CHAPITRE VI
Après le procès, j'en ai eu pour six semaines de tracas. II fallait une liquidation, paraît-il. Les cinq coquins en voulaient en effet au ch'ti mobilier, à la maison, et aux deux bouts de champ que j'avais gardés. Il se fit alors tout ce qui se fait en pareil cas. Un coquin de notaire descendit de Gevrey. Un calepin et un crayon à la main, il numérota tout ce qui se trouva dans la maison, sans faire grâce à une assiette. Bref, ce furent six semaines de paperasseries, de notaireries et de chiffreries, sans compter un beau barbotage de racontars et de rabotages, dans lequel la langue pointue du pays put fourcher tout à son aise comme en plein fumier.
Puis, la vente aux enchères de notre chez nous eut lieu. Le gros crieur, le Ghassaniol, monté debout sur une barrique vide, brailla en notre honneur pendant tout un après-midi de dimanche, en face d'une petite foule. A force de cracher et de vociférer, il vint à bout du mobilier et du petit domaine. Je pus encore coucherpendant dix jours à la maison. Enfin, j'ai dû céder la place au nouveau propriétaire, un étranger, un certain Noret qui était établi dans le pays depuis seulement une trentaine d'années à peine.
Disons-le en passant : ce pays-ci est la proie des étrangers. La Côte surtout a affaire à eux. Peu à peu tous, ces villages ont été croqués par des bandes d'ours descendus de la montagne. On a vite fait maintenant défaire d'un charbonnier un vigneron propriétaire. D'autres sont venus de plus loin encore. Ils ne rient pas, sentent le seigle et tiennent du rocher. D'autres parlent auvergnat et font le troc. Ils vont répétant : « Il y a de la rencontre qui vaut du neuf et ça coûte moitié moins cher. » A force de grimaces comme ça, et après avoir fréquenté pen-
dant quinze à vingt ans les vieux fers et les boîtes à sardines vides,unbeau jour ils achètent une maison, portent veston, parlent gras et font les Parisiens.
Et moi aussi je suis venu m'installer à Gevrey. J'ai quitté Saint-Philibert. Il le fallait bien. J'ai été louer un petit logement aux Baraques. Les Baraquais m'accueillirent en gouaillant, comme à leur habitude. Mais leur gaieté et leurs repas de cochon m'ont bien vite mis à l'aise. J'avais besoin en effet de consolations. En fait de propriété à moi, bien à moi, il ne me restait guère plus que mon carnier à dépêches. Dans tout l'univers — qui est cependant grand, et qui même n'en finit plus, dit-on — je ne possédais pas grand comme l'ongle de terrain ; et en fait de parenté à aimer, il ne m'en restait pas de quoi en garnir le creux de la main.
Aussi, pour qu'il ne soit plus jamais question de ces coquins de frères et sœurs, terminons-en tout de suite avec eux.
Le grand LTgène, de plus en plus battu par sa bourgeoise, s'est mis à boire la goutte. Il sentait l'eau-de-vie comme une vigne en fleur, et
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on pouvait le suivre à la trace. Il s'en alla ainsi, de glouglous en glouglous et de triques en triques, finir au fond du bois accroché à une belle corde neuve. Avec un air d'heureux goguenard, il y tirait une langue d'un demi-pied avec déjà les mouches dessus.
Après une vie rageuse de grippe-sous, la Carriole et son bœuf, le Tiennot et sa garce, sont tous quatre morts sans enfants. Qui diable peut encore penser à eux?
Le Baptiste — harcelé par la guigne et le mauvais temps, et dégoûté des denrées — est parti pour Paris avec sa famille. Ce fut là une équipe d'archi-malheureux, dont on a fini par ne plus jamais entendre parler.
La Champchenis seule vit encore. Elle mène une vie très bourgeoise et très dévote. Elle a hérité en effet de la vieille tante Elisabeth et de tous les Champchenis. A la tête d'une vraie fortune, elle est alors allée à Dijon, s'y retirer, y faire la dame quêteuse, et y fréquenter les petites messes du matin. Quand on lui parle des Garain, ou même seulement du Pays-Bas ou des fermes... elle fait la sourde.
