CHAPITRE IV
Mais voici d'autres tracas.
Un beau matin, au moment où je lavais mes botles, le Tiennot déboucha.
Vous ai-je dit qu'on se voyait à peine : lui et les autres faisaient les ingrats. Je fus donc étonné de le voir, ce Tiennot.
« C'est toi, garçon?... Tu t'y prends matin...
— Je viens pour le chevau, — me répond-il.
— Le cheval !... quel cheval?...
— Il y a eu ici un chevau. Il était à nous tous. Il a été vendu sans qu'il y ait eu de partage fait.
— Un partage... »
Tout ébaubi, je regardais mon homme sans comprendre... Je regardais ce misérable visage, calé de travers, avec de grands traits maigres,
raidis et fripés comme de la corde ; et dans les yeux chassieux, un méchant regard ratatiné, qu'on n'aurait pas os.' ramasser par terre... Voilà cependant un malheureux qui ne songeait jamais qu'à l'argent !... Tout cet air de rongeur mal nourri lui venait de ses rumineries de comptes. Il n'est pas le premier cocu qui se soit consolé aux écus.
« Oui — grognait-il — il y a eu des tas de choses vendues ici... Et rien n'a été partagé... Je n'ai rien eu, moi !...
— Partager !... Mais partager quoi ? mon pauvre garçon ! . . . Voilà cette vieille rosse de cheval : je l'ai vendu quatre-vingts francs. Puisque tu aimes chiffrer, calcule donc un peu ce qui vous revient à chacun, quand j'aurai déduit de vos quinze francs de part, les dix ans de nourriture que je vous ai donnés !. . . »
Mais, sans m'écouter, le drôle rôdait à travers la salle, la gueule tordue de tous côtés, et tout occupé d'inspecter et de renifler. Je l'entendais se marmonner à demi-voix : « Il y avot la maie ici... Oh! Où qu'elle est maintenant?... Et là il y avot l'armoire ! . . . Bon sang, la belle armoire ! . . .
Tout est vendu, bon sang !... Oh ! mais !... mais !... ça ne va pas passer comme ça !... »
Alors cette fois la c.Jère me prit un grand coup, si bien que j'en ai flanqué mon Tiennotà la porte ; et il eut mon pied au cul.
C'est là le dernier entretien que j'ai jamais eu avec le frère qui avait grandi dans mes bras... jeunet et câlin.
Mais je n'étais pas quitte. Je n'en étais qu'à un début. Huit jours plus tard en effet, le jeanfoutre d'huissier m'apporta une citation en justice de paix.
a Quel est le coquin qui t'a chargé d'une pareille commission? » crkii-je. Mais l'autre rossard me répondait qu'il s'en fichait, et que je cherche moi-même. Lui, ce n'était pas son affaire. On s'est chamaillé ainsi tout en allant prendre un verre.
J'ai donc cherché d'où venait le coup. Il y avait certainement derrière cela laCarriote; peut-être même le grand Ugène. Celte grande bête s'était
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pris en effet à me mépriser, et m'appelait « faiseur d'embarras ». Plus battu que jamais par sa femme, il s'en allait tout courbaturé, faire, après chaque séance de trique, d'effroyables trajets à travers le pays. Je l'ai précisément rencontre un matin à la Platière, au cours d'une de ces tournées de relevailles. Il n'avait pas embelli, le cadet, avec sa figure efflanquée de polichinelle. Son gros nez en pyramide avançait encore un pas plus loin. Grand comme un jour sans pain, balourd comme un ours, il avait son air endolori d'accouchée, et avait de la gène à remuer dans la culotte bouffie son gros derrière trique.
Mais il y avait de l'inattendu chez lui. Sur ce visage feutré de poussière, couvert d'un fourrage de poils, et sale comme un poulailler... il y avait, sous les sourcils de bourriquot, deux petits yeux madrés et farauds.
Tout de suite en effet il commença de goguenarder, en levant vers son crâne pointu un doigt en crochet : manière de salut !...
« Mossieur l'employé... bin le bonjôr !... »
Sa grosse voix de cuivre enroué était tout aussi bien la voix barbotante d'un cochon qui grogne.
Il prenait son temps d'ailleurs, et se gargarisait sur chaque mot de son patois.
