CAMILLE D E S M O U L 1 N S
« S i tu ne vois pas, dit Cicéron, ce que les temps exigent; si su paries inconsidérément; si tu ta N°. 7. K
mets en évidence ; si tu ne fais aucune attention à ceux qui t’environnent , je te refuse le nom de sage. L’ame vertueuse de Caton répugnoit à cette maxime. Aussi en poussant le jansénisme de républicain plus loin que les temps ne le permettoient , ne contribua-t-il pas* peu à accélérer le renversement de la liberté ; comme lorsqu’en réprimant les exactions des chevaliers , il tourna les espérances de leur cupidité du côté de César. M ais Caton avoit la manie d’épier plutôt en Stoïcien dans la République de Platon , qu’en sénateur qui avoit affaire aux plus fripons des enfans de Romulus. 33
Que de réflexions, présente cette épigraphe ! C’est Cicéron qui, en composant avec les vices de son siècle, croit retarder la chute de la république, et c’est l’austérité de Caton qui hâte le retour de la monarchie. Solon avoit dit, en d’autres termes , la même chose « Le législateur qui travaille sur une matière rebelle , doit donner à son pays , non pas les meilleures lois en théorie, mais les meilleures dont il puisse supporter l’exécution. » Et J. J. Rousseau a dit après : ce Je ne viens point traiter des maladies incurables 33. On a beau dire que mon numéro 6 manque d’intérêt, parce qu’il manque de personnalités ; que ceux qui ne chercheraient dans ce journal qu’à repaître de salira
leur malignité et leur pessimisme de -vérités in* tempestives , retirent leurs abonnemens. Je crois avoir bien mérité de la patrie , en tirant la plume contre les ultra-révolutionnaires , dans le Vieux Cordelier , malgré ses erreurs.
Quelque ivraie d’erreurs n’étouffe point "une moisson de vérités. Mais je reconnois que mes nu^ méros auroient été plus utiles , si je n’avois pas mêlé aux choses les noms des personnes. Dès que mon vœu , le vœu de Coligny , le vœu de Mézerai est enfin accompli , et que la France est deve* nue une République , il faut s’attendre à des partis , ou plutôt à des coteries et à des intrigues sans cesse renaissantes. La liberté ne va point sans cette suite de cabales, sur-tout dans notre pays, •où le génie national et le caractère indigène a été, de toute antiquité 5 factieux et turbulent , puisque J. César dit , en propres termes , dans ses com« mentaires : « Dans les Gaules y on ne trouve que des factions et des cabales y non seulement dans tous les départemens y districts et cantons , mais même dans les vies ou villages (1). 11 faut donc s’attendre à des partis , ou , pour mieux dire , à des compérages qui haïront plutôt la fortune que
: rr.
(1) In Gallia factiones sunt , non solum in omnibus ■çivitatibus , at que p agis , partibusqusscd invicis , etc*
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les principes de ceux qui sont dans la cotterie oü ie parti contraire , et qui ne manqueront pas d’appeler amour de la liberté et patriotisme , l’ambition et les intérêts personnels qui les animent les uns contre les autres. Mais tous ces partis , tous ces petits cercles seront toujours contenus dans le grand cercle des bons citoyens , qui ne souflrixont jamais le retour de la tyrannie; et comme c’est dans ce grand rond seul que je veux entrer ; -comme je pense , avec Gordon , qu’il n’y eut jamais de secte, de société, d’église, de club, de loge, d’assemblée quelconque, de parti en un mot tout composé de gens drune exacte probité , ou entièrement mauvais ; je crois qu’il faut user d’indulgence pour les ultra comme pour les citrà , tant qu’ils né dérangent pas les intrà et le grand rond des amis de la république une et indivisible. Robespierre dit, 'dans un fort bon discours sur les principes du gouvernement révolutionnaire : Si oi\ admet que des patriotes de bonne foi ont tombé dam le modérantisme , sans le savoir , pourquoi ny auroit-il pas des patriotes également de bonne foi , qu'un sentiment louable a emportés quelquefois ULTRA ÿm C’est ainsi que parle la raison -et voilà pourquoi
- j’ai enrayé ma plume, qui se précipite sur la
- pente de la- satire. Etranger il tous les partis, je
n’en veux servir aucun, mais seulement la république , qu’on ne sert jamais mieux que par des sacrifices d’amour-propre : mon journal sera beaucoup plus utile , si ^ dans chaque numéro, par exemple, je me borne à traiter en générai, et abstraction laite des personnes , quelque question , quelque article de ma profession de foi et de mon testament politique. Parlons aujourd’hui du gouvernement anglais , le grand ordre du jour.
