CHAPITRE II
Mais voici la journée qui me coûta si cher!...
Ma première erreur, c'est d'être entré au café si bon matin. La faute en est surtout à cette brume d'octobre, qui a la tiédeur engourdissante du coin du feu. Notre petit village, enveloppé dans ce mignon duvet, semblait tout pensif, et un peu penaud comme quelqu'un qui s'endort... Est-ce ma faute si j'étais si peu dégourdi?... D'ailleurs on avait grillé un cochon chez les Charantin,et l'odeur appétissante de ce roussi rendait tout rêveur...
Voyez cependant: je m'échappais déjà... Mais le boucher Cornillont, debout devant le caféTerrasson, cornait pour me rappeler : « Toûtt...
Toûtt... Toûtt... )) faisait la corne de vache... Cela voulait dire : « Reviens prendre un verre!... » J'ai fait d'abord un instant le sourd. Mais la corne sonnait plaintivement. Pour ne pas la trop désespérer, je suis revenu...
... Et nous voici donc, Cornillont et moi, seuls tous les deux, au chaud, dans le café, à côté d'un poêle qui ronflait avec confiance.
Et alors, de vin blanc en vin blanc, nous nous sommes laissé conduire peu à peu vers un doux bien-être rigolard et farceur. Ce gros réjoui de boucher était assis en face de moi avec une trogne si enflammée, qu'on aurait pu y rôtir une entrecôte. Les petits yeux vifs et madrés avaient leur bonhomie canaille. Le nez croche, qui était la joie des bombances du pays, sortait en triomphant d'entre des joues larges et rissolées comme deux dindes embrochées.
Avec un pareil compagnon, il n'y avait aucune résistance possible contre la gaieté d'estaminet, qui triomphe peu à peu de toutes les finesses du coeur. Et en effet, dans la cordialité de ce tête à tête, et conduit par le vin blanc comme par la
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main d'un rossard d'ami, je me suis laissé aller tout doucement à ouvrir mon cœur... à raconter mes amours... les tendresses... les sourires... Tout prenait alors un air rose et grivois... Dans la fumerie songeuse du vin blanc et dans la poésie du ratafia, Marie-Rose elle-même devenait une ç-aie... une délurée... un appétissant brin de fille..
Cornillont riait à se tordre... Son gros rire pétulant parlait par bouffées comme des éternuements... Il chavirait la tête dans des explosions où toutes les dents grignaient, grinçaient et crachaient comme de petites folles. Il ajoutait à mon récit d'amoureux des conséquences effroyables de sans-gêne et de gaieté. Il fallait voir la drôle de cuisine qu'il faisait avec mes tendresses !... C'était à en mourir de rire !... Sa grosse patte me secouait le bras... Il me soufflait au visage des conseils polissons enveloppés d'une haleine empuantie de vermouths : « Hé ! va donc de l'avant !... hé ! bon Dieu, troussemoi bien vite ça î... » Et là-dessus il se montait la tête... braillait de joie... voyait déjà Marie- Rose prête au lait... imaginait là-devant la
figure du père Noret... trépignait de rire... et se faisait un bon sang de tous les diables.