Moi cependant je continuais la vie de facteur ; et je médisais en songeant à tous ces gueux : « Ouè donc?... C'est ça la parenté !... C'est ça la vie !... » J'en voulais à tout le monde, au pays, à la France et à tout l'univers... J'étais dégoûté de tout : « Le gouvernement qui laisse faire ça est un lâche... C'est un grand voleur... La Terre tout entière, et le Ciel par dessus le marché, ne valent pas un litre... Il y a les anges par là-haut, dit-on!... En fait d'ange, je n'ai jamais entendu que le tonnerre qui braille à tue-tête, et assomme à coups de foudre !. . Est-il chrétien, celui-là ?... Et la grêle, c'est-il une première communion?... »
Peu à peu la colère me vint ainsi. Elle m'empoigna comme à pleine gorge. J'en perdais la tête. Je rageais, je dérageais et j'enrageais sans cesse tour à tour. Sans cesse il me passait dans la cervelle des idées... comme une envie de vitrioler tout l'univers. En mon par-dedans je grondais tout seul : «Ah! tas de gueurlus!...
las de grimaciers!... tas de sans-cœur!... Ah! vous êtes la canaille !... Ah ! vous êtes ceux qui m'ont ruiné, et le pays qui s'est fichu de moi!... Eli bien, attendez voir un peu que je vous fasse
grigner les dents à mon tour ! Vous avez
fait avec moi les démons !... Eh bien! moi je vais faire le patron, et être le Satan du pays!... Je vais vous dorloter à coups de matraque!... J'aurai la douceur qui assomme, et la générosité qui accommode à la vinaigrette la réputation des gens! Oui, j'aurai un amour du prochain tout garni de griffes !... »
Vousai-je dit que je ne croyais plus rien ?..• « Le Paradis?... Ficelle, cela !... J'en ai assez de faire l'effarouché et la bête à bon Dieu!... Et puis, aller vivre là-haut avec rien à se mettre sous la dent que des rayons de soleil frits et leclair de lune en guise d'apéritif 1... Et là-haut on trouverait tous les gêneurs, et rien que des filles à grimaces!... Merci donc bien!... J'aime joliment mieux faire mon Paradis sur terre, dans une vie de casse-croûte, de vide-bouteilles et de trousse-jupes !... »
Et c'est alors, qu'en fait de vengeance, je me
suis décidé surtout à profiter de la vie aux dépens des jocrisses. Voyez un peu : j'avais bon pied, bon œil, du nerf et de la dent, un sangchaud, un caractère de casse-cou, une soif de musicien, un gosier à avaler le verre à vitre... « Hé! profitons-en, que diable!... Hardi! bon Gilles !... Hardi à la ripaille !... et gare aux filles !... Attention, tas de rosses!... En place pour l'escrime à la fourchette, et la manœuvre du cotillon !... Garde à vous, et enjoué... feu partout !... Je ferai ripaille jusqu'à ce que j'en crève !... Je mangerai les cochons comme pour en détruire la race !... Et je ne cesserai de trousser les jupes, que quand je trouverai dessous la figure d'un honnête homme!... »
Au fond, voyez-vous, tout cela c'était parler pour ne rien dire. Je n'étais pas si méchant que cela... Et en définitive cela s'est borné pour moi à faire tout simplement la gouape.
J'en avais surtout aux filles. Un à un j'ai éveillé
à l'amour tous les jeunes tendrons du pays. Je crois bien ma foi qu'elles y ont passé à peu près toutes, successivement, l'une après l'autre, maison par maison, et comme il se doit.