« Hé, Cadet ! — lui fis-je — je te cherchais précisément.
— C'est pour moue un bin gros honneur, qui m'effraye un m'cheu.
— Ça va, la santé ?
— Ça va c'ment l'eau sur terre : tout à la douce, en coulant tojôr vers plus bas.
— Et ta femme... elle va bien ?
— Que trop bin ! »
Cependant j'ai commencé à lui parler de mon affaire. Mais tout de suite mon grand niais, à qui j'en imposais, crut bon de se dérober et de faire la bête. Il se frappait la poitrine à tour de bras, en me répondant d'ahurissantes clameurs :
« ... Je ne devons ran à personne. . . «Tons payé la terre... J'ons payé la maison... Je ne devons ran... »
J'ai cru enfin amener mon homme au fait :
« Oué là donc !... — faisait le Jean-jean en hochant la tête et d'un air pleignard — oué là mon Dieu donc!... avoir vendu ce chevau-là !... Une bête c'ment ça I... »
Je me fâche, moi, et je lui dis de finir là sa grognerie... Qu'il me réponde donc, sans plus de grimaces, si, oui ou non, il a l'intention d'aller en justice !... Et je répétais avec insistance : « Oui ou non ? »
« Oui ou non... — reprend alors mon homme en braillant — Oui ou non, le chevau étôt-il bon?... » Et tout de suite la geignerie recommence à un ton plus bas :
«... Vingt dieux, le biâ chevau!... Avoir vendu ça... » — Et ça continuait, et ça reprenait: « Vingt dieux, le biâ chevau !... Un jarret de chez lui valot eune bête tout entière d'ailleurs... Ça t'y possible d'avoir vendu ça!... Eune bête douce c'ment un mouton!... On la fréquentôt par plaisir!... »
*... Hé! quoi faire?... quoi dire? J'envoie au diable l'animal. Alors seulement mon imbécile se décide :
« Oui... Hé bin, oui!... c'a la lutte!...
— La lutte ?... Pourquoi ?... Qu'est-ce que je t'ai fait, bougre d'abruti ?...
— Te nô z'ai méprizé!... Te nô z'ai foutu dedans toute ta vie !... »
ir. Vieux <;ahain
... Là-dessus je suis parti en rageant. Mais à mesure que je m'éloignais, la grosse voix grondait d'injures :
« Je te mettrons sur la paille... Maintenant c'a à nô d'avoir le fourchon es main, et de te remuer c'ment un fumier que t'es!... Fàgnant!... Voleur !... »
J'étais renseigné, direz-vous. Mais j'ai voulu en avoir le cœur net, et je suis passé trouver les Carriot dans leur vigne de Prandin, au moment des quatre heures.
Ces Carriot n'avaient pas d'enfants; et comme ils écorchaient chaque liard avant de le donner, ils avaient de quoi. Elle, c'était toujours cette fine petite gueuse dont l'œil mignon et froid et les lèvres pincées ne disaient rien de bon. Assise sur l'herbe, au bord du fossé, la tête penchée de côté et les bras croisés, elle ne mangeait, ni ne buvait, ni ne regardait, et ne disait mot. Mais il y avait un méchant pli sec au coin de sa lèvre hargneuse.
J'apportais de quoi boire un coup. Le gros
Garriot s'en chargea ; et les verrées de mon vin faisaient chez lui de glorieux glouglous. Après quoi son gros œil niais me fixait stupidement.
» A force d'insistance, cette petite rosse de Carriote finit par reconnaître qu'elle était informée de la citation. Je lui ai demandé ce qu'elle en pensait :
« Oh moi !... ça m'est bien égal : je laisse faire.
— Tu laisses faire î... C'est commode, çaî... Mais n'ai -je donc pas été pour vous jadis un grand soutien?...
— Oh moi! je n'ai rien à en dire...
— Mais pourquoi diable en avez-vous après moi?...
— C'est à toi de le savoir... »
Et voilà!... La causerie continua ainsi.
Cependant, à la fin, la Carriote finit par me sortir son idée de derrière la tête.
« Ce n'est pas pour dire, mais ça nous a été un bien grand affront d'apprendre qu'on t'avait donné cette place de facteur.
