CHAPITRE I
Nous en voici donc arrivés au printemps de l'année 1853. Je n'y songe jamais sans un peu de gêne. En ce temps-là commence une histoire qui ne m'est pas très avantageuse.
Serai-je franc ?... Vous le dirai-je ?... Hé bien !... parfois... une sorte de remords m'enpoisonne ; et je vais rêvassant à ce diable d'Enfer, où Satan, qui s'ennuie, fait aigrement bouillir dans ses casseroles les malchanceux elles risquetout.
Certes, je ne suis pas absolument le genre d'individu qui le concerne. Mais chacun a dans
sa petite vie une bricole d'époque où il fit un brin la gouape. Bref, en l'année 1853, j'ai assez sérieusement fauté. Mais dites bien que je me suis repenti. J'ai pris mon temps pour cela ; et j'y ai passé consciencieusement le reste d'une vie tranquille. Quant à me faire du mauvais sang... je n'ai pas pu m'en faire autant que j'aurais voulu, tellement j'ai été occupé à entretenir une famille... à mettre en état les champs... à bùcheronner le bois... et enfin à être la dupe de cette gueuse de vigne qui m'eût ruiné sans ma hardiesse.
... Il y a un plus grand coupable que moi : c'est le printemps... un printemps qui mit la tête à l'envers à bien des gens, et donna un peu partout des idées folles.
Ce n'était pas un de ces printemps malingres et acides qui suintent la pluie... crachent l'averse, et rincent clans le vinaigre le vent aigre de mars. C'était un printemps moite et doux, avec les airs touchants et délicats d'une demoiselle riche... Les arbres dégorgeaient leurs bourgeons charnus. Un petit polisson dénouait les sources,
renflait les écorces. Une petite vie d'ailes pétillait dans la ramure avec le pourchassement des oisillons; et les hirondelles nous revinrent avec leurs beaux vols bondissants.
Tous les ans à la même époque, c'est une malchance pour moi. Je m'éveille du carême avec la tête farcie de malices de Pâques. « Hé ! — me disais-je — quellesserontnos nouvelles amours?.. Aimerons-nous la blonde ?... Aimerons-nous la brune ?... Faut-il' paillarder à Savouges, où les filles ont le jarret intéressant?... ou bien réserver ses tendresses pour les filles d'Epernay, qui sont toutes un peu gâte-sauces, mais bon cœur?. . . ou encore aller s'enrosser tout bêtement à Dijon ?.., ou enfin risquer le coup et prendre femme pour de bon ?...
... Je délibérais... je délibérais... Mais le Diable est venu. Il me soufflait à l'oreille : « Saint-Philibert n'a- t-il donc pas ses jeunes tendrons?» Jerépliquais : «C'est jeunet en diable ! » Mais lui, sans se fâcher, insistait : « Hé mais !... Je travaille tous ces cotillons-là î... Et je n'ai pas perdu mon temps. » Et le grand cornu me sifflait alors aux oreilles des airs de chasse à la
fille, avec les noms de une ou deux jeunesses, qui, rien de temps auparavant, me paraissaient encore de petits verjus. Lui, les déclarait intéressantes.
Mais remarquez que pas une fois le nom de Marie-Rose n'est venu se mêlera celui des jeunesses faciles... Marie-Rose !... Il y a bien des années que je n'ai prononcé à haute voix ce nom-là... Ah !... laissez-moi un instant !... Je revois au loin des saisons oubliées !... des êtres morts!... Pauvre fille!...
Disons-le cependant tout de suite : la chose n'est pas venue de moi... L'affaire est née par la faute des autres, et d'une manière de défi.
La ribote en fut cause. La ribote, et un Cabrioche. . . Oui ... un certain Cabrioche la Frousse. . . dégourdi comme une écuelle... bête comme un panier... un feignant... un poil à la main... un tire-sous, râpé, fripé, crasseux.,. un Jean-Jean... Et avec cela, de la prétention : une manière de regarder l'univers et de s'en croire le propriétaire, les airs de finesse d'un monteur de coups, un gros nez qui encombrait jusqu'au bas un visage de jocrisse, un regard couleur de crotte,
une allure de potiche : voilà donc de quoi il était fier notre homme!...