Ah ! j'étais malin, brigand. Je préparais d'abord la petite. Par les mots et les caresses, je la mettais à point. Puis, je me faisais aider par le reste de la famille. J'y allais en effet du grand jeu. Je parlais mariage aux parents... Et dame !... un facteur comme prétendu... ça ne se trouve pas au pied de chaque épi !... Je faisais alors le gaillard et le tendre !... Je causais au père avec la larme à l'œil. Je versais de temps en temps sur la mère les petits mots de tendresse qu'il faut. S'il y avait d'autres petiots, je les embrassais tous à plein tas. Bref, l'affaire était entendue, bâclée... La petite, elle, heureuse et nerveuse, ne se tenait pas de joie. Elle faisait celle qui s'affaire au feu, à la cuisine et aux casseroles. La voyez-vous, celte chère fille? — Car toutes elles se ressemblent — ... Jeunette, endimanchée, la taille pincée, le tablier clair, le petit visage rose et brillant comme une cerise... amoureuse, espiègle.,, toute au plaisir de me voir et de m'ètre
promise!... Les parents, eux, se gonflaient.
Et moi je devenais comme l'enfant de la maison. En mon honneur, on tuait le cochon... On saignait les poulets... On coupait le cou des canards... On écorchait les lapins... Et le poêle ronflait, le four chauffait; tout était feu et brasier ; toutes les flammes de la ferme étaient debout pour me dorer les flans, me saisir les rôtis, me gonfler les brioches et me cuire les civets. Les huiles dansaient clans la poêle sur les beignets et les fantaisies. Et nousdeuxla petiote — grisés par ces odeurs croustillantes, et par nos caresses, et par le feu de nos âges — nous nous en donnions à pleine bouche... Et hardi donc aussi de cabrioler dans les coins !...
Puis quand le père et la mère commençaient à s'inquiéter et à me tavasser — et avant même que l'enfant gênée vit arrondir sa taille — alors... je me donnais du champ ; et j'allais ailleurs éveiller un autre tendron... lever d'autres cottes.
Toute cette bonne cuisine et cette saine vie me profitait. Les gens disaient de moi : « Gomme il est portant, ce brigand !... Le voilà gras et frais, l'ceilrosé, la peau tendue pire qu'un cochon !... »
Et ainsi, tout bedonnant du ventre, tout écarlate des joues, la gueule tordue sans façon, je m'en allais de fête en fête et de ferme en ferme, promenant partout mes chansons, mes gaillardises et mes yeux farceurs. D'ailleurs on ne m'en voulait pas ; et les gens aimaient joliment mieux me voir tâter à leurs filles qu'à leurs écus.
Et remarquez même que tout le Pays-Bas m'aimait. Il a toujours en effet aimé les vivants. Et puis j'y rendais bien des services. Car je peux le dire : il n'y avait pas de fête sans moi. Pas un repas de noces ou de fiançailles, de communion ou de confirmation, de baptême ou d'enterrement... pas un repas de cochon ou un tuechien de moisson, où je ne sois de la tablée!... Dans ce Pays-Bas, rien ne se faisait sans moi : pas possible de rien faire et défaire... de rien bénir, rebénir, surbénir... pas de petiot communié, de vieille femme enterrée, de grosse bête tuée... sans que le joyeux facteur ne soit là pour la mémoire de la chose, et calé un des tout premiers le ventre à table !...
Et que voulez-vous donc ?... Les femmes sur-
tout raffolaient de moi. De par tous les diables, elles n'avaient pas tort !... Je n'étais plus cependant de première jeunesse, direz-vous. Certes oui, je n'avais plus la gaucherie et la nonchalance des jeunes caresseurs. Mais j'en étais à l'âge alerte et narquois, où l'on a déjà tout le pittoresque et l'expérience du vieux drille. Voyez-moi plutôt, tenez, et dites un peu si ce n'est pas là le vrai cadet réveillé!... Voyez-moi avec le képi en bataille, frisé et déluré, la lèvre friande, l'œil canaille, le regard en accroche-cœur, le nez bambochard, la moustache troussée !... Et avec cela, guêtre et grassouillet, le carnier dans les reins, la blouse au vent, et dans l'âme toute la gaillardise du plus fier pays de la terre !...