• — Un affront.?... Comment cela?...
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— Ça avait tout à l'ail l'air de nous dire que tu avais fait de grandes choses pour nous, et qu'on te récompensait... Nous ne méritions pas un tel affront. »
Entendant cela, j'en restais le cœur serré. Ainsi, dans ce pays-ci, le bonheur des uns suffit pour faire le malheur des autres!...
Or, le Garriot, qui avait vidé mon litre à lui tout seul, jugea bon de placer alors son mot, et d'une voix grasse d'homme repu et gorgé :
« ...Ton père est mort : c'est bien !... Ta mère est morte: c'est bien !... Toi, t'en as profité... t'as pris tes aises... Mais voici la justice qui s'en mêle !... II y a un juge dans le pays qui va te mener loin... Car il y en a de l'argent à rendre par toi ... Ce n'est pas avec des cents et des cents que tu vas te tirer d'affaire... J'sons forts nous autres : c'est bien beau si on te permet de garder ta place de facteur.'... Ah ! Ah...
— Tais-toi, imbécile!... » interrompit brusquement sa femme. Le benêt alors n'en dit pas plus long, mais il me fixait d'un air satisfait et
ahuri, et dans le gros visage charnu, les yeux sans cils n'avaient pas plus d'expression que de la chair à saucisse.
... J'ai quitté ce joli monde... Ah ! cette
Carriote! Coquin de petit séchon !... Gueuse
de maigriotte !... Ah, oui!... voilà donc où elle en était !...
Jadis ça avait la mignonne élégance d'une églantine. Je disais d'elle : «Voici notre finaude et notre futée !... » Et elle, elle souriait comme une gracieuse et une minaudière... C'était en herbe, en ce temps-là... Mais voilà : la terre les nourrit... le ciel les éclaire... l'âge les grandit... et quand c'est fait, l'ingratitude les prend !... La gamine devient alors une sanscœur, et le brin de malice s'étoffe jusqu'en une voracité de requin. Le visage reste jeunet : c'est son affaire. Mais là-dessous il y a l'âme d'un gouffre et les tendresses d'un charnier... Et c'est ainsi que va le monde!... Les voilà, les parents! les bons parents !... Les voilà, ces amis!... ces bons amis!... Et c'est comme ça plein le pays... Le Bon Dieu s'arrange de ça : il n'est pas diffi-
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cile !.. Hé pardi !... clans sa situation, ils ne lui peuvent rien... Mais moi...
Alors n'y tenant plus, je me suis dit : « J'ai à toute force besoin de voir ce soir même une figure d'honnête homme : allons à Couchey trouver le Baptiste. Il a ses défauts, c'est certain ; mais en lui parlant du passé, et de son jeune âge, et de la mère, et de la sœur, je suis . certain de retrouver chez lui le bon cœur. Allonsv ! . . . »
Et je suis donc parti ainsi vers Couchey. J'ai pris le petit chemin de la Côte. On était en fin de juin. La vigne était pour passer fleur. Et peu à peu, ma foi, je me suis apaisé, en regardant cette terre qui fait ce qu'elle peut, et ce ciel qui ne nous veut que du bien.
Le ciel ! Il était là, à deux pas de moi, au
bout du sentier, semblait-il. J'y serais certes bien entré tout de suite... et de bon cœur. Serait-il pas plus avantageux en effet d'être làhaut à réciter Y « Ave Maria », que de rester chez les rosses de par ici, ày entortiller des rancunes dans le papier timbré.
Mais donc tout autour de moi brillait ce cher
printemps de la mi-juin, qui fleurit la vigne et engorge l'épi... « Fichtre oui ! me disais-je. Il doit y avoir encore des braves gens sur terre. Sans cela qu'est-ce que ce soleil-ci et ce printemps-là y feraient bien ?... Un joli cadeau à leur offrir que de leur présenter un Mailloche, un Garriot, un grand Ugène, en leur disant : « Réchauffez-moi et éclairez-moi ces trois bourriques-là, car il y a là-dedans le pur esprit, et c'est fait à l'image de Dieu. »
Au soleil couché, j'entrais chez le Baptiste.