Vous pensez sije me suis révolté en entendant l'imbécile s'en prendre à ma réputation. Il bredouillait, en ricanant dans son verre, des allusions qui ne me plaisaient pas. Exaspéré, j'ai fini par lui mettre le poing- sous son gros nez de curé. Là-dessus son bredouillement a changé de sens et est devenu de la politesse. Il voulait seulement dire que, dans le pays, certaines filles étaient à l'abri. ..même de moi... Telle la Marie- Rose Noret.
Ce n'était pas là une opinion bien méchante. Mais j'avais dans le nez des bouteilles d'un hardi vin blanc par demi-douzaines. J'ai fait le tapage. J'ai prétendu je ne sais trop quoi. Gela revenait à dire qu'il me serait facile de coucher... même avec cette Marie-Rose... Entendez cette vantardise d'ivrogne!... Il n'y avait qu'à en rire... Mais le Démon était présent... Il s'appelait « le Basset ». Il n'a pas perdu l'occasion. Il s'est hâté de me ricaner au nez en disant : « Ce n'est pas là un gibier de facteur. »
Voilà les paroles qui sont cause de tout !...
Là-dessus en effet je me suis rebiffé... J'ai crié fort. J'ai braillé jusqu'à ce qu'un pari fût établi : je coucherais avec la Marie-Rose, et le Basset payerait vingt-cinq bouteilles de bon vin !...
... Le lendemain il ne me restait de tout cela qu'un fichu mal de tète. Quant à songer au malheur de Marie-Rose... non, ma foi !... Il me restait assez de cœur pour être honteux de moimême, et voilà tout !... Mais le hasard criminel la plaça sur mon chemin, alors qu'elle pouvait si facilement être partout ailleurs.
... « Hé ! — me direz-vous — de qui parlezvous donc?» Or, voici... Quelque trente ans avant tout cela, un homme, qui n'avait rien à lui que sa figure de brave homme, était venu faire des journées dans le pays. Il venait de terminer sept ans de régiment pour un de ses frères. Il les avait faits par pure tendresse pour un aîné pas très portant. Ensuite de quoi il s'est établi, ici, dans le pays. Il s'est marié. Il a ramassé un petit quelque chose. C'est tout simplement ce Firmin Xoret, qui se rendit acquéreur de notre maison. Il avait de la barbe... de l'entrain... mais il fai-
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sait un peu trop le glorieux, et s'en croyait. Sa fille était la brave enfant dont nous parlons. Elle avait l'estime du pays ; et tout aurait très bien marché sans doute pour elle, si je n'en étais pas venu à la rencontrer.
C'était donc par un beau matin d'avril et à la sortie du bois de Pennecières. Il y a là une traverse avantageuse. On coupe au court. Tout en marchant gaillardement à travers bois, j'entendais, aux champs de Prandin, une gaie chanson de fille... Une jeune sans doute?... La voix était fluette, mais un bon petit cœur devait battre par là-bas, car ces simples mots: « Où vas-tu, jeune cheviière?... » étaient tout frémissants de courage, et d'une résonance tendre qui en disait long... C'était Marie-Rose.
La jouvencelle faisait paître. Près d'elle, la chèvre, d'un air de malice boudeuse, mordillait les viornes dans sa barbiche. Un bon grand chien, tacheté de gris, aux yeux sérieux, allait et venait d'un air avisé et loyal. A ma vue, il donna deux ou trois coups de voix ; puis me méprisa, et s'en alla quereller la chèvre, qui donnait son attention aux blés verts.
Sur ceux-ci brillait le fier soleil du matin. Le ruisseau frétillait avec des écailles. Les petits oiseaux chantaient à bec éperdu. Des tas d'histoires se racontaient par eux dans les feuillages en fête. Et moi je regardais de tout mon cœur Marie-Rose et sa grâce effarouchée.
C'était une charmante figure... un peu mince, un peu étroite, toute prête pour souffrir, semblait-il. Mais le visage était si franc et si pur qu'on s'y serait miré comme dans une source. Il avait de tout petits traits mignons et braves qui auraient tenu dans le creux de la main. Le front était sérieux ; les beaux jeux pensifs et berceurs comme ceux d'une jeune maman... Tout cela bleu et blond!... Moi, je regardais sans mot dire, ému de voir devant moi tant de grâce, et quelque chose que je devinais caché dans l'ombre de l'être : un charme qui m'arrêtait gravement.