Par l'ordre de l'Empereur Napoléon III, tout frais couronné, le Pays-Bas commençait en effet partout à se sentir pousser les blés de rapport. La terre rajeunissait à vue d'œil. Les prix des denrées et ceux du bétail montaient à qui mieux mieux. Le veau faisait de l'or. Les betteraves et les artificiels fournissaient les écns. Ah ! il y en eut alors de la santé et de l'aisance dans ce Pays-Bas !... Le samedi, jour de marché à Di-
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jon, les routes sonnaient partout sous les carrioles. Le dimanche, partout bals et festins !... On jouait aux quilles jusqu'en plein bois. Le grand Baudoin, dit Baudoin l'Écarlate, rassemblait dans son bois les garçons de peut-être vingt pays. Tout regorgeait de filles et d'écus, de rires et de rôtis. Tout ce pays plat rigolait de partout à pleines dents. Pendant ce temps, dans sa côte séchée jusqu'à l'ongle, le vigneron ruiné par le mildew, suçait son pouce, et crampi près de ses trois poules, il braillait misère en maudissant la Création.
Pensez si j'ai fait mon profit de tout cela !... Cependant je dois dire qu'on m'en a prêté plus que je n'en ai fait. On mettait tout sur mon compte. Dès qu'une fille était mise à mal par un galant marié, elle pleurnichaillait mon nom. Alors on la comprenait et on l'excusait; car, disait-on de moi... « ce n'est pas un pirate comme celui là à qui une innocente peut tenir tête »... Je devenais même ainsi la ressource des pays voisins. Moi, comme un imbécile, je m'enorgueillissais. Mais tout de même j'en ai vu défiler un fameux troupeau... J'en ai eu des blanches
et des roses... des brunes et des rouges... des pâles et des rousses... Ce sont d'ailleurs toutes de gros joujoux charnus toujours bâtis de la même manière... le sang- fouetté par le démon, et gros de cervelle comme un radis. Allez donc vous marier, et faire de ça une femme de facteur !... Aussi j'ai tout croqué au passage, au fur et à mesure de l'appétit, sans me soucier de me garder une poire pour ma soif.
Je fus aidé cependant.
J'ai eu en effet en ce temps-là unebanded'amis tous plus fameux risque-tout que moi.
Le mieux en chair fut le boucher Cornillout. Il n'était pas comme nos bouchers de Gevrey, qui sont aussi bons garçons que leurs agneaux, font le métier par bon cœur, et mettent de l'amitié jusque dans leur façon de tuer les veaux. C'était, lui, le riche boucher dijonnais; et il ne tuait les bêtes qu'en l'honneur de la bourgeoisie. Il n'aurait pas vendu à d'autres gens... même gros comme une puce de faux-filet. 11 s'en venait courir en carriole le Pays-Bas, y rafler tout le
veau blanc, et y pirater tout le jeune mouton. À moitié maquignon et aux trois quarts forban, il était le beau soûlard et le fier gueuleur... Je n'ai jamais eu meilleur compagnon...
A coté de ce <*tos père, les deux Vaissin étaient deux crasses. Ils avaient pris le parti de ne rien faire et ils y mettaient tout leur courage. Mais je vous en ai déjà sans doute parlé de ces deux monstres rageurs, à la gueule de carnassier, et à la figure en coup de pelle. L'aîné, surnommé le Basset, était lui aussi un - chéri des dames ; mais il en faisait le cas qu'il faut en faire, quand on aime à être marié avec toutes, pas plus de trente minutes avec chacune. Certaines fois il me fit tort. Un soir par exemple j'étais allé relancer une bonne grosse amie de tout le monde, ouverte au public, mais bête comme un poulailler. Or ce soir-là j'ai reçu à travers la nuit un coup de pied aux fesses qui m'a paru venir de ce Basset. Mais on ne voulait réveiller personne dans la maison. On n'a donc pas soufflé mot ni l'un ni l'autre. Plus tard il ne m'en a jamais parlé. Moi alors je ne l'ai pas voulu gêner, et je ne lui en ai pas causé non plus.