Un vieux Cordelier [i].
Qu’est-ce que tout ce verbiage? Depuis 1789
jusqu’à ce moment; depuis Mounier jusqu’à Brissot,
de quoi a-t il été question, sinon d’établir en /
France les deux chambres et le gouvernement anglais? Tout ce que nous avons dit ; tout ce que toi, en particulier, tu as écrit depuis cinq ans , qu’est-ce autre chose que la critique de la constitution aristocratique de la Grande-Bretagne ? Enfin, la journée du 10 août a terminé ces débats
[1] Vieux reitre de rancien district des Cordeliers , qui entre chez moi , et vient voir si je fais parler dignement le chapitre dans mon numéro 7 a et si je ne fais pas reculer la bannière.
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et îa plaidoirie , ét la démocratie a été proclamée le 21 septembre. Maintenant la démocratie en France , l’aristocratie en Angleterre , fixent en Europe tous les regards tournés vers la politique. Ce ne sont plus, des discours , ce sont les faits qui décideront devant le juré de l’uni vers pensant, quelle est la meilleure de ces deux constitutions. Maintenant la plus forte , îa seule satire à faire du gouvernement anglais,, c’est le bonheur du peuple; c’est la gloire , c’est la fortune de la République française. N’allons pas, ridicules athlètes , au lieu de nous exercer et de nous frotter d’huile , panser les plaies de notre antagoniste. C’est nousmêmes qu’il faut guérir ; et pour cela , il faut connoître nos maux ; il faut avoir le courage de les dire. Sais-tu que- tout ce préambule de ton numéro 7 , ces circonlocutions, ces précautions oratoires , tout cela est fort peu Jacobin. A quoi reconnoît-on le vrai républicain, je te prie , le véritable Cordelier ? C’est à sa vertueuse indignation contre les traîtres et les coquins, c’est à l’âpreté de sa censure. Ce qui caractérise le républicain, ce n’est point le siècle , le gouvernement dans lequel il vit , c’est la franchise du langage. Montai] sie-r étoit un républicain , dans l’oeil de bœuf. Molière , dans le Misantrope , a peint en traits sublimes les caractères du républicain et du royaliste. Alceste est un Jacobin 9 Philinte, un Feuil*
lant achevé. Ce qui m’indigne , c’est que , dans la République , je ne vois presque pas de républicain. Est-ce donc le nom qu’on donne au gou* vernement qui en constitue la nature ? En ce cas, la Hollande , Venise sont aussi des républiques ; l’Angleterre fut aussi une république , pendant tout le protectorat de Cromwel , qui régissoit sa république aussi despotiquement que Henri VIII son royaume. Rome fut aussi une république , sous Auguste, Tibère et Claude , qui l’appeloient dans leur consulat, comme Cicéron dans le sien de la république romaine . Pourquoi cependant ne se souvient-on de cet âge du monde, que comme celui de l’époque de l’extrême servitude de l’espèce humaine ? C’est parce que la franchise étoit bannie de la société et du commerce de la vie ; c’est parce que , comme dit Tacite , on rdosoit parler , on nosoit meme entendre . Qmisso omni non solum loquendi , imo audiendi commercio .
Qu’est-ce qui distingue la république de la monarchie? Une seule chose ; la liberté de parler et d’écrire. Ayez la liberté de la presse à Moscou , et demain Moscou sera une république. C’est ainsi que, malgré lui, Louis XVI, et les deux côtés droits, et le gouvernement tout entier, conspirateur et royaliste, la liberté de la presse seule nous a menés, comme par la main , jusqu’au