CHAPITRE V
Le juge Marseiilant entra cérémonieusement dans la salle. Puis il s'assit à la place d'honneur, et prît un air de bon gros père, prêt à s'amuser énormément. La rosse de Poitou, l'huissier en robe de curé, nous appela notre affaire à tue-tête « Garain contre Garain ». Alors mes cinq coquins s'avancèrent, tous côte à côte et le nez en l'air. Il y avait là en ligne le grand Ugène, le Garriot et la Carriote, le Baptiste et le Tiennot. Le greffier était ce vieux loufoque de père Charbonnier, qui griffait le papier d'un air sauvage. N'ayant jamais ri de sa vie, il n'allait assurément pas commencer ce jour-là. Ses grosses lunettes brillaient comme des disques et effarouchaient les petiots. L'huissier n'avait
rien à faire que d'être rogue, et moi abasourdi.
Tout le reste de la salle était rempli par le pays de Gevrey. C'était toute une bande d'effrontés, en tête desquels ces amis, ces bons amis, goguenardaient : le bouclier Ruchard avec son grand tablier croisé hardiment, le charcutier Rabiot, malin et attentif comme un singe, le chef- cantonnier avec sa casquette fortement galonnée, le père Pape l'air vexé, les deux Vaissin comme deux abrutis... Joignez à cela les débitants avec leur sans-façon de bavards, les $rens du bâtiment en culotte de faraud, et les vignerons en gilet de malgracieux. Et à travers toutes les jambes cabriolait une équipe hargneuse de petiots.
On nous appela donc, ainsi que je l'ai dit. Or, tout de suite une petite voix canaille clama avec audace: « Je représente femme Marie Nicolas Champchenis. » Ce n'était ni plus ni moins qu'un avocat dijonnais... un ch'ti gars à qui je garde une rancune de Corse. C'était un court maigriot, avec des yeux pointus de malice, une hardiesse de forban, et de fines moustaches à se faire dorloter des filles.
Ce fut lui qui parla d'abord.
Il commença par flagorner, et déclara qu'il était devant un juge de bon sens. Jl n'allait pas plaider... non assurément. Il se bornerait à un simple exposé de l'affaire. Et moi, entendant cela, je disais tout haut: « Hé ! ch'ti gars!... hé! ch'ti gars!... » Mais le juge me fit taire d'un air grognon qui me rendit coi jusqu'à la fin.
L'avocaillon alors, qui tenait à gagner sa journée, expliqua par tout un détail de chiffres qu'il n'y avait pas eu de liquidation faite, et que j'étais donc redevable. Tout cela fut raconté dans un jargon farouche, où le coquin semblait sûr de lui.
Puis ceci dit, voilà mon petit grêlé de gredin qui se tourne vers moi et qui commence à m'entreprendre avec sa voix de fifre et d'un air de fête. Oh! la canaille !... Il était à l'aise!... Sou petit doigt malingre dansait et voltigeait de mou côté comme une guêpe. Pendant deux bons quarts d'heure il tint sur mon compte des propos sans gène. Moi, j'étais stupéfait de voir tout ce qu'un adroit menteur peut faire de sa langue... Ah! c'est un bel outil !... Ah 1 il en a
jacassé, Favocaillon !... Il allait!... Il allait!... un train d'enfer!... Et les mots me pétillaient au nez avec insolence comme un feu d'artifice. C'était l'explosion continue de malices féroces. La salle se tordait de joie. Moi, tout abasourdi, j'avais l'air assommé du dindon plumé qui prête sans plaisir son ventre à la farce truffée.
Il parla de toutes les filles que j'avais plus ou moins connues... de celles que vous connaissez déjà, pardi... de quelques autres aussi, cueillies au vol... et d'une autre fille de la montagne dont je ne vous ai rien dit non plus; car, à l'âge où j'en suis, je ne me rappelle voire pas si j'ai réellement couché avec elle... ou si c'est avec sa sœur... ou si c'est avec une tante.
Tout y passa, vous dis-je. Ce maigrichon de doigt insolent nous promena à travers toutes mes farces, insistant même comme un polisson là où moi je n'avais fait qu'effleurer en passant. . . Pas un mot d'ailleurs sur les scrupules de tous genres que j'avais de temps en temps !...
... Et le cadet n'y allait pas par quatre chemins. Il me chargeait de toutes les paillardises des trois pays : Côte, Montagne, et Pays-Bas.