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Le cadel était moins féroce, mais pas plus franc. On l'appelait le Fausset. Le regard oblique quibarbotaitdans les yeux flasques ne valait rien.
Je leur ai cependant rendu bien des services à ces Vaissin. Je leur ai vendu en mains sûres bien de*s lièvres de collet. N'allez pourtant pas croire qu'ils étaient les deux maîtres braconniers du pays. Vous auriez ainsi fait bien du tort au père Pitois, un veuf, qu'on surnommait le père Colombe. C'était, lui, tout ce qu'il y avait de doux et de paisible dans le pays. Il avait un bon visage flasque, avec de pauvres yeux touchants tellement couleur de tabac qu'ils en sentaient la pipe. Mais cette grosse tête ronde et grise avait, dans les regards clignotants jamais défraîchis, l'air bon enfant d'une innocence qui n'en finissait plus. Il restait en baraque dans les bois ; et dès qu'il avait trois sous" ou deux litres, c'était pour partager. Jamais chez lui un quartaut de vin n'a senti le fond de fût. D'ailleurs il vivait plutôt chichement, et faisait son dîner en croquant trois pissenlits. Une fois Tan, il achetait un litre de vinaigre « pour se dorloter un peu », disait-il.
Vous parlerais-je des autres?... L'imbécile père Pape qui avait toujours l'air vexé et ne dérageait pars?... Parlerais-je du Biscuit? Mais ce n'était qu'un pauvre crève-faim flanôcheur et édenté, qui n'a peut-être pas sorti trois fois par an les mains de sa poche. Le José même mériterait-il que je vous en parle ?... Un grand imbécile, biscornu et méchant, gouailleur et andouille !... Pour tout dire, un Grille-Pattes ressuscité dans un piègeà loup !... Le père Ramoneur était peut-être, lui, un ancien Savoyard... Nous avons eu aussi quelque temps avec nous une espèce de farouche forban, une petite tête fripée de bandit insolent. On le surnommait « l'officier » On n'a jamais su ni son nom, ni son pays. Et un beau jour, il est parti comme il était venu, et sans rien dire de lui. Pas bête d'ailleurs, l'homme...
Unjourjelui ai demandé pourquoi il s'était fixé dans ce pays.
« Ecoute, feignant! — me répondit-il — j'ai traversé la terre entière, et tout s'y ramène à deux bandes de gens. Au nord de Paris, il n'y a guère que le brouillard et les ours ; le pays a
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a un goût de poisson, et l'homme des airs de saindoux. Au contraire, au sud de Lyon, rien à gagner que des coups de soleil, et rien à fréquenter que le nègre et la crasse. Le pays y est de la pierraille dépenaillée ; et, il faut partager tout ce qu'on a avec ses poux... le reste avec les puces. Mais ce pays-ci du moins est suffisamment entrelardé. Aussi on y a un peu de répit, et j'en profite. »
Avec cela, vous voyez, j'étais bien renseigné !
Les voilà donc, mes gens!... Les voilà ces amis ! ces bons amis qui m'ont entraîné aux bêtises ! ... Ah ! il n'y eut pas de ma faute : j'avais un trop bon cœur qui me laissait sans défense, et la canaille en profitait. Tout compte fait, j'étais plutôt l'innocent de la bande. Vous en doutez!... Hé bien 1 écoutez un peu ceci!...