... Et moi-même, à force de boire, je finissais par rencontrer cette philosophie du jean-foutre et du casse-cou qu'on trouve au fond de la sixième bouteille de vin blanc... Je geignais bien encore un peu : « Ah ! si seulement j'étais certain que cette fille-là ne soit pas quelqu'un de tout à fait spécial... un ange !... »
Là-dessus la brute s'esclaffait :
« Un ange !... Bougre d'andouille !... Laisse, va !... Ce ne sont pas des pénitences du Purgatoire qui lui renflent le corsage !... Et je te garantis qu'il y a là chez elle des cuisses et des jambons qui n'ont pas été engraissés rien qu'avec des « ainsi soit-il ! »
... Et puis il y avait autre chose... Gornillont prit l'air malin, l'œil goguenard... Il y avait le pari !... Hé oui ! il me fallait coucher avec Marie-Rose... Ou bien alors payer vingt-cinq bouteilles de bon vin!... En voilà une idée, ce pari-là !... Mais bon Dieu ! était-ce sérieux ?... Sérieux!... Hé oui, hélas!... et Gornillont sut bien
me le dire, en me crachant les injures... J'avais
jusqu'à la Saint-Martin, pas plus... Or nous en étions à la Saint-Charles... Et dans n'importe quel pays du monde, six jours après la Saint Charles, c'est impitoyablement la Saint-Martin... J'avais encore six jours!... six jours !... Grands Dieux ! j'en avais froid au cœur... Six jours !... Vingt-cinq bouteilles!... Et du bon vin encore!... Alors c'était toute la bande des pires crapules que j'allais donc régaler!... Des Vaissin !... Des Cornillont !... Un père Pape!... Ah! misère!... allez donc éteindre la soif chez une pareille bande de gueurlus, qui ont des gosiers d'avaletout-cru!... les vraies bouches à feu de l'artillerie !... C'était au bas mot cinquante francs à dépenser!... Car je connaissais la capacité des gens!... Cinquante francs!... Mais où les prendre?... Et puis se faire foutre de soi ! ...
... Le remède à tout cela cependant était si facile !... pas désagréable même !... Ah ! si Marie-Rose voulait !... Il y en a tant d'autres à sa place pour qui ce serait un plaisir de me sortir d'embarras !... Et après tout, elle,... c'était une jeunesse... une jeunesse comme les autres... fabriquée au tempérament universel de
la mère Eve, qui croquait les pommes pour faire plaisir à un serpent... Oh là donc!... après tout, il y a bien de l'hasard de tout ça !... Quoi!... Un petit instant de familiarité... et ça me paierait mes vingt-cinq bouteilles !...
... J'en étais donc réduit à de pauvres moyens de défense... J'accusais les parents Noret qui étaient toujours sur le dos de leur fille, et qui m'empêchaient de jamais rien entreprendre de sérieux...
Mais voyez !... Cornillont avait là, tout de suite, un moyen sous la main. De ce pas même il s'en irait marchander la douzaine de moutons du père Noret... Je l'accompagnerais. Pendant que le marché se déciderait dans l'écurie, Marie- Rose et moi, nous resterions dans l'intimité. Moi, je ferais de mon mieux... Marie-Rose y mettrait du sien... Et hardi ma foi !... je gagnerais mes bouteilles!...
« Mais... mais... — faisais-je encore avec un peu d'irrésolution — il faut temps pour tout... » Or Cornillont s'engageait à intéresser suffisamment les Noret aux moutons pour leur faire oublier la fille... « Ils seront une heure dans l'écu-
rie — affirmait-il. — A loi d'en tirer parti, si tu as un peu de cœur ! . . . »
En sortant, il nie faisait ses suprêmes recommandations : bien me rappeler ce que valent vingt-cinq bouteilles de franc pinot; et qu'à côté de ces vingt-cinq flacons, pleins de la poésie de la Côte, la meilleure des jolies filles est une cruche avec rien dedans.
Au dehors, Tair vif me ragaillardissait... C'était toujours néanmoins le même automne nonchalant que deux heures avant, avec toujours son ciel engourdi. Mais un petit soleil, dolent comme les vieilles gens, essayait de percer. Pour m'encourager, Cornillont réfléchissait tout haut : « Fichue denrée que la femme! — grognait-il. — Ah! mon vieux !... Ne la ménageons pas !... Elle est comme la crème : plus elle est fouettée, plus elle est bonne !... Bien battue, elle est un vrai beurre. »
Cornillont fit chez les Noret son entrée impressionnante... Le gros père adressa cordialement
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le bonjour à tout le monde, et fit rougir Marie- Rose avec un compliment qui sentait un peu la foire... On nous fit asseoir... Je voulais me retirer; mais Cornillont ne le permit pas... Les Noret achevaient leur goûter... En un clin d'œil, la petite desservit la table... On trinqua. On commença par causer du temps qu'il faisait. On s'accorda pour reconnaître qu'il n'y avait rien à en dire... On s'accorda aussi pour déclarer qu'il n'y avait rien de nouveau dans le pays, et que le prix du bétail était ce qu'il devait être...