... Gênée démon silence, elle prit un air fâché et appela son chien. La bête accourut avec fougue, et entoura sa jeune maîtresse de ses grands bonds souples et silencieux.
... « N'ayez pas peur, Marie la Jolie!... fis-je tout bonnement.
— Et de qui aurais-je peur ? riposta-t-elle avec une sorte de méprisance fiérotte.
— Ah ! Jeunesse ! Voilà bien vos gentilles crâneries !... Hé !... cela va bien à vous !...
— Oh!... croyez-moi : gardez vos finesses pour meilleure occasion, et passez votre chemin. Personne ne vous le dira de meilleur cœur que moi, Gilles Garain... » Et là-dessus, elle se reprit à cueillir son herbe pour les lapins.
« Oh ! j'entends !... Vous êtes un jeune juge, mais sévère et juste... Mais dites-moi, petite Marie, vous plaisez-vous dans notre ancien cheznous ?...
— Mais oui, au vrai ! fit-elle en se remettant droit et avec une douceur de ton qui me la rendit déjà chère. Vous la regrettez sans doute, votre maison ?
— Petite Marie ! vous avez fait des merveilles avec le jardinet...
— ...Il était en bien mauvais état, quand on l'a pris... Oh ! je ne le vous reproche pas, ajoutât-elle avec un sourire.
— Petite Marie !... Jadis, quand j'étais jeune comme vous, j'y travaillais de tout mon cœur.
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Je le faisais pour que mes petiotes sœurs trouvent quelque agrément... Je leur cultivais des roses: les gueuses m'ont payé en épines...
— Oh !... Gilles ! Je ne donne pas raison à ceux qui vous ont fait tort.
— Ceux-là... petite fille... c'étaient mes frères et sœurs... J'ai choyé tout cela ; et eux m'ont fait ce que je suis : un bel abruti !... un fameux feignant !... Méprisez moi : vous avez raison. Et si le bon Dieu n'est pas une brute, il en fait autant.
— Oh ! laîsezwous ! fit-elle toute effarouchée. Peut-on parler ainsi ?... Malheureux Gilles, en êtes- vous donc là ? »
Il y avait tant de douleur sur ce mince visage apeuré, que j'eus honte de mon gros mot.
« Pardonnez-moi !... Celui qui a mis sur terre un printemps tel que vous mérite en effet les égards... Mais si vous saviez ce que j'ai eu de malchance des miens... ma pauvre enfant ! »
... Elle le savait. Un attendrissement s'en venait doucement parer à leur insu ses traits mignons. Nous avons causé... Sans m'en apercevoir je gagnais doucement l'amitié du jeune cœur...
Mais cette fois le piège d'amour n'était pas la rouerie d'un complimenteur, le récit d'un glorieux, le panache bariolé et la vantardise imbécile du coq. Il est vrai de dire que j'avais par devant moi quelqu'un autrement plus généreux et fin que mes poules habituelles... Mais c'était ma misérable vie qui réussissait un miracle d'amour rien qu'en présentant sans façon sa sincère gueuserie... Je disais mes peines... ma jeune vie sacrifiée... notre misère d'orphelins...
... Nous n'avons cependant pas parlé très longtemps. Marie... jolie Rose de Mai... s'est remise toute songeuse à sa petite besogne. Car il faut bien penser aux lapins î... Eux aussi font des quatre heures !...
Moi je suis parti, avec dans l'âme une sorte de griserie inconnue... quelque chose de dolent et de généreux qui n'avait pas grand sens.
Maintenant laissons la vie continuer paisiblement comme il se doit dans un petit pays. Laissons les foins s'entreprendre...
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Voici qu'un matin j'apportais une lettre au père Noret. Marie-Rose était là, avec ses jolis yeux de source où le ciel brille avec confiance...
