‹ Le Vieux GarainChapitre 3 sur 18 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Mes débuts dans l'existence sont sans importance. J'ai eu les tracas de tous les petits porteculotte ; et j'ai su tout comme un autre faire enrager les voisins.

Un de ceux-ci — un grand imbécile biscornu qui était frotté d'école — s'était mis dans l'idée de m'apprendre à lire.

Ce voisin était un Michonnet; mais on l'appelait le « Grille-Pattes » ; car son grand travail était de se chauffer au coin du feu. Il passait Thiverau coinde l'âtre chez tout chacun, occupé à présenter à des flammes qui ne lui coûtaient pas cher, des mains glabres qui n'avaient jamais rien su faire et de grands pieds inquiétants qui n'en finissaient plus.

LE VIEUX (iAIJAIN 27

Quand il faisait beau, le Grille-Pattes rôdaillait dans le pays, avec un petit brùle-gueule chevillé au coin de la bouche. Sa grande affaire était alors de bavarder. La tête toujours penchée vers quelqu'un, comme pour lui grignoter le bout de l'oreille, il racontait et racontaillait avec fureur sur n'importe quoi. Tout lui était bon ; et ses» deux ou trois dents jaunes pas difficiles mordaient sur tout chacun, et dévoraient sans malice la réputation des gens. Sa famille lui avait laissé quelques rentes; mais cette grande saucisse grelottante, qui semblait avoir été fricassée dans du vinaigre de cornichons, n'en profitait pas et menait une vie croupie. C'est cependant à cet imbécile que je dois le début de cette petite éducation campagnarde, qui fit ma réputation chez les bonnes gens.

Chez nous, comme dans tous les petits pays, ces bonnes gens ne manquaient pas. Tout par les autres baraques, il y avait de serviables voisines, un peu chiches, un peu poissardes, mais bon cœur au possible, tant que ça ne leur coûtait rien.

Les gens du Haut avaient plus d'arrogance.

28 LE VIEUX C.ARAIX

Ils nous ont toujours un tantinet méprisés. « Saint-Philibert a été bien soutiré — disaientils — toute la lie est par en bas. » Voyez un peu la prétention!... Il faut leur pardonner. Ils avaient de grands besoins, aimaient Dijon et voulaient les chevaux fringants. Or, les années étaient mauvaises et les fermages durs à payer.

Nous avions en effet de nouveaux maîtres. On appelle cela changer son cheval borgne contre un aveugle. Jadis, en effet, le paysan a été sous la servitude d'une^noblesse dépenaillée, hardie et gaie. A part sa fine blague insolente et son art sans-gêne de trousser les