Là-dessus, le père Noret vanta ses moutons... Ils étaient beaux, charnus, jeunes et gras comme des* fils de bourgeois... Ah ! Firmin "Noret les avait bien devinés !... Il y en avait de la finesse chez eux !... Néanmoins Firmin Noret était l'homme qui se contentait des prix courants... à condition qu'ils soient assez forts... D'un mot il fit l'éloge deson caractère « tout d'une pièce » ; et d'un doigt avisé il montra ses brevets militaires pendus à la muraille, en faisant une sobre allusion à la franchise et à la g-énérosité des anciens soldats...
Cornillont approuvait sans cesse. La mère
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Noret admirait. Par l'entrebâillement de la porte de l'évier, on apercevait la petite Marie qui, tout en lavant sa vaisselle, profitait du petit retiretoul pour se laisser aller à sa nature de malicieuse. Elle riait de bon cœur, et, en écoutant son père, se faisait du bon sang1 sur le compte des moutons.
... Cornillont, qui approuvait toujours, demanda cependant à voir les moutons. On se leva donc pour une visite à Pétable. Mais Cornillont me déclara sans façon qu'il pouvait se passer de moi, et que j'aie à rester là... Il en avait pour deux minutes à peine, dit-il, car il était pressé... J'en suis donc resté seul avec Marie-Rose... J'avais une bonne heure devant moi, avait promis le boucher... Allais-je en tirer parti ?
Mais le Dieu polisson, né dans les bouteilles, et qui débride la langue, enhardit le geste, s'était enfui de moi... A sa place, il n'y avait plus qu'un amoureux trembleur, travaillé par la flemme et tracassé par le vin blanc. Ce fut pire encore quand Marie-Rose sortit de son retire-tout, et, tout en torchant ses assiettes, s'en vint ajouter
à ma gêne la grâce et le silence d'un sourire qui devinait bien des choses...
... Que vous dirai-je?... Elle a passé, l'heure qui marque dans ma vie!... A côté d'elle, l'heure de la naissance est une braillerie de rien, et l'heure de la mort une gêne aussi légère que le gaz qui quitte sa bouteille de limonade... Ce fut l'heure coupée de silences... coupée de paroles... gracieuse comme trois mois de roses et de printemps...
Et il y a ainsi dans chaque vie l'instant où on est disputé entre le Ciel et la Terre... C'est l'instant où l'on sent que tout ce qui se passe paricibas se passe devant Quelqu'un... On sent souffler sur ses maigres idées... sur son âme crottée... sur son petit bout de courage... le souffle généreux d'un grand Méconnu.
... Et puis après ?... Quoi donc ?... Un Cornillont quelconque s'en mêle... Et alors... patatras !... C'est la culbute... On redégringole du ciel sur terre de tout le poids du derrière... On se retrouve sur le poussier... Les étoiles sont au diable... Et au lieu d'avoir le firmament comme
estrade, on n'a plus pour se porter que des tibias cerclés de varices et emmaillotés de guêtres crottées. Alors la perfection — au lieu d'être le Ciel, le Bon Dieu, une Marie-Rose — redevient l'embonpoint querelleur d'un Cornillont...
Eh bien, voilà ! c'est cela, en deux mots, ce qui s'est passé pour moi !...
... Quelle amitié en effet dans les jeunes yeux qui me contemplaient !... Chacun de ces regards bleus était pur comme une première communion faite en Paradis. . . C'est devant une lumière comme celle-là que se lève sans doute le fantôme du juste.