Or dans trois pays aussi copieux, il n'y a pas que moi eu état de coucher avec une fille, voyons!... Mais non: tout m'était mis sur le dos. C'était au bas mot deux douzaines de bâtards chez qui le Dijonnais reconnaissait ma graine.
Il tira parti aussi de mes légères soûleries. Il voulut y voir un esprit de suite que je n'y mettais pas.
Pour conclure touj. cela, l'avocat, d'un air cavalier, prit sur lui d'affirmer que j'avais toujours été, même étant petiot, la belle rosse qu'il venait de présenter. Pour cela, il me ramène du fond de l'enfance deux ou trois histoires de champs-ès-vaches qui ne m'étaient pas très avantageuses... Et il fallait entendre cette parole qui giclait comme le robinet de toute une cuve de vinaigre !... Il me montrait du doigt, l'insolent !...
« Regardez-moi — glapissait-il — regardezmoi un peu comme elle se campe... cette joyeuse figure ronde et canaille, bien rose et bien charnue, quia toujours un air gourmand d'embrasser les demoiselles à pleine bouche !... Regar-
dez-le s'il est frais, portant et content de lui... ce joli-cœur... avec sa courte farce de moustache troussée à la santé des filles.., avec ses petits yeux farauds, bien en chair, couleur de rôti, et dont les regards truculents semblent larder les femmes !...
« ...Le voilà, le grand martyr du pays !... Le voilà celui qui s'est usé les bras jusqu'aux épaules pour élever les siens !.. qui s'est usé jusqu'à la corde pour nourrir ses frères et sœurs !... La voilà bien, la victime du devoir!... le héros de la famille !... le bourreau de lui-même!... Le voilà dans tout l'amaigrissement affreux qui suit les grands sacrifices !...
a ... M. le Juge de Paix, il vient vous demander cordialement la permission de g-arder la bien chétive part d'héritage de ses frères et sœurs... à cause de sa vie déjeune et de charité... Vraiment, vous ne pouvez pas lui refuser cela !... D'ailleurs il vous le demandera de cette voix grassouillette et amourachante qui obtient tout... qui, dans chaque maison, fait déshabiller la fille, et force les parents à lui tuer le cochon... Ah ! il marque son passage, le fripon !...
Et voilà !... c'est cela une tournée de facteur !... c'est cela sa vie !... Tout pour lui !... rien pour les autres !... »
Or, à ce coup-là, voilà le ch'ti bavard qui s'arrête soudain !... 11 change de ton... tremblote les phrases..*, les mouille de larmes... et, avec des mots apitoyés, avec des gestes bénisseurs, avec des tendresses dans les yeux... il commence un éloge des cinq...
Ils étaient ci... ils étaient ça... Toutes les vertus !... Toutes les soumissions !... Je les avais exploités et dominés : c'étaient de pauvres petiots... des victimes. Et donc ainsi le grand abruti d'Ugène avait, sous son tricot rapiécé, un cœur de martyr... La Carriote était douce comme un mouton... Le Tiennot et le Baptiste étaient aussi des êtres d'élite qui pensaient à bien des choses. Mais, renchérissant sur tout cela, le méchant avocat que la Champchenis payait, déclara que celle-ci était tout bonnement une sainte qui sentait le Paradis à plein nez.
Pensez un peu si mes cinq coquins étaient fiers en entendant cela !... Le grand Ugène, la bouche ouverte sous son gros nez en pyramide,
et les yeux plissés de bien-être, savourait le discours d'un air d'heureux goguenard.
La seule réserve que le méchant séchon d'avocat voulut bien faire, ce fut de reconnaître qu'ils étaient cinq imbéciles : « Ils sont tous les cinq aussi bêtes etaussi bornés l'un que l'autre... Est-ce étonnant, si ce vorace Jean-Gilles les a tant exploités et dépouillés !... »
Mais comme les cinq semblaient surpris de se trouver si bêtes, il y eut pour moi soudain un revenez-y du méchant avocassier. Voilà que je lui parais redevenir l'être intéressant !... Je lui parais la seule Coite tète de la famille. J'étais un dégourdi... Il y avait de l'idée en moi : l'avocat ne le cacha pas. 11 rappela les études que j'avais faites. D'après lui, j'aurais pu beaucoup... Je l'entends toujours bramer... C'est de l'éloquence que j'ai retenue, car elle me coûta cher.