« Où diable allez-vous prendre vos idées?» direz-vous... Car il est bien entendu d'après vous que le paysan a droit seulement à l'âme suffisante pour apprécier le prix des denrées. Il a droit rien qu'aux entrailles du croquant... Sa littérature, c'est d'entretenir le lait chez les vaches et le lard chez les cochons. Pour apprécier la douceur de vivre... la jeunesse universelle d'avril... le miracle de grâce et de sagesse d'une Marie-Rose... il faut sans doute avoir étudié dans une grande ville, connaître des Parisiens et faire la cuisine au gaz. Il est entendu que nous autres paysans, nous devons tout prendre terre à terre et tourner chaque chose à ses petits côtés. Le printemps par exemple serait pour nous une bousilleriede jardinier... la forêt est la boîte à puces du bûcheron... le firmament est la fabrique d'allumettes du bon Dieu, et la nuit est fabriquée toute fraîche chaque soir par un charbonnier.
Eh bien! moi !... je dis qu'il y a autre chose
chez le paysan que la poésie de l'andouille et de la Saint-Vincent !... autre chose dans ses entrailles que la digestion de ses quatre heures!,.. Allez ! allez ! ... il y a bien autant de poésie et de miséricorde chez ceux des champs et du grand air que dans les grands magasins...
... Mais tout cela donc à propos de Marie- Rose!... de Marie-Rose debout devant le jardinet ensoleillé où j'avais joué tout enfant !... Hé oui !... Le printemps avait réussi là, avec les fleurs, de vraies petites merveilles... Les rosiers grandis couvraient le torchis. Une petite allée de carentins trottait entre les groseillers... La gueule-de-loup balançait sa galochette...Le chèvrefeuille était dans tout le caprice de son fleurissement. Une gentillesse avait enguirlandé de capucines portes et fenêtres. Marie-Rose en annonçait la fleur prochaine... « ... Mes lis commencent bien — ajoutait la jeune fille — Mais vous voyez la fin de mes giroflées... Les dahlias viendront bientôt, eux... »
Et toutes ces humbles petites fleurs semblaient dire qu'il y a dans le silence clos d'un petit chez soi les grandes amitiés de la vie.
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... Bien des fois, dans les semaines qui suivirent, je regardais briller au matin ce cher jardinet. . Plus d'une fois Marie-Rose me vit... A cause de son bon cœur elle sut me sourire.
... Rien encore n'avertissait que le mystérieux compagnon s'était joint à nous... celui qui vous rapproche et vous réunit les mains.
... Le soir, en rentrant, j'aimais à regarder le mince brin de fumée roussotte penché au toit des Noret. « C'est la maison de l'honnête homme » me disais-je... Et je méprenais d'amitié pour ce père Noret. Ses yeux vifs et clairs me donnaient confiance. . . 11 était cependant toujours le même broyon, le même bourreau de travail, dont l'entrain semblait dire « feignant » au pays tout entier.
Les moissons s'entreprirent... J'eus un petit con^é, et je vins donner un coup de main à Germain, au bon Germain, qui était resté le paysan dodu et flânocheur. Or, sa femme, engrossée de huit mois, et qui ne s'endurait plus
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dans sa peau, s'en alla un soir rôder dans les cours à la fraîcheur. Elle vit de la lumière aux lucarnes des greniers. Elle y grimpa, et vit. tout son monde de moisson. .. une douzaine de filles... autant de garçons... tous nus comme la main, et célébrant entre eux, à même le foin, à la lueur des chandelles, ce mariage vif et hâtif, dépouillé de paperasses, que la nature connaît... La Matrot cria, se roula, réveilla le pays, et accoucha coup sur coup de deux jumelles... Elle fit tout cela en un rien de temps. Comme elle était i dévote, son mari, pour aider les relevailles, mit son monde trop passionné à la porte.
Mais les moissonneurs partis, les. moissons restaient. Alors le pays indigné vint aider. J'en ai été aussi... Des femmes soignaient l'accouchée. Marie-Rose cuisinait. Et voilà pourquoi deux ou trois soirs de suite, j'ai mangé le fromage de cochon et la soupe au lard à la même table que Marie-Rose. Deux vieilles l'aidaient à casseroler. Alors, dans cette cuisine sans façon qui sentait le lait aigre, la beauté de la jeune fille tranchait si fort qu'on en aurait crié : « Au feu ! » Dans cette tablée, aussi campagnarde que possible,
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cette fine petite avait tous les regards de ces braves gens posés avec émerveillement sur elle. Les vieux surtout étaient ravis. Elle riait et jasait ; et rien qu'à entendre ce rire jeunet, plus d'un sentait en lui se réveiller une jeunesse oubliée... Et le miracle se faisait... qui lève des épaules des anciens le poids des années.
