CHAPITRE III
Après ce beau coup j'ai pris une fort sérieuse bronchite. Elle m'a fait garder le lit pendant trois semaines. Ensuite de quoi, l'administration des Postes m'a tracassé de son mieux. Heureusement, cette fois, je n'avais perdu ni le carnier, ni les dépêches.
Mais pendant tout ce temps-là mon histoire avait fait du bruit. Or, qui s'en serait douté?... Marie-Rose avait ses ennemis. Il y a ainsi, dans tous les petits pays, des gens qui trouvent que la grâce et la beauté chez une autre créature sont une insolence pour eux... De son côté, ma vieille ennemie la Mailloche fit des siennes. Il résulta de tout cela que de bonnes âmes, avec des airs hypocrites, trouvèrent moyen d'informer Marie- Rose de tout ce qu'elle aurait dû ignorer. « Ma disez-meu donc ! — lui disaient ces doucereuses
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bourriques — c'est t'y Dieu possible que vous avaint fauté avé ce soûlard-là pour lui faire gagner vingt-cinq bouteilles ?... Ah ! tant pis !... ça s'est dit, ma fille !... » D'autres variaient un peu : « Ah ! qu'on m'ai dit !... Moi, y n'en sais ran ! » Bref, toutes ces guenons et tous ces carnavals de la vertu ont fait tout ce qu'il fallait faire pour que Marie-Rose prît enfin ce désespoir de honte qui la fit mourir à petit feu.
Mais moi j'évitais donc de mon mieux cette pauvre fille. J'écourtais ma tournée dans Saint- Philibert. Bien des gens m'y dévisageaient avec malveillance. Un jour cependant j'ai fait la rencontre de Marie-Rose. Quand je dis « la rencontre », c'est beaucoup dire. Elle rentrait chez elle. Au moment de franchir le seuil, elle s'est retournée et m'a regardé avec stupeur. Hélas !... stupeur aussi chez moi !... Ce que je voyais n'avait plus ni jeunesse, ni sourire. Alors, j'ai reconnu mon ouvrage, et je suis passé en baissant la tête.
... Et nous aussi, passons !... Passons les an-
nées!... Passons-en bien vite trois ou quatre de suite!... Et parlons bas !... J'ai là, à travers l'âme, des souvenirs crochus que je n'aime pas réveiller... car ils ont des griffes, et sont déchirants. Ah! les misérables années .'...Chacune d'elle, avec sur elle ses neiges et ses fiers soleils, se dresse devant moi, et me dit : « J'étais saine et faite comme toutes les autres. J'avais à dépenser avec les courageux trois cent soixantecinq jours et des centimes. J'avais un printemps à tendresses pour les jeunes. J'avais, pour les forts, un été avec les denrées à rentrer !... J'avais par chaque semaine six jours francs et droits pour le travail loyal de la terre, et un septième jour, celui du chrétien, réservé au Bon Dieu et à son généreux fils... Mais toi, qu'as-tu fait de moi, méchant ?... Qu'as-tu fait de mes quatre saisons, gâcheur?... Tous tes anciens ont été des travailleurs !... Leur corps à tous a eu, au jour de la mort, cette usure sacrée que Dieu aime bénir!... Mais, toi, soûlard, c'est le boyau qui travaille et qui s'use!... Attention ! Gueurlu !... »
Et quand je regarde en effet le détail de ces années-là, je revois des jours entiers morts de
boisson, des crapules de nuit. Le cabaret vorace me prenait tous mes sous. Les Vaissin étaient mes amis... Je partageais avec eux des filles de rien que l'enfer de Dijon nous envoyait. Elles venaient vers nous comme elles auraient été au diable, et nous coûtaient à chacun le prix d'une gaufre.
... Et pendant tout ce temps-là, pas loin de moi, marchait vers la mort un petit fantôme de plus en plus dépéri. Marie-Rose en effet continuait de vivre rien que par l'habitude de le faire... Il n'est pas toujours commode de mourir !... La mort ne voulait pas encore d'elle, mais la maladie la travaillait tout son content. Elle toussait... une petite toux sèche, cassante. En un rien de temps elle perdit, non pas seulement sa jeunesse, mais elle cessa pour ainsi dire d'avoir un âge. Elle devint jaune et voûtée, s'habilla en vieille, prit fichu, et fit pitié.
