CHAPITRE IV
J'ai bronché eu franchissant le seuil. Il y avait de quoi. Mais une main terrible me poussait, et je suis entré.
Je n'ai d'abord rien vu, rapport à la pauvreté de la lumière. Les premières ténèbres étaient déjà là. Le soir les apportait... un soir, voyez-vous, qui avait comme des larmes dans les yeux. Oui... tout de suite... dès l'entrée... nous avons été, pour ainsi dire, saisis par une sorte de silence encore inconnu. Alors, comme au commandement, notre cœur à tous trois désarma ; mon bourreau me lâcha ; j'ai redressé la tète ; et, c'est avec des yeux presque chrétiens que je regardais l'ombre, sérieuse comme le Christ, qui m'entourait.
Lanière Noret était debout près du poêle. Elle croûtait et sucrait une tisane. Rien chez elle ne
semblait indiquer la grande douleur. Elle était, cette femme, toute à son affaire. Elle ne prit pas irarde à nous.
Près d'elle, presque à ses pieds, il y avait un murmure... la frêle jaserie... C'était un petit enfant, dans les cinq ans. Il jouait là, et faisait rien qu'avec lui seul ce léger brin de causette qui met une vie mignonne chez les jeux des tout petits.
Dans le fond de la salle, la porte de la chanibrette était ouverte. Il y avait là un carré de lumière... Oh! une pauvre lumière touchante qui tirait à sa fin !... On ne voyait pas la scène de souffrance qui se passait dans cette chambrette. On n'entendait pas davantage. Mais on devinait !... 0 mes amis !... mes amis*!... peut-être fait-il meilleur s'en aller comme ça que de vivre comme j'ai vécu !...
Mais où en suis-je? Ah ! oui... disons un mot du père Xoret. Hé bien !... le pauvre bougre !... il était bien embarrassé... et de moi, et de lui!... Il m'avait lâché — vous Tai-je dit? — Dans le silence sagronderie s'éteignit. ..Le geste tomba... Il ne sut que faire de son corps brusque aux
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mouvements encore militaires. Il allait et venait avec les allures tortillons que je lui connaissais. Les bras ballants, l'air perdu, il eut deux-trois redressements de tête qui avaient l'intention de signifier de grandes choses. Il s'approcha de sa femme, et l'interrogea à voix basse. Pour toute réponse, elle fit un triste signe de tête, en continuant de remuer le sucre dans la tasse.
Noret alla alors s'asseoir silencieusement sur une chaise, et se prit la tête dans les mains comme un malchanceux. Mais voyez ! il se rappela soudain qu'il avait quelque chose à faire de moi. Il vint, et me montra à sa femme d'un doigt coléreux. Je ne lui en veux pas : il se donnait bien du mal, le malheureux, pour entretenir uue colère qui ne voulait plus de lui.
« Tu vois ce gredin ! — grondait-il — c'est le vrai meurtrier de notre enfant. Il a... Il a... » — Et dans un sanglot déchiré, comme si les mots pour sortir brisaient une barrière : « ... Il est cause que j'ai douté de notre enfant ! »
... Il en resta là : la mère le regardait. Elle n'avait pas douté, elle!... Case voyait bien!... Il y avait sur le chéti visage cette fermeté hau-
taine qui en appelle au Ciel et qui méprise tout le rester La résignation de cette mère en disait long sur ce que sont les chrétiens.
... Alors le vieux prit sa femme dans ses bras: a Louise!... Louise!... sanglotait-il. Je ne sais ni ce que je dis, ni où j'en suis. » La femme embrassait son mari sur le front en lui écartant les cheveux gris. Elle lui donnait là de fières caresses.
Mais du fond de la chambrette, une petite voix nous arriva faiblement :
« C'est toi... papa?...
— Mais oui, mon enfant, c'est moi...
— Viens donc !... » fit la petite voix avec une gaieté dolente.
Le père y alla. Arrêté dans l'entrebâillement de la porte, il regardait son enfant. Pour lui faire risette, il secouait sa tête ravagée, et se forçait à des sourires de bébé, pendant que les yeux lui sortaient presque de tête à force de retenir leurs larmes... Il revint bien vite vers nous ravaler dans sa barbe de grosses poignées de larmes.
Xous aussi, le père Colombe et moi, nous pleurions. Nous nous étions assis dans un coin sans
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avoir même l'idée de nous en aller. Et nous nous laissions aller au chagrin. Moi, je pleurais à demi-voix, mais éperdûment. Le père Colombe, lui, y mettait de la tranquillité comme dans tout ce qu'il faisait. Et sa grosse figure de charbonnier, qui ruisselait de larmes bonhommes, adressait en même temps des sourires guillerets au petit garçonnet joueur. Il n'en faut pas tant pour amener un petiot à vous grimper sur les genoux, et à vous y faire ses aguicheries de bébé.
Mais moi je pleurais comme un misérable. A la fin, hélas !... les sanglots s'entendirent. La petite voix dolente s'éleva à nouveau :
« Oui donc est là qui pleure ? » demandaitelle...