... Aussi, en face de cela... allez donc vous déculotter !... Je m'en suis bien donné garde.
D'ailleurs, tout ce que je pouvais faire c'était de pleurer de bon cœur les misérables larmes de l'ivrogne!... Marie-Rose les vit, et les comprit. Elle les a néanmoins absoutes d'un regard triste et pardonneur qui était la clairvoyance même... Ce regard disait que j'étais un pauvre Gilles... le pauvre indigne qu'on aime quand même... par pitié.
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Moi alors j'ai tendu les bras vers Marie-Rose; et en sanglotant de désespoir, je lui ai crié mes aveux à tue-tête. Puis tout de suite après ce « Miserere », je me suis mis à déraisonner avec une vraie furie. Ce que je demandais à cette petite Marie-Rose était insensé. Je lui demandais ni plus ni moins que de se marier. Je lui offrais, pour se monter en ménage, mes trente-six ans un peu défraîchis et une belle réputation de soûlard. Et j'offrais tout cela avec le grand sérieux du désespoir.
A ce coup, la petite Marie-Rose s'est prise à pleurer. Les mains jeunettes couvraient le visage, et ruisselaient comme les herbes d'une source. Ces larmes ont fini de me dégriser. Moi qui avais fait la question, j'ai fait alors la réponse. J'ai dit qu'en effet ce mariage n'était pas très avantageux pour elle à cause de mon âge et de mes débauches... Personne ne m'a contredit.
Là se termina la première partie de notre entretien. Le silence qui apaise revint entre nous... Ecoutez un peu ce silence ! ... Voyez comme il est doux !... Mais l'horloge faisait des tic-tac têtus, et nous égrenait, avec la malice hâtive d'une mé-
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canique sans-cœur, les minutes comptées par Cornillont.
Cependant, je n'avais pas remué en vain le fond de mon cœur. Deux ou trois bonnes résolutions me vinrent coup sur coup,
« Marie... Petite Marie... — disais-je — tout ceci n'aura pas été des paroles perdues. Vous le verrez : à partir d'aujourd'hui je serai un autre homme. »
Entendant cela, brusquement elle me tendit la main. Elle n'a rien dit... remarquez-le ! Mais tout ce qui peut se mettre de ferme et de courageux sur un petit visage, était là. La générosité aussi était là... comme chez elle. Vous le diraije?... Les yeux ont ajouté au geste une sorte de promesse.
J'en suis resté là. Il n'a donc rien été dit de formel. Mais la petite main qui serrait fermement la mienne était tout à fait celle d'un être qui me voulait du bien. Rien de plus... C'en était assez... C'en était assez pour redevenir un honnête homme... avec un peu de chance, veux-je dire.
LE VIEUX GAIlAIN 243
« Ne faites pas attention — me dit Marie- Rose, pour dire quelque chose — le ménage n'est pas très en ordre, car j'avais ce matin un peu de savonnage à terminer.
— Mais non — fis-je — tout est propre ici. » Et je regardais cette bonne salle où tous les nôtres avaient vécu. J'aurais donné de bon cœur toutes les aisances que les Noret y avaient mises, et toute la lingerie entassée dans l'armoire cossue, plaquée de ferrures... pour retrouver là le vieux mobilier branlant des Garain : la vieille maie qui sentait le pain frais, les bruchons entassés, la caisse à bois, les brésillements de sarments et les fumeries de queules, dans la cheminée, en face delà famille songeuse. L'hiver, nos gens aimaient cela... faire le cercle en face de l'âtre archi-cendreux, envahi de vieilleries. Jusqu'à la boîte à sel qui — avec son air enfumé et roussi — en disait long sur la foule des temps qui s'étaient passés à cuisiner là une saine vie de famille... Nos deux vieux, rencoquillés dans le coin de gauche, à force d'y ronronner sans idée un bêta de sommeil, en avaient de petites figures cuites. Nous autres petiots avions toute
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notre vie de l'hiver et des soirs réfugiée en gaminant dans l'autre coin. Le chat y était aussi, s'arrangeant de nous comme il pouvait.