... Mais moi j'avais, je ne sais pourquoi, un cœur troublé et lourd, que l'omelette au lard ravigotait mal.
Or, celle-là nous devina avant nous-mêmes, qui était la créature de l'abandon... La Mailloche eut les yeux jaloux qui voient sans erreur et sans avertissement.
... Elle ne fit pas que voir: elle se fit entendre. Un beau matin, elle ramassa tout bonnement à même les cailloux du chemin, et se mit à lapider Marie-Rose. Elle lui hurla toutes les injures rosses de la ville et des champs...
Marie-Rose qui, paraît-il, tirait un seau d'eau au puits, lâcha tout, laissa choir et se sauva avec épouvante .. Moi, je suis bien vite accouru.
Je suis arrivé assez tôt pour recevoir, à travers jambes, les derniers cailloux du chemin.
Les pauvres Noret étaient chez eux dans tous leurs états. Ils n'en menaient pas large. Leur jardin était saccagé ; leurs vitres brisées. Mais ils n'y regardaient pas... Us étaient tout entiers à leur pauvre fille tremblante... Ils étaient deux à l'embrasser et à la calmer. Tour à tour chacun des deux la chavirait de son côté pour mieux la dorloter. Et ils se renvoyaient ainsi sans cesse la chère apitoyée.
... Dès mon entrée, le vieux Noret me lâcha un gros paquet de sottises. Entendons-nous : ils ne doutèrent pas un instant de leur fille ; mais ils n'avaient pas confiance en moi.
Or, moi, ... voilà que je retrouve du coup la voix étonnante et l'accent inattendu venu tout droit du fond du cœur de l'ancien honnête homme :
«... Voyons ! voyons !... Père Noret!... Etesvous fou ?... Que diable allez-vous craindre ?... Votre fille a dix-huit ans !... Moi, j'en ai trentesix!... Et pensez-vous que je puisse prétendre à une sainte enfant comme celle-ci?... Je n'y ai
pas songé un instant!... Elle non plus !... Mais voyons : ceci c'est la jeunesse !... la gracieuse jeunesse!... Et moi, voyez-moi donc un peu!... »
... J'ai commencé alors à dire tout le mal possible de moi. J'ai même exagéré. Mais le vieux Noret n'y trouvait rien d'excessif... « Certes oui... Evidemment... En effet... » faisait-il en branlant de la barbe, et avec une fâcheuse franchise dans ses yeux clairs... Il abondait dans monsens avec une insistance gênante... Il convenait avec moi que j'étais la pire gouape du pays... Avec moi, toujours avec moi, il reconnaissait que j'étais un feignant et un soûlard... Il me donnait raison quand je prétendais être un coquin... Et quand je parlais de finir mes jours sur la paille, cela lui paraissait l'évidence même...
Nous étions si bien d'accord que j'en étais gêné.:. Mais lui, heureux de s'entendre une fois par hasard avec quelqu'un, parlait d'aller chercher un verre de vin blanc à la cave... C'est la seule fois de ma vie que j'ai refusé de trinquer...
Car, voyez !... pendant tout le temps qu'avait duré ma misérable confession, Marie-Rose
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n'avait décessé de pleurer... Elle semblait presque se débattre entre les deux vieux, comme pour s'échapper d'eux vers un autre être... Elle ne regardait que moi... Sou âme était dans les yeux et pleurait désespérément sur moi... A chacune des accusations où je me meurtrissais moimême,... un sanglot la déchirait... A chaque mot dont je me frappais, se levait vers moi un inoubliable regard... et c'était chez lui, voyez-vous, toute la détresse criante de l'amour !...
Aveugle et sourd eût-il fallu être pour n'y rien voir!... n'y rien entendre!...