Le père Noret eut un instant d'embarras, en nous regardant, et comme tout stupéfait de nous revoir là.
« Mon enfant — fît-il enfin — c'est le père Colombe...
— Le père Colombe !... Je voudrais le voir. »
Le père Colombe alla donc lui aussi sourire dans les larmes à cette jeunesse qui s'en allait.
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« Cane va donc toujours pas fort — disait le vieil innocent.
— Pas fort — répondait doucement la mère.
— On dit qu'on arrête bien des maladies avec de la centaurée, rien qu'en mêlant un petit doigt d'un jus un peu sucré où on aurait trempé vôtre herbe. Cette centaurée a fait de vrais miracles : on le dit...
— ... On le dit — reprit la mère. Puis elle ajouta — notre malade parle souvent de vous... Elle vous aime : vous la faisiez jouer...
— Mais c'est vrai ça !...
— Il n'y a pas longtemps encore, elle se rappelait avoir été au muguet avec vous...
— Mais c'est bien vrai tout cela!... C'étaiten une fin de mai... Chère fille !... Prenez voir un peu en patience votre mal... »
Je n'en entendis pas davantage, car un coup m'était donné. Voyez donc!... Le petit garçonnet, que le père Colombe avait quitté, s'en était venu porter vers moi sescâlineries... Et malgré le chagrin, il fallut bien le prendre sur mes genoux, ce bébé ... lui sourire... Alors j'ai reconnu
tout à coup celui qui câlinait... Je l'ai reconnu, l'enfant de la Mailloche... le mien!...
Et voyez encore : la Mailloche entra juste à point pour me voir serrer à pleins bras le petit être !... Elle ne me reconnaissait pas d'abord. Elle est venue me regarder sous le nez. Puis soudain... voyant à qui elle et le petiot avaient affaire, elle m'a quasiment arraché des mains le petit être. Elle me montrait à lui, avec une grosse figure exaspérée : c< Fais... fais les cornes à ça!... petiot !... » grondait-elle.
Alors le petit est venu en riant me présenter ses deux petits doigts troussés... Mais il n'y avait point de haine dans le geste du pauvret... rien que du rire, de l'enfantillage, du bon cœur. C'était pour lui prétexte à venir se faire embrasser les petits doigts... Lui aussi m'embrassa, car il voulut regrimper sur mes genoux. Il me plaquait sur les joues de gros baisers, où il mettait tout son courage. La Mailloche, un instant abasourdie, laissa faire. D'ailleurs la malade l'appela. Elle y alla, et nous revint bientôt torchonner la table en sanglotant comme une bonneâme. Comme je l'ai appris plus tard, depuis des mois
elle soignait Marie-Rose avec tout le dévouement du remords et du désespoir. Cela^ne l'empêchait pas de tenir le ménage des Xoret avec goût. C'était une fille qui avait tellement le travail en main, et — grâce à son père — l'habitude du désespoir, qu'elle pouvait tout mener de front : sangloter à rendre l'âme, sans en oublier un coup de torchon aux meubles.
Enfin, M. le curé Thévenin que la Mailloche venait d'aller prévenir, arriva.
a Mes chers amis — demanda- t-il — où en est votre courage de chrétiens ? »
Le père Xoret fit signe que ce courage-là ne le menait pas loin. Mais la mère Xoret joignit les mains, et son visage prit l'air fléchi de la prière. Le curé alla alors vers celle qui l'attendait en paix...
Moi, j'aurais du partir; mais voyez-vous, il n'eût pas fallu avoir de cœur pour ne pas sentir la présence du suprême Pardonneur de l'Evangile. J'ai compris que c'était l'heure — alors ou jamais — de lui crier : « Miséricorde !» Oui, ma place était là!... A genoux sur le carrelage, j'étais un de ceux qui répondaient
« Amen »,à un « Ave Maria... » qui m'entrait pour la première fois jusqu'au fond du cœur. Près de moi, l'enfant, que j'avais renié, me demandait tout gentiment : « C'estle petit Jésus ?... dis?... Il vient chercher la tante Rose?... » Làbas, dans la chambrette, à deux pas, c'est le chuchotement d'une âme sans tache qui s'en va vers la mort en murmurant à mon profit le pardon des offenses... Oh ! jerevois !... J'entends !... Ah ! quel silence !... Personne ne songeait plus à la fin prochaine, aux souffrances, au deuil... C'étaient là les choses humaines. Or quelqu'un de plus grand que tout cela était là, aussi présent que sur toutes les croix. Il était là, avec tous les moyens de sa miséricorde. Et à le sentir ainsi près de soi, on comprenait que la mort, entre ses mains, était une générosité. Écoutez ceci : au moment de la communion, ma pauvre âme, à moi aussi, se leva comme pour prendre sa part du pain du Christ... Elle se leva avec sa misère de toute sorte... Elle osa adresser sa prière... Avec tous les autres, elle osa appeler « Père » l'être de pardon qui était là, sans chair et sans os... tout en esprit...