Habituellement, j'aimais peu sa rencontre, car c'était une manière de Jean-la-geigne, et tout le temps c'étaient chez lui des grogneries à n'en plus finir : « La terre était ci... la terre était ça... » en temps de pluie « un vrai mortier »... en temps de sec « dure comme de la corne »... en tout temps « basse à vous faire lever le cœur ». La vigne était « une charrette »... le soleil « un feignant »... la lune « une rosse ». Et ce malchançard de Baptiste ne regardait jamais le ciel que pour lui grigner les dents.
A la vérité c'était en etFet un malchançard ; et on ne le rencontrait jamais sans en apprendre de nouvelles catastrophes : blés versés... vignes chlorosées... pommes de terre revamées... etc.. Avec ça, mal marié. Sa grosse femme, ventrue à en crouler de tous les côtés, à tout bout de champ, pour un oui ou pour un non, s'engrossait encore davantage d'un petiot nouveau. Il y eu avait déjà huit, et un neuvième était au métier.
Mes gens étaient à table. A travers le poussier et la saleté, dans un gâchis de vaisselle et de nippes crottées, ils se partageaient une platée d'asperges. C'étaient ces asperges de vigne, vertes et dégourdies, qui ont un petit goût verduron, mais vif et ravigotant.
Chacun clans la tablée piquait au plat. C'était sur le plat d'asperges un piochement continu de petits bras crasseux. Les petiots se bousculaient et fourchetaient des doigts dans le plat. C'étaient toujours les mêmes barbouillés, lavés par la pluie et savonnés par le charbonnier. Car leur mère était de celles qui aiment mieux faire un petiot qu'une lessive.
(( Bon appétit ! » fis-je cordialement.
Personne ne me répondit. La bande des petiots était trop occupée pour s'intéresser à moi. La mère faisait celle qui casserole dans l'évier. Et mon Baptiste la Couenne étirait rageusement entre ses dents les fils d'une mince asperge. Il ne cessait ce pauvre petit métier que pour s'entrer à pleine bouche de grands taillons de pain. Il les poussait avec le doigt pour être certain de les faire entrer chez lui. 11 gardait sa casquette sur la tète comme un malhonnête. Je contemplais avec pitié ce visage courtaud et terreux, déjà rabougri, déjà vieillot, avec un brin de moustache découragée et deux chétis yeux de pas chançard.
... Cependant je m'étais assis et j'avais commencé à m'expliquer.
« Vlà le beau temps !... Le sec se prend. Bonne affaire pour la vigne : elle f>asse fleur aussi crânement qu'une fille de vingt ans le soir des noces.
— Ouin !... — grognait mon Baptiste d'un air hargneux — ça ne fait pas l'affaire des denrées, ça !...
— Peut-être... mais quel temps pour les foins ! . . .
— Je m'en fiche du Pays-Bas et de ses fourrages... moi qui me crève à piocher pour rien des pommes déterre et des haricots !... Ah ! je m'en vois encore de la déveine pour cette année!... Pour moi encore les sainfoins qui auront l'air d'avoir poussé sur une pelle à feu!... »
Là dessus il jurait tout son soûl.
« Mais ne te désole donc pas — lui disais-je avec amitié — on annonce sérieusement un quartier de pluie pour la nouvelle lune.
— C'est ça !... C'est ça !... — braillait-il. Et alors, avec quel donc soleil je ferai ma moisson, bon Dieu !...
— Mais ne t'emporte pas, mon garçon !... Tout à l'heure le sec te gênait. Voilà maintenant que la pluie te fâche !... Qu'est-ce qu'il te faut? n
A ce coup-là enfin, mon Baptiste put partir en guerre... Ah ! j'avais de la chance d'être un sacré facteur !... Rien à faire que de me promener!... Dire qu'il se trouvait un gouvernement pour payer de pareils feignants à tant du kilomètre !... Et l'argent que je touche ne craint pas
la grêle; le goût de pourri ne s'y met pas...