C'était par là vers la fin de 52. Les Vaissin et moi nous avons eu comme un besoin d'argent. Or un notairede Gevrey m'avait donné, de la main
à la main, huit cenls francs en me recommandant de les remettre-de sa part à un marchand de bois des Pays-Bas. Là -dessus, les deux Vaissin, aidés par le grand José, se sont offerts pour me dévaliser à l'amiable. J'ai accepté, car ils se seraient peut-être passés de mon consentement. On s'est ainsi entendu sur place au coin du bois de Fanagon. Je m'offris tout bellement à recevoir, là, sur le champ, quelques chiquenaudes qui me permettraient défaire l'endolori pendant deux ou trois jours. Les autres gars feraient les dévaliseurs; et, par la suite, me remettraient une moitié des huit cents francs. Voici donc mes gars qui me tombent dessus. Ils y vont avec un entrain inattendu, à coups de pied et à coups de poing. Ah mais !... je gueulais, moi!... On n'était pas convenu de cela!... Mais ce gros lâche de Basset se contentait de dire : « Il faut de la semblance » ; et il m'écrabouillait la figure à coups de poing, pendant que le Fausset m'enfonçait les côtes, et que le José me broyait à coups de pied... Pensez si j'ai braillé fort !... Il y eut surtout un certain coup de talon ferré sur le tibia qui me le déshabilla
d'un demi-pied de chair. « A l'assassin ! » ai-je hurlé. Mon coup de gueule aurait réveillé des gendarmes jusque dans les Pyrénées. Les gens de Broindon m'entendirent. Gela me fut avantageux. Ces hurlements m'ont plus innocenté que trois semaines de discours d'avocat. On m'a plaint, sans cependant pouvoir me trouver mes assassins.
J'en ai eu pour mes quinze jours d'hôpital. Après quoi, désenflé et cicatrice; j'ai repris ma tournée.
Ma première visite fut pour les Vaissin, à qui j'allai réclamer mes sous. Mais les drôles firent la bête : « Qu'est-ce qu'il dit?... De quoi parle-t-il?... »
« Allons !... Allons !... — fis-je — pas de grimaces ! . Payez-moi ou je vous fais coffrer !... »
Mais ils rigolaient. Ils me prétendaient leur complice, et me croyaient les mêmes risques qu'à eux. Je les ai détrompés :
« Votre complice?... Moi ?... Vous m'avez trop bien arrangé pour qu'on le croie. Voyez un peu mon tibia !... Voyez cette belle cicatrice bleue!... Elle crie ma loyauté tout du long de la
jambe. Vous m'avez écrit tout au large, sur les cotes, sur les fesses et sur la figure, que j'étais un honnête homme, un fort innocent. Allez-vous vous en dédire maintenant ?..~
— C'est vrai — fit le José — on a été un peu trop vif. On croyait qu'un facteur avait la peau plus dure. Allons ! payons-le !... C'est quatre cents francs à lui donner.
— Voilà parler ! — répliquai-je — mais maintenant il faut ajouter à la somme de fonds, l'hôpital, la voiture... le dérangement... — Les gars se regardaient un peu ébaubis. Mais moi je continuais : — H y a aussi de petits déboursés : j'ai dû faire les quatre heures à mes frais. Or les quatre heures sont chers ; car, chez les blessés, il faut le bon vin. Enfin, je veux vous faire un juste prix : avec six cents francs, je vous tiens quittes de tout. Si demain, à sept heures du soir, je ne les ai pas, jeserai heureux d'avoir une occasion pour aller prendre un verre avec le brigadier de gendarmerie. »
Et je suis parti, laissant mes gens faire les plaisants : « C'est ça !... Attends-nous !... Commande le vin chaud !... »
... Le lendemain cependant, sur le coup des six heures, le Fausset s'en est venu baguenauder vers chez moi. On alla prendre un verre. On causa de choses et d'autres... « A propos — me fit-il — est-ce qu'on ne te devaint pas quelque chose ?...
— Si fait.
— Y vais te le bailler. »
Il m'a paisiblement remis mes quatre cents francs. Je n'ai pas insisté, et on s'en tint là. L'affaire était réglée de part et d'autre avec loyauté.
Mais pourquoi donc suis-je allé vous parler de ces choses et de ces êtres?... J'ai quelque chose de plus touchant et de plus poignant à raconter.
Vous me croyez en effet parti tout droit vers le crime et embarqué dans la vie de coquin.
... Or quelqu'un s'en vint doucement entraver la fête.