... Eh bien ! cependant... il se trouva encore deux vieilles voraçons pour dire : « Aile est peu te maintenant... a se ressent d'avoir fauté. » La pauvre fille eut même à se plaindre des siens.
Les deuxNoret étaient en effet ahuris de désespoir. Ils n'y comprenaient rien, et ne savaient à qui s'en prendre. A tout hasard, le vieux me montrait le poing d'un air féroce. Ils en vinrent à douter de leur fille. Ils l'auraient même malmenée... On me l'a dit... Je n'en sais rien...
Or donc, tout comme tout le. monde, j'eus l'occasion de l'apercevoir ainsi, cette Marie-Rose... J'eus beau faire désormais... A n'importe quelle heure du jour... à n'importe quelle heure de la nuit... celte figure de détresse était là... présente près de moi comme un fantôme, vous dis-je. Ma seule ressource était d'entrer au café. Là en effeUelle n'entrait pas. Mais quand je sortais — toujours pris de boisson d'ailleurs — à peine le seuil franchi, je retrouvais ma compagnie, et celle-ci m'accompagnait plus fort que jamais...
Vous me direz que tout cela c'est manière de parler... D'accord !... C'est entendu !... Mais cependant vous ne m'ôterez jamais del'idée, que parfois, à deux ou trois reprises, la Marie-Rose qui me tracassait de sa société était en chair et en os. J'ai eu là deux ou trois histoires frémis-
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saules auxquelles je n'aime pas trop m'attarder. Je vous le dis : cela ne pouvait pas durer ainsi.
ISn beau jour, le père et la mère Noret étant tous deux partis, l'un aux champs, l'autre à Gevrev... j'ai pris mon courage à deux" mains. Je suis aller trouver cette Marie-Rose. Elle cassait du fagot dans le bûcher. Elle n'eut point l'air étonné de me voir, et continua son travail. Elle cassait ses séchons d'un air si épuisé, si dolent... que je m'attendais à voir les bras tomber eux aussi en morceaux... Il n'y avait plus là qu'une pauvre figure ravagée par le souci et par la jaunisse... et qui s'encadrait, tout effarouchée, dans un rien du tout de fichu.
« Hé bien! fifille — lui ai-je dit pour dire
quelque chose — il paraît qu'on a souffert l'été dernier?... »
Elle me regarda d'un air hébété ; puis haussa les épaules, et se remit à fagoter tristement.
« Hé !... Je vous dis ça comme ça... — je bredouillais, car les mots ne me venaient pas — ... je vous dis ça... c'est surtout pour que vous me laissiez tranquille. Pourquoi par exemple
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être venue me tracasser jusque chez les Sylvain- Jossand, pendant qu'on faisait le vin ?... Je me suis levé de table pour vous crier de ne pas entrer : tout le monde m'a cru fou... »
Elle me regarda de nouveau... avec une vraie stupéfaction cette fois... Puis elle haussa encore une fois les épaules, et se remit toujours à son même fagotage. Moi, je suis resté un instant tout coi... Puis, je suis parti.
Cependant l'idée de cette Marie-Rose dépérie et indifférente me travaillait et me meurtrissait déplus en plus fort la cervelle. J'en vins à craindre pour la solidité de celle-ci. La nuit, des cauchemars me réveillaient et me jetaient hors du lit, tout tremblant et tout penaud. Je voyais de drôles d'animaux. Chaque nuit je me débattais sans succès avec des bandes de vipères auxyeux exaspérés. Une nuit, j'eus affaire à mon vieux cheval. J'étais seul à seul avec lui, au fond d'une grande cave, quelque part au centre de la terre. Il était tout blanc. Et cette fois il avait bien en effet l'entrain de la Carriote. Il paraissait fort en colère. Ses yeux étaient en feu. Il avait aux naseaux une bave rageuse, et un rictus de fureur
lui retroussait hargneusement les babines. Vous voyez l'intéressant tête-à-tête !...