« Et moi pendant ce temps — glapissait rageusement ce Baptiste — il faut que je m'esquinte. Il me faut suer sur chaque liard pire que dans une chaudière. Va !... Baptiste !... va! enfant de la terre à racler !... va ! travaille !... tue-toi de la pioche et crève de bon cœur !... Les autres, on en fera des curés ou des facteurs ; toi... t'es bon pour le champ-ès-vaches !... »
Mon g-eignard s'interrompit pour distribuer des coups de casquette aux petiots qui se disputaient le reste du plat et se culbutaient jusque dans les assiettes. Toute cette marmaille effarouchée s'échappa alors. Elle s'enfuit par l'escalier du grenier pour s'en aller y dormir dans les nippes, à côté du bois sec.
, Cependant, de l'évier sortit un soupir de monstre. Puis une voix, enfouie dans la graisse, plaça son mot :
« Il faut être insolent pour venir reprocher aux gens leur misère. »
Gomme de juste, je me suis alors fâché. J'ai apostrophé mes deux brutes :
« Dites- le donc que vous en êtes aussi de
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ceux qui me traînent en justice!... Dites-le!... Allez-y ! . . . »
Mais l'autre crasseux, au lieu de répondre, se croisait les bras avec indignation, et semblait me faire responsable de ses denrées :
« Oui... voilà mes fosses d'hiver gelées!... Le cochon ne mange pas... Voici des orges et des avoines qui rentrent sous terre!... En sept journaux je n'aurai pas de quoi prendre trois mille de paille !... Bon Dieu, pendant l'hiver, qui doue va nourrir les vaches?... Où prendre la bouffe?... Et les petiots donc ?... Ah ! mais ça ne va pas passer comme cela !... Ah, mais non !... J'en ai assez, moi !... »
« Et moi aussi j'en ai assez »,.. Et disant cela je suis parti en donnant à mes deux brutes des noms de bétail.
Hé bien ! voilà donc où j'en étais !... En fait de parenté à aimer et à voir, il me restait tout juste cette petite Elisabeth, cette mignonne qui mettait tout son cœur dans ses yeux purs. Les autres... j'étais décidé à ne les revoir jamais. Et
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soit dit eji passant, il en arriva ainsi. Mais l'Elisabeth, elle, pourrait peut- être s'entremettre, leur parler, les ramener à la droiture. C'était une affaire à tenter que de l'aller voir...
Un soir donc, une fois ma tournée finie, j'ai eu le courage de m'en aller jusqu'à Talant. Un boucher du Bourg, à Dijon, me conduisit envoiturc jusqu'en ville ; et de là j'ai grimpé à pied la petite côte.
Au bas de Talant, ce que je vis me réjouit. La lune, avec une rondeur bonhomme pas trop écornée, mettait sa lueur pâlotte sur le pays. Un cher petit pays comme il en faut, perché en plein ciel comme chez lui, au beau milieu d'étoiles, qui semblaient vouloir entrer chez tout chacun !... Les maisons, avec des façons un peu grognonnantes, se serraient les unes contre les autres, et le village aligné là-haut avait l'air d'une banquette de petits vieillards radoteurs. De la pointe des toits biscornus s'échappaient des fumeries grisonnantes, qui s'en allaient porter, chez les chérubins du ciel, l'odeur paisible de la soupe au lard.
Personne dans la cour des Ghampchenis. On
était tout aux bêtes. Des lanternes circulaient dans les étables. On entendait les garçons fourcher la litière fraîche et parler aux chevaux.
Mais autant vous raconter tout de suite ce qui m'est arrivé dans la cuisine, et vous avertir dès maintenant que je comptais à tort sur le salé, qui cuisait dans la marmite avec une odeur où un cochon — généreux comme un grand homme — avait mis tout son cœur.
L'Elisabeth que j'ai trouvée en effet — assise toute seule dans la cuisine et occupée à y moudre du café — n'était pas précisément une mignonne. C'était une grise petite figure, chicanière et têtue. Ça avait les cheveux lisses, un jeune air cossu. Ça faisait un brin la dame. Mais à un rien je vis que là encore ma cause était entendue d'avance. Alors cela me coupe les jambes... Je m'assieds comme une bête... Je parle comme un imbécile... Je rappelle nos jeunes âges... nos tendresses d'orphelins. Mais la petite gueuse gardait son air farouche, et la tète penchée de côté; feignait de s'occuper rien qu'à tourner la manivelle du moulin crampi entre ses genoux.
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Le dépit et la colère me coupent alors la parole.