« ... Ce jovial rossard... cet alerte fripon tout pétillant de gaieté rustaude .. cet orateur de café frotté au journalisme des Kouges... ce bon vivant paillard plein de cordialité très roublarde... généreux quand ça lui profite, et franc quand ça lui rapporte... très bon cœur quand
on en reste aux promesses et aux intentions... au fond âpre aux sous, dur aux siens, indifférent à tous... mais c'est notre bon paysan bourguignon tel que le bâtit sans pitié sous nos yeux un siècle qui ne croit plus à rien !... »
...Pensez si notre Dijonnais parlait gras en disant tous ces beaux mots!... Voyez d'ailleurs le malin!... Ne le devinez-vous pas?... Cette férocité pour nous, paysans républicains... c'était une manière de flatter les bourgeois, et de dorloter le gouvernement. Car le ch'ti finaud flairait déjà dans le Président un Empereur pour l'année après.
Enfin le misérable avocassier s'est assis d'un air qui semblait me dire: «Voilà ma journée gagnée!... A toi maintenant, mon vieux!... Débrouille-toi ! »
Mon tour étant donc venu de parler, je commence d'un ton un peu bourru :
« Eh bien !... Et bien !... Monsieur le juge... voilà donc ce qu'on sait faire en justice, chez vous, d'un honnête homme !... Vous le voyez
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cependant : j'ai laissé parler ce bavard.,. J'ai fait ça pour vous... Mais devant de telles menteries, moi qui ne mens jamais...
— Ouè là là !... » crièrent dans la salle deux ou trois Judas.
Ce petit colérique de père Pape donna de la voix :
<( Il ne dit jamais deux menteries à la fois ; mais elles se suivent de près.
— M'sieu le juge — protestais-je — je n'ai jamais volé.
— Oh ! — criait ce traître de Rabiot — il ne vole pas, mais il oublie de laisser.
— Hé! — répliquait le cordonnier Poinsot — il s'imagine qu'il a oublié quelque chose quand il n'a rien pris. »
Alors moi, voyant la salle rire et tous goguenarder de moi, je perds le sens, et je me mets à leur crier des sottises à tue-tête :
« Tas de brutes !... »
Et comme ils piaillaient tous :
« Tas de soûlards !... »
Cette fois ce fut dans toute la salle un hurleirîent de joie...
« Hé! Garain ! — me fît le juge en s'amusa nt d'un air bonhomme — pourquoi parler de cela?... Chacun sait bien que vous et moi nous ne nous soûlons pas plus l'un que l'autre. » Hé parbleu ! cette vieille rosse, soûle 31 jours par mois... même en février... eut le succès qu'il cherchait. Mais moi je pris un air sévère, car je n'étais pas d'humeur à rire :
« Monsieur le juge... j'avais trente ans, que je ne m'étais encore jamais soûlé... »
Du coup il y eut une grande huée dans la salle :
«C'est comme pour les filles — braillai-je — il y a un rien de temps que je me suis décidé à coucher avec... »
Mais ce fut alors une vrai tempête de rires et de huées, à en rompre les murs. C'était ma foi bien inutile de me défendre contre un pareil bétail... Tout tremblant de rage j'essuyais l'averse de sueur qui me tombait du front...
« Gilles — me fit doucement le juge — parlons donc de votre affaire !... »
Mais j'étais surexcité. Tout ce que je pus faire et dire, ce fut de montrer le poing à cette
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gueuse de Carriole qui levait sa tête de serpent, et de l'interpeller :
« M'sieu le juge... j'ai torché le cul à ça... et aujourd'hui ça me traîne en justice pour un vieux carcan !... »
Ah ! là-dessus voilà les cinq de faire le tapage...
« Dis voir point de mal du chevau !... Il te valot bien ! . .. » grognait le grand Ugène de sa voix cuivrée...
« Ah ça! — fit le juge — quel âge avait donc ce cheval?...
— Ce chevau-là ! — vociférait l'Ugène — hé bien! malgré son âge c'étot une vraie jeunesse!...
— M'sieu le juge — ajouta la Carriote — c'était un cheval grassouillet... qui avait bien de l'entrain... plus que moi... plus que vous...
— Oh alors !... » fit simplement le juge sans rien trouver de plus à dire. Cependant comme les cinq continuaient le tapage, il les fit taire : « Allons !... allons ! vous autres ! fichez-nous la paix, et qu'un seul parle pour tous !... Quel est le plus âgé ?