Pour calmer cela, je buvais de mon mieux. Mais rien n'y faisait. Au contraire même. Chacun sait cependant que le vin fortifie. Or... moi... voyez: la boisson m'avait tout endolori. J'avais le nez rouge, les yeux cuits, la gorge frite, et il me semblait avoir legarguilleu tapissé de braises jusque dans l'estomac. Le vin me faisait là-dessus un effet de vinaigre bouillant. Bref, pour me sortir de tous ces embarras-là, il n'v avait guère qu'un moyen : la ribote... Je n'étais vraiment heureux que quand j'en tenais une...
Or, c'en était une fameuse... de ribote, que je tenais ce soir-là, chez Terrasson !... Parbleu !... Terrasson était un de ces gros paisibles saucissons à pattes qui vous vendraient de la bière jusqu'à vous en faire crever !... D'ailleurs les chaleurs de l'été compliquent tout de suite les quatre heures. Enfin j'avais eu pour m'aider toute la bande... Un Cornillont plein de boisson, enroué, grognon et cracheur... Les deux
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Vaissin, bien calés dans les coins, faisaient, à demi-voix, leurs féroces... Le père Pape rigolait comme un abêti... Le Bufflon rageait... Le papa Colombeétait paisiblement soûl... Mais il y avait surtout un bon Gilles !... un bel ivrogne!... avec de la gueule rien que pour lui... pour moi, quoi!... Je ne vous dirai pas toutes les bêtises qui se sont dites... J'étais debout, le verre à la main, et je braillais une chanson, quand la mère Breton est entrée. Pensez si je lui ai fait de l'accueil!...
« Vlà mon affaire !... J'ai toujours eu idée sur les vieilleries... Voyez ça !... C'est diablement usagé, n'est-ce pas?... Hé bien ! C'est encore amoureux !... Oh ! Fanchette !... tu as beau prendre un air grinchu de rince-bouteilles !... Hé! chérie, va ! »
Mais la méprisante Fanchette causait avec la Terrasson. Les deux femmes se parlaient gravement... En s'en allant, la Fanchette s'arrêta pour me faire les cornes... Sa noueuse figure têtue eut un hargneux mépris.
Alors le papa Colombe :
« Fanchette ! ça ne va pas, hein... par là !...
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— Oh pas du tout — fit la Fanchette d'une voix étouffée... Puis elle reprit — Oh !... voir souffrir pareillement une pauvre petite chrétienne!...Oh!. ..grand Dieu !... Quelle agonie !...»
Moi... impressionné, je demandais de qui il s'agissait.
«... C'est la fille à Noret qui va passer, » nous apprit paisiblement Terrasson.
« ... Tiens!... — disais-je — tiens!... Mais c'est sérieux alors?... Elle aurait donc réellement quelque chose?... Hein! voyez-vous ça!... Elle aurait dû se soigner plus tôt. Prise à temps... »
Mais la mère Fanchette, déjà sur le seuil de la porte, se retourna et me coupa la parole d'un furibond éclat de voix :
« Ah ! gueurlu, va !... Tu as de la chance que le pauvre père ne soit pas ici, devant toi, en ce moment !... malheureux !...
— Moi!... Le père Noret !... Mais c'est ma connaissance !... Ah la la !... Il faudrait même que je le voie... Ce serait poli de lui demander des nouvelles... Ça lui ferait plaisir...
— Hé bien ! — fit ce petit gueux de Fausset
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— je l'aperçois d'ici qui cause précisément... là-bas... sur la place... avec le boulanger deGevrey... Voilà bien le coup de l'appeler ! »
Et parbleu donc !... Tout de suite j'étais sur le seuil à brailler à tue-tête :
« Hé!... là-bas!... Hé! père Noret!... Hé! venez donc!... Venez-vous en donc voire par ici !... »
Et prodige !... le père Noret m'arrivait tout droit dessus... Mais à mesure que s'avançait le malgracieux, ma voix faiblissait de plus en plus, et je mettais une sourdine effarée sur les derniers mots :
« Venez !... Venez donc !... Arrivez un peu qu'on vous paye un verre, et qu'on vous demande des nouvelles ! Il paraît que chez vous la santé n'est pas ce qu'elle devrait être?... qu'on dit !... hein!... hein!...Oué là là!... »
Mais ce « oué là là !... » était hurlé de douleur, car le père Noret était arrivé sur moi, et une poigne d'acier me serrait la gorge...
