins et la médecine.

«La médecine, disais-je, est une science chimérique:. Si elle était réelle , les plus habiles médecins seraient d'accord sur ses principes. La vérité n'est qu'une. Or^ dans leurs dissertations, ils se trouvent totijorurs opposés de sentimens. Donc c'est une chose incertaine.

» Les hôpitaux , continuais-je , ne sont qu'un réceptacle empesté de malades, entassés les uns sur les autres,, dont la plus grande maladie est dans les miasmes pestilentielles et les vapeurs méphitiques, v

L'un des docteurs reprenait en riant : « Voilà bien là manière de raisonner des novateurs du jour ! Parce qu'une chose a des abus, ils veulent la détruire , comme si tout ce qui existe n'en avait pas. Au lieu de faire des motions à la Convention n:%Uonale pour supprimer les hôpitaux , il en faut faire pour les rendre plus salubres«

)) L'abus des choses est, dans Tordre physique, ce qu'est l'imperfection de Tin telligence humaine dans l'ordre moral.

» Si les médecins sont divisés sur leur science , il n'en résulte pas plus que la médecine soit incertaine , quil résulte que les mathématiques soient fausses , parce que les hommes qui les ont étudiées ont différé entre eux; chacun doit méditer et tendre à la vérité.

»Votre argument peut s'appliquer à tout , aux lois , aut gouvernemens , même à la Convention nationale. Faulil l'anéantir parce que tous les députés ne sont pas toujours d'accord? Le soleil lui-même ne serait pas à l'abri de cette proscription. La liberté de la presse n'est-^Ue pas favorable aux libcllistes et aux calomniateurs ? La vie , à la bien considérer de sang-froid , et avec cette raison analytique , ne serait-elle pas un présent funeste?

» L'astronomie serait donc une science vaine , pafce

DE L4l mère de dieu DÉVOILÉS. SlîS

qu'il y a des systèmes planétaires diiTérehs? Ce vice de raisonuement , en général, est celui de Rousseau , dans son discours , couronné à Dijon , sur lé danger des bel** les-letlres. »,

Le docteur lisait dans mes yeux que je plaisantais , et nous étions comme les augures dont parle Cicéron , qui ne peuvent se regarder sans rire«

Or, cet aspect de bien et de mal, dont toutes les. choses $ont mélangées , nous ramène à la considération de la conduite des tyrans. Que faisaient-ils , en parlant de philanthropie universelle, d'amour de Thumanité , de liberté publique.,, d'égalité civile; en rappelant avec indignation les massacres de la Saint-Barthélemi , les vêpres siciliennes, les croisades de la Terre-Sainte?.... Ils renouvelaient le charlatanisme des prêtres , des oracles , en faisant couler le sang humain , en faisant naître les guerres civiles delà Vendée, les dissensions intestines sur tous les autres points de la France. Au nom des vertus qu'ils ne pratiquaient pas , ils faisaient des dupes innombrables, trop souvent des victimes, et régnaient par les illusions et la terreur ; ils s'emparaient du pouvoir et des richesses de la terre , non pas seulement en coupant les bourses , maisen coupant les têtes. C'étaient, en un mot, des charlatans succédant à d'autres charla-^ lans , tout en criant contre les charlatans.

Si la raison consistait dans l'abnégation de toutes erreurs, de toutes jouissances, de tous préjugés -, dans la destruction de toutes choses , parce qu'elles offrent des incônvéniens , des abus et des dangers, elle serait l'éteignoir du bon sens. Le. plus heureux peuple serait un peuple d'anachorètes , ou plutôt le vrai bonheuif serait le néaiit,.

Tout est folie , superstition , fanatisme, hà vérité n est que dana Fauteur de la Nature et dans le cœur de l^omme juste qui sait le reconnaître et se coildùît avec bonne foi ^ le mal est que les tyrans s'empareiU de celle auguste vérité pour calomnier , opprimer , égorger et faire les mallieurs de la terre. £eur^ nouveautés sont souvent plus infectées de vices que les antiquités qu'ils ont détruites.

Si je. n'ai pas toujours pensé ainsi, j'en dois reporter la faute sur des hommes qui , avec toutes paroles de bonté et de vertu, en ont trompé bien d'autres, et je rends grâce d'avoir éprouvé le malheur pour être désabusé*

Page 1