Mais aujourd'hui tout est changé. Dans leur furie de propreté, les Xoret en étaient venus à faire du feu dans un poêle. La cheminée avait un paravent en papier peint, et elle était coloriée comme un bonbon anglais. Les murs, blanchis à la chaux, étaient aveugles, muets et sourds autant qu'on peut l'être... Rien d'eux ne racontait plus les temps... quand mon père était fort... quand ma mère était gaie...
« Voyez cependant, Marie !... — faisais-je — il y a eu ici dans ce coin le lit où tout notre monde est mort. »
Et voilà un prétexte tout trouvé pour pleurnicher à l'aise en regardant en moi-même où j'en étais ! Voyez-vous !... des souvenirs — qui traversaient la mort pour moi — venaient m'interroger avec une triste douceur.
Et c'était leur répondre, à eux, que de crier en pleurant :
« Ah! il est grand temps de changer cette misérable vie !... »
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C'était aussi ridée de Marie-Rose :
« Gilles!... Gilles!... redevenez donc un honnête homme, mon ami !... »
— Mon amie Marie-Rose... les anciens qui ont vécu ici me donnent tort... Ils ne seront jamais heureux tant qu'ils me sentiront loin des charrues... Pensez donc à tout le souci qui s'est fait ici à propos des semences !...des denrées!... des rentrées !...
— Oh oui !... Gilles — fît Marie-Rose d'une voix rapide — oui ! Il vous faut reprendre par ici une petite culture !... retourner à la charrue !... »
Là-dessus une idée soudaine lui vint, qui lui éclairait et lui rougissait son cher visage :
« Un jour — reprit-elle avec hésitation — un jour... les parents me donneront tout ceci... Car ils entendent que je continue leur culture. »
Mais elle n'en ajouta pas plus long, et se mit à rougir bien davantage, car elle parlait ainsi de son mariage.
Or, cette simple phrase me donna une vraie émotion. Pour m'en cacher, je dis atout hasard:
« Nous autres petiots couchions dans la chambrette.
— La voici !» — fil Marie-Rose en ouvrant la porte.
La fenêtre et les volets étaient ouverts à un chétif soleil. Ses touchants rayons venaient de bien loin entrer dans la chambrette avec des airs meurtris... Dans un bénitier trempait un brin de buis bénit. . Une image chrétienne toute simplette racontait que la petite Marie-Rose avait fait sa première communion. Une image de sainte était là aussi... prise au grand sérieux par les Noret. Le lit de fer était voilé de rideaux blancs. Sur la commode il y avait un vrai marbre. Là étaient rangées de petites choses sages : un miroir, une boîte de nacre, de petits travaux d'aiguille. La chambrette proprette sentait comme l'odeurd'un bois fané... Sous la fenêtre, le jardinet conservait avec courage des roses attardées et ses derniers dahlias.
« ... Venez ! — fit Marie-Rose en souriant — venez!... Vous avez assez vu ! »
Et d'un petit geste, tout ensemble espiègle et embarrassé, elle me prit la main... Et moi j'ai
saisi et j'ai portée mes lèvres ces chers doigts... Marie-Rose m'a tout simplement regardé sans rien dire. Mais ses doux yeux disaient la confiance... C'était, chez eux, une clarté grave, et une tendresse hardie qui n'avait plus peur.