— C'a moue, répondit le grand Ugène.
— Hé bien ! Vous répondrez seul à la partie. » La Carriote protesta :
« Oh non ! M'sieu le juge! C'est le plus âgé ; mais c'est le plus bête...
— Raison de plus ! — brailla l'Ugène — je voulons lui répondre à tout ce qu'il dira... Et en voyant c'ment un pauvre imbécile c'ment moue a de force contre le coquin, vô jugerez voire de ce que pourrô faire les quatre autres... la femme surtout... Car rien qu'un quartier de ct'elle-ci, ça bin des meillons de fois plus ch'ti et plus finaud que vô et moue... »
Cependant je me disais en mon par-dedans :
« Hé !... Si c'est là l'orateur de la troupe... bonne affaire !... Nous allons rire. »
Et là-dessus je commence :
« M'sieu le juge, vous voyez devant vous cinq rosses. C'est moi qui leur ai donné la pâtée; et dans cette bande degouris, il n'y a pas gros de graisse comme une prunelle qu'elle ne me soit due !... »
D'une voix de gros cuivre cérémonieux, le grand Ugène donne alors la réplique :
« La griaisse que t'ayons mis sur nô,... il y
en a à peu près autant sur une baguette à fusil . Ct'elle-ci, qui fait de l'effet, ça à nô... C'a nô qui nô la sommes fournie avec nos sous.
— Heu la !... c'est pour vous que j'ai usé mes forces et dépensé ma vie.
— T'as usé le soleil, et dépensé d'ia langue.
— Hé lâche !... j'ai failli en crever.
— C'est ça !... Il crievôt de bien être dans sa peau, et c'étôt pour not' santé !... Voyez-vô ça !...
— Oh ! voilà qui mérite des claques !
— Avise voire un peu de me toucher iqui !... Vlà le juge !...
— Hé ! grand feignant ! C'est pour toi cependant que je me suis surtout privé ?...
— Te priver !... toué !... Mais tout le bon repas était tojôr pour toué !... Et après, tu croisos tes deux mains dessus ton vientre plein, en ayant l'air de nô dire : « Tout repose là en paix ! »
— M'sieu le juge... Voilà cependant ceux pour lesquels j'ai pendant dix ans été debout depuis le petit matin jusqu'au soir.
— Oué là là... Vaut bin mieux entendre ça
que d'être sourd !... Mais, coquin ! t'as jamais entamé le matin... La rosée était pô toi un ogre ; et le tantôt, le soleil avot la griffe d'un lion.
— Mais voyons!... M'sieu le jug'e ! Voyons un peu !... Interrogez donc les gens !... Renseig-nez-vous !... Demandez-le partout, bonsoir de bonsoir, si je n'ai pas été un des forts ouvriers de la terre !...
— Oué donc J... Travailler la terre, toué !... Ah !... si les champs étaient des saucisses, et les carrés de vignes des entrecôtes... ah oui !... alors !... tu les travaillent avec bin de l'amitié même !... Ma la terre telle qu'elle est... avec du gravias... avec de l'endurance... et située bin loin du bras... jamais te ne t'y ai fié !... Et tu ne l'ai jamais connue dure que quand tu t'as couché dessus !... »
Et en disant cela, mon grand idiot secouait bêtement en air un doigt gracieux comme une corne. Moi j'en étais fou de rage, et je leur hurlais tout mon soûl :
« Gredins que j'ai nourris !... que j'ai grandis !... que j'ai mariés !...
— Ah ça, ça vrai — riposta la ganache — c'a bin en effet de sa faute si j'ons épousé. Ne pouvant nô tuer, et n'osant point nous faire jarre pire, il nô z'a mariés !... Vlà le coquin, tenez !... Il est là tout entier !... »
A ce coup-là, le juge, qui sentait son déjeuner chez lui, fit le geste de cesser le feu. Puis il prononça un leste petit bout de jugement, J'étais condamné à payer vingt francs à chaque coquin. En outre on nous renvoyait nous pourvoir à toutes fins de liquidation. Enfin j'eus les frais par surplus. Et les sans-cœur de Gevrey applaudissaient !... Et voilà la justice !... Et c'est ça un juge !... Gros soûlard, va !... Il s'en allait en ayant encore l'air de se fichtre de moi !...
Le grand Ugène triomphait, et répétait bêtement :
« C'a pas dommaige ! . . . Depuis le temps qu'on étaint volé !... »