« Hé bien !... C'est du joli !... C'est du propre !... » taisais- je niaisement.
Mais voilà le moulin à café qui s'arrête, et voici ce que j'entends :
(( Oh oui!... C'est du joli!... Oh oui, c'est du propre!... Tu devrais bien avoir honte!...
— Honte de quoi ?... »
Là-dessus je m'entends traiter de misérable... J'entends une sœur me dire que je suis un débauché !... que je suis la honte du pays !... Eh oui !... Hein ! cette Lise !... Rosse, va !... Elle en a dit long !... Elle se montait la tête, et criait de plus en plus fort, d'une grande voix furibonde qui lançait les injures comme à coups de trompette:
«... Nous n'avons guère été chançards, mais ce qui arrive est le pire de tout: tu es notre croix!... tues notre honte !... tu es notre infamie !... »
Puis, en fait de mignonne, je n'eus plus devant moi qu'une mince furie dressée debout, qui clamait et maudissait :
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« ... Quand je songe que je suis sœur d'un tel homme, le désespoir me saisit ; je me prends la tète dans les mains, et je me dis : Mon Dieu !..: mon Dieu !... mon Dieu !... »
... Impossible à moi d'arrêter ce torrent de bêtises.
« ... Mais, braillais-je, parlons donc plutôt du procès !... Car je le vois bien que tu en es aussi de ceux qui me traînent devant le juge de Gevrey !...
— Ce n'est pas devant ce juge-là, prêchait-elle hardiment, ce n'est pas devant ce juge-là qu'il faudrait t'appeler... C'est devant un autre qui juge terre et ciel... »
A ce coup, la colère me saisit, et ce fut à mon tour de crier dans toute la rage du tuetête :
u Ah! misérable sournoise!... Gueuse d'enjôleuse !... Chipie !... Tu es pire que les autres!... » Et ma foi je lui ai entassé pêle-mêle toutes les injures de l'époque... Il yen avait de fameuses.
Mais voici ma drôlesse qui se chavire sur une chaise ; et de cette maigriotte de femme il est sorti tout à coup une tempête d'appels :
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(( ... Au secours !... A l'assassin !... »
...La porte s'est soudain ouverte, et coup sur coup, le petit pâtre d'abord, puis le garçon loué, le grand Cartier, se sont rués sur moi. Le petit pâtre s'est jeté à ma figure comme un vrai chat... toutes griffes sorties. Le grand Cartier m'a saisi à la nuque, et je l'ai eue tout entière enfouie dans cette poigne-là comme dans un panier en barres de fer... Car il serrait dru, le gueurlu !... Et ma gueuse d'Elisabeth leur criait : « ... Oh! vous me sauvez, merci!... Mais je lui pardonne au misérable : il est fou !... »
Cependant le grand Cartier, s'étant rendu compte que sa patronne n'était pas trop endommagée, m'emporta accroché dans son poing, et me déposa au seuil de la cour.
... J'entendais dtëjà la dégringolade furieuse du petit bosco de berger, qui avait attrapé une faux, et qui arrivait en rasant terre, prêt à faucher un tibia à n'importe qui...
Legrand Cartier me lança à la volée et jusque dans la rue: « Siuv.i-toi! . fit-il, et emporte ça calé au chaud ! »
Et cette fois-là, ce fut moi qui reçus le coup de pied au cul.
Pensez un peu si j'étais gracieux en regagnant les bois. Et cependant c'était l'été au moment choisi où il se prend, et les belles nuits. La terre était enfouie au chaud sous l'ombre, comme entre les bras d'un amoureux. Dans le ciel vif, tout y remuait, tout y fourmillonnait, d'un air de hardiesse et de bon cœur.
Eh bien ! Dans tout cet univers, il n'y avait pas un être en vie pour m'aimer !... Pour trouver de l'amitié, il m'eut fallu aller encore plus loin que les étoiles, et chercher dans la mort des souvenirs et des âmes. Sur terre, en fait de sympathie, je n'avais plus à compter que sur celle du Code Napoléon.
Et voilà pourquoi dans la quinzaine qui a suivi, fort de mon droit et sûr de moi, j'ai été où on m'appelait ... à l'audience... y présenter mon cas à la justice du roi des soûlards, le juge de paix Marseillant.