... Or, c'est à ce coup-là que la porte s'est ouverte devant un Cornillont qui braillait, et un père Noret qui rageait. Ils venaient de discuter dur ; ça se voyait : ils avaient des tètes en feu. Cornillont hurlait :
« ... Oui, c'est le boucher la grande victime de ce pays-ci... Mon père a eu une sacrée idée^ de me mettre là-dedans!... Oh! je n'avais pas la malice à faire ce métier-là !... J'ai le caractère à être volé... ça, je le sais!... Mais il ne faut cependant pas se foutre de moi à outrance, père Noret !... »
Le père Noret tremblait de la barbe et mâchonnait ses mots avec fureur ;
« ... Faut... Faut... Faut... pas non plus se foutre trop de moi !... Je sais encore ce que c'est qu'un mouton. »
Mais Cornillont éclatait :
« Vous savez ce que c'est qu'un mouton, vous!... Vous allez... à moi !... à moi qui fais la vache, le veau et le mouton depuis trente ans !... à moi !... vous allez me montrer une espèce de chien malgracieux qui a un peu de laine par erreur sur le dos... et vous allez me dire d'un air de cafard : « Vlà !... Le v'ià le vrai petit Morvandiot !... »
— Et puis vous !... gros argonnier ! — criait le père Noret qui me prit à témoin — Tenez ! facteur!... Voilà un argonnier qui s'en vient vous enfoncer d'un air bêta un gros pouce dans le
* dos de vos bêtes !... Ça tâte à fond, et ça prend l'air grognon et chagrin pour dire : « Ah !... Je « trouve l'os!... Hé! chien toi-même, va!...
— Oh ! vous n'allez pas recommencer votre querelle ! — implorait la mère Noret déjà aux cent coups. — Tenez ! facteur!... Ces deux sansraison-là... ils ont cependant discuté comme ça pendant une heure !... »
Cornillont crut bon de prendre tout de suite en effet un air exténué et une voix dolente :
« ... Mais oui... mais oui... je lui ai répété plus de cent fois à ce Noret : « Vous avez un
mouton berrichon... Vous en avez un autre qui est le mouton morvandiot...
— Moi, ce que j'ai — criait à tue-tête le père Noret — c'est presque tous primos et primelles...
— Oué la donc ! — hurla le boucher — et les deux vieilles brebis ?... hein !... avec leurs dents usées ?... C'est-y aussi des demoiselles, celles-là?... »
Mais le père Noret devenait enragé :
« Facteur!... venez-vous y tout de suite,
vous... voir si ce n'est pas là le mouton gigoté
tout ce qu'il y a de plus fin !
— Oh ! grands Dieux! — criait la mère Noret en s'en bouchant les oreilles de désespoir. — Grands Dieux!... taisez-vous donc!... Les voilà qui recommencent tel que tout à l'heure!...
— Oui.. . mère Noret, fit le boucher qui reprit du coup son petit ton exténué. Oui... En voilà assez !... Finissons-en !... Je m'en vais... Je suis pressé... Mais c'est en ami que je vous le dis... Noret: vos moutons ne sont pas finis... »
Le père Noret s'était assis et s'épongeait la sueur sur le front :
« Boucher !... fit-il. Vous aviez parlé d'un
prix... dix-huit francs l'un dans l'autre... Est-ce votre dernier prix ?. . .
— Moi î... brailla Cornillont soudain tout réveillé. Moi !... J'ai dit ça?... dix-huit francs?...
— ... Oh ! pour ça vous l'avez dit !... criait la mère Noret, emballée elle aussi tout à coup.
— Tu l'as dit!... Cornillont!... C'est sûr : tu l'as dit, faisais-je moi aussi.
— Ah ! si je l'ai dit !... Mais en êtes-vous sûrs ? »
Tout le monde en était sûr.
« Eh bien. . . alors !... Firmin Xoret... je vais vous les payer.. . ces dix-huit francs...
— Mettez quarante sous de plus », répliqua sèchement le père Xoret.