« Misérable !... Misérable !... » braillait-il... Et il me poussait... me poussait... me secouant comme une drille d'épousseteuse... A trois pouces
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du nez, j'avais devant moi une figure crachante et hurlante, toute noire de fureur...
Je me débattais, je criais, je râlais .. :
« Oué là !... Au secours, bon Dieu !... Père Xoret !... Voyons !... Mais je n'ai rien fait!... rien, que je vous dis !... Je n'ai rien fait de plus que les autres !... Voyons, vous atfssi vous avez été jeune!...
— Misérable — vociféra le vieux furibond — tu appelles cela être jeune ! »
Et tout comme s'il y avait eu de la poudre à canon dans son bras ou la foudre dans le poignet, je fus lancé par lui comme un paquet... culbuté les quatre fers en l'air avec la table, les bouteilles et les verres...
... On me releva tout endolori... tout effarouché... mais en partie dessoûlé...
Or, je n'étais pas quitte... Le père Noret me guettait rageusement, tout prêt à me rebondir dessus... Le papa Colombe s'interposa... Pas commode de mettre le holà!... La fureur du vieux Xoret grossissait de plus en plus...
« Bandit !... Assassin !... — vociférait-il. —
Laissez-moi, père Colombe !... Bon Dieu ! laissezmoi que je saute dessus !... »
Heureusement le papa Colombe avait saisi mon homme à pleins bras !... Heureusement encore le vieux braco était fort comme un gorille!... Dans ces bras-là Firmin Noret se débattait avec des imprécations, colériques d'abord... larmoyantes ensuite.
« C'est un assassin*!... 11 a tué ma fille !... mon enfant !... notre ange !... une petite, voyezvous, qui voulait vivre à toute force, la pauvrette!... »
En disant cela, le malheureux s'était mis soudain à sangloter éperdûment... Ecroulé sur la table, j'en faisais autant de mon côté...
« Ne pleurez donc pas... mon ami !... mon Firmin !... — disait le papa Colombe au père Noret, en le serrant dans ses bras comme par tendresse — ne pleurez pas !... Cette pauvre enfant n'est peut-être pas encore pour mourir !. .
— Oh! monami !..% — reprenait plaintivement le père — ses heures sont comptées à deux ou trois près !.. Un miracle ne la sauverait pas...
— Un miracle !... Firmin !... Et pourquoi pas
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un miracle !... Tous les jours, il s'en fait. Il s'en fait à tort et à travers... Tenez ! il s'en fait même dans le jardinage... Les sécheresses, qui tuent tout, ont des respects pour de toutes petites choses toujours prêtes à périr, semble-t-il...
— Oh ! mon ami ! mon ami ! — geignait le père Noret, qui pleurait à chaudes larmes — il ne lui reste pas un mignon souffle de quoi attendre deux jours... je vous le dis...
— Oh ! alors ! Firmin !... pleurez donc !.. » Et il y eut ainsi cette chose touchante de voir
deux hommes barbus et d'âge, pleurer dans les bras l'un de l'autre...
C'est à ce moment-là que le gros Cornillont eut affaire, lui aussi à son tour, au démon des ivrognes. Il eut l'idée d'offrir ses consolations. Il mit un brin d'enrouement dans sa voix grasse... Voyez un peu !... Un gros farceur qui se fichait de tout !...
« Eh bien î c'est malheureux ça tout de même !... Tenez, père Noret, trinquez un coup pour vous remettre!... »
...Je n'ai jamais vu expédier si vite un verre Je vin à travers la figure de quelqu'un... Le père Noret le claqua comme un coup de carabine dans la pleine lune de Gornillont...