... Ecoutez encore ceci, et ce .sera tout. Après le départ du prêtre, la petite mourante a demandé qu'on lui apportât le Claudet de la Mailloche... le mien. Elle prétendait toujours, paraît-il, qu'elle avait failli le priver pour à jamais de son père. Or, elle ne pouvait s'en consoler. Avant de mourir, elle voulut donc revoir cette petite tète bouclée. Le dernier sourire de la jeune vie fut pour lui.
Et moi... j'ai osé — oui, je l'ai fait — j'ai osé approcher!... Mais ce qui s'en est suivi, nul n'en saura rien. Qu'il vous suffise de savoir qu'une voix, qui traversait presque déjà la mort, m'appela à mon devoir... Jeanne Mailloche et moi, nous avons en effet obéi à celle qui nous commandait de joindre et d'unir nos mains devant elle...
Mais le père et la mère Noret nous ont demandé doucement de les laisser seuls, dans la suprême amitié de leur enfant et de cette dernière nuit.
Le lendemain, à Gevrey,dèsle petit jour j'étais déjà debout.
Une aube tout comme une autre se levait. Elle
s'en venait avec de petits pas tout gris et tout grelottants, et en cherchant sa route. Et malgré moi je savourais ce matin rougi et frais comme un groseiller mûr.
Bientôt les voix de l'Angelus se sont partout levées des villages et des clochers. Voix de la Terre, elles allaient vers le Ciel où montaient les rayons.
Mais écoutez. Toutes ces voix de courage et d'espoir se sont tues. Il n'y en a qu'une qui persista au loin... Hélas !... Je la reconnais !... Je reconnais ce qui sonne là-bas, par chez nous !... Je démêle dans cette voix égrenée qui vient du pays une rumeur de mort... Et dans l'air ensoleillé, sous le ciel clair, sur la terre des misères, le glas répandit sa désolante sonnerie... Puis il se tut... J'avais compté les tintements : il y en eut vingt-deux... autant que d'années retranchées sur terre. Vingt-deux ans !... C'était tout aussi précis que si notre clocher de Saint -Philibert avait su me parler français, et me dire avec son fort accent de bronze : « Marie-Rose est morte... »
... Et voilà!... Pendant que je regardais le soleil nouveau, celle qui m'a aimé et racheté
était rappelée ! Tout était fini !... Et tout comme Judas, voyez-vous, j'ai vendu le Dieu d'amour, venu sur terre mourir pour moi!... Moi aussi, je l'ai vendu aux brigands et sans les marchander... pour le même petit prix: trente francs .pièce !... Pleure !... Gilles î... Pleure, mon vieux !...
... lié oui ! voici la vie du jour qui recommence sur terre ! Mais à quoi bon ?... Voici les portes qui s'ouvrent !... l'éveil des fermes !... les chevaux vont boire en nonchalant le pas!... les premières charrues sortent en sonnant nerveusement le fer sur la route !... La vie reprend partout !... A quoi bon ? Des grimaces, tout cela !... Car cette terre, où il y a l'aube, c'est le pays où règne le crime et la mort !... On y lue les innocents pire que dans l'ancien temps !... Il y a là-dedans des gens qui souffrent, qui peinent, qui meurent. 11 y a, tant qu'on en veut, des cruautés et des misères. Et si on avait l'oreille fine du Christ, on entendrait de là-bas venir vers soi le murmure de tous les justes qui vous diraient : « Il ne fait pas bon pour nous sur terre ! »
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... J'en appelais donc au seul être possible qui vaille la peine qu'on vive et qu'on meure... « Mon Dieu!... Mon Dieu!... » criais-je... Oui, il n'est pas possible, voyez-vous, que nos douleurs et nos morts se passent comme des crimes de brutes, que personne ne voit et qu'on cache dans la nuit ! Il n'est pas possible que ces prières, où les pauvres gens mettent tout leur cœur, s'en aillent vers un indifférent ! Il n'est pas possible qu'il n'y ait pas quelqu'un pour accueillir une Marie-Rose ! qu'un tout à fait grand Juste ne se lève pas pour elle de ce monde immense où il y a place pour lui !... qu'il ne se lève pas pour prendre dans ses bras inconnus la petite âme, qui vient d'entrer chez lui avec confiance et en l'appelant par son nom... comme un enfant !...
Et alors j'ai fait ce que doivent faire ceux qui ont été créés et mis sur terre... Oui,... sur le bord de la route, et à deux pas d'un pays qui déjeûnait en rigolant... je me suis agenouillé au milieu de la chétite rosée qui brillait en silence autour de moi... Quelque chose se déchirait en moi. Je peux bien le dire : c'est le cœur ouvert
au grand large que j'en ai laissé sortir la prière... « Mon Dieu !... Mon Dieu !... — criais-je — pardonnez-moi... car je vous ai diablement offensé ! »