Pour toute réponse le gros boucher fut pris d'une terrible attaque de toux. Les yeux sortis de tête, il aboyait et sanglotait d'effroyables quintes... Mais toute cette série d'explosions s'accompagnait de petits gestes paisibles qui tiraient les écus d'une bourse en cuir... un à un... pièce par pièce... et les alignait nonchalamment sur le bord de la table. Quand ce fut fini, le boucher prit un ton geignard, mais décidé :
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« Voici votre compte, Firmin Noret. J'y ai mis dix francs de plus. C'est à ramasser par vous... ou par moi... un des deux ! »
Le père Noret hésitait... Mais sa femme et sa fille le poussaient vivement. Alors, d'un air de gène et tout contrit, il ramassa les*écus un à un, pendant que la mère et la fille préparaient un coup à boire.
Un quart d'heure après, nous étions en route pour Noiron. Le cheval énervé trottait avec fureur.
Tout de suite Cornillont m'entreprit :
« Hé ! Gros dégourdi !... Ça y est, hein ?... J'ai vu ça tout de suite à l'air de la fille... Gros coquin !... Raconte!... allons, raconte!... » Mais je n'étais pas d'humeur à rien raconter. Je gardais un sombre silence. Cependant Cornillont, lui, faisait la question et la réponse. Moi, je grognais je ne sais quoi. Le gros boucher s'enflammait là- dessus, riait et se tordait comme
Ibl LE VIEUX r.ARAItt
une rosse... Je l'aurais bien volontiers envoyé au diable... lui et ses bouteilles !...
Mais ma déveine a voulu que nous trouvions au café Grosjean, à Noiron, tous les gueurlusdu pays. Une vente de coupe communale venait de se faire. Les »deux Vaissin en étaient!... et le père Pape aussi !... Pas une crapule n'y manquait. Et Cornillont, à moitié fou, braillait de joie en me poussant dans le café : « Voyez-le ! — hurlait-il — voyez-le !... Tel que ça'., ça vient de trousser!... tenez!... » En a-t-il vociféré, l'animal ! Tout lp village l'entendait crier à tuetête que ça y était!... que les vingt-cinq bouteilles étaient gagnées!... que la fille Noret venait de passer fleur!...
« C'est pas vrai ! » — grondait hargneusement le Basset. Mais Cornillont se fâcha. Sa furie de bon vin l'emportait. Il jurait qu'il avait vu la chose. Et il le croyait !... Mais le Bassetgrognait pour demander de vraies preuves.
Alors Cornillont fut pris par l'effroyable quinte d'un asthme rageur. Il était debout... Le bras levé secouait sur la tête du Basset une patte furieuse, large comme une épaule de mouton. La
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colère et la toux se mêlaient comme dans un fracas de canonnade... La tête cramoisie se gonflait à en éclater... Les yeux étaient prêts à bondir... Et le Basset, tapi sous cette fureur, n'en menait pas large... Il en était blême... Il appela bien vite le père Grosjean, et lui commanda les bouteilles.
Alors je n'ai pas pu résister au plaisir de faire enrager un peu ce Basset... cette rosse qui triomphait toujours : ('Demain — me disais-je — je lui rembourserai ses bouteilles, et je m'expliquerai... Pour ce soir, laissons la petite farce aller... »
Or, plus je buvais ce franc pinot de Gevrey, qui est le magasin de la gaieté, la boutique des délices, un entrepôt pour toutes les consolations... plus je buvais, dis-je,... plus je trouvais la chose farce... Ma gène se dissipait... La langue se déliait... et les bêtises ont fini par sortir chacune à son tour de bête.
Je ne me suis jamais rappelé comment j'étais parti de ce café Grosjean. Je me rappelle seulement que vers le petit matin je rôdais je ne sais
pas comment sur la roule, à l'entrée de Saint- Philibert. J'ai fini par venir m'écrouler au pied d'un petit torchis crotté, à deux pas de chez les Noret... C'est là, qu'une heure après, au grand jour, tout le pays venait me regarder ronfler.