« Foutez-le-camp!... criait-il en empoignant cette fois une bouteille — foutez-le^camp tous!... Chiens! Lâches!... Ça n'a dans le cœur ni mère, ni enfant!... ni Dieu, ni patrie !... Et ça voudrait trinquer avec moi!... avec moi!... Foutezle-camp, vous dis-je, ou j'assomme ! »
Et le petit barbu, grandi d'indignation, tournait une bouteille au-dessus de sa tête, avec un air de maître d'armes et une furie qui firent le vide... Nos gens se sauvaient si vite qu'ils s'en entrabuchaient...
Et ce fut une bien pire bousculade encore quand — m'étant dressé tout debout — je me suis mis à les hurler à mon tour, à leur montrer le poing, à leur crier après avec autant d'entrain que le père Noret lui-même !...
Qu'est-ce qui me prenait? direz- vous... Hé ! il y a dans la boisson — vous le savez déjà — un fâcheux démon... Mais il y a dû y avoir autre chose... A ce moment-là, me semble-t-il, il s'est
levé en moi, du fond du bourbier, quelque chose de généreux qui bravait la mort.
./. Eu tous cas je gueulais ferme!...
« Oui, Noret ! foutez-les tous à la porte !... Ce sont des misérables !... Ce sont eux qui m'ont fait la tuer, vcrtre fille î... Les gueux !... Ils m'ont fait parier que je coucherais avec elle !... avec une mignonne pareille!... Ils auraient voulu cela, eux !... »
Mais à ce coup-là, mes gens, qui avaient trouvé leurs casquettes, s'engloutirent tous par la porte sans même finir de régler les consommations.
« ... Vous vous sauvez!... tas de lâches!... Mais entendez-moi !... Jamais je n'ai couché avec celte jeune fille-là !... Gredins ! il n'y a que vous qui en aviez l'idée!... pas moi !... Malgré les vingt-cinq bouteilles du Vaissin... malgré les vingt-cinq... malgré vous tous... elle est pure comme au baptême : je le jure !... Que tout le pays le sache donc!... Et vous, père Noret! crevez-moi donc si vous avez du cœur!... »
... J'en suis resté là... calmé tout soudain .. arrêté court... en voyant devant moi le père
Noret pâle comme un linge. Il me regardait... Un regard affreux!... La mort, vous dis-je!...
« ... Misérable ! — fit-il enfin, parlant presque à demi-voix et entre ses dents — misérable! Tu es cause cependant que j'ai parfois douté de mon enfant ! »
... Mais le père Colombe — qui avait l'œil — n'eut que le temps de lui sauter après : il allait me bondir dessus !... Le vieux se débattait furieusement... Ses souliers ferrés dérapaient de tous côtés, dans des ruades de rage. Mais Colombe le tenait fort... Il lui laissa ainsi passer le plus gros de la fureur. Peu à peu le désespoir prenait le dessus sur la haine : ce terrible sanglotait... Et il en vint ainsi à une idée dont je pouvais m'arranger :
« Oui !... père Pitois !... Oui, laissez- moi !... Je ne tuerai pas: je vous le promets... Mais laissez-moi le traîner comme un chien près du lit de mort!... qu'il y vienne demander pardon !... pardon à deux genoux !...
— Oh çà — répondit le paisible père Colombe — ça, c'est autre chose... L'idée est bonne : faiteslui crier miséricorde si fort qu'il pourra... Oui !...
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oui !... Ça, c'est à faire !... Tenez ! je vous le rends!... Voici votre homme! »
Le père Noret ne se le fit pas dire deux fois. Il me sauta à la gorge ; et tout vociférant, dans des tressauts de rage, d'injures et de sanglots, il m'entraîna pendu tout débraillé sous son poing féroce. Le papa Colombe suivait avec sa bonasse nonchalance.
C'est dans cet équipage-là que j'ai traversé le village, et que je suis entré dans la maison sacrée où la mort était déjà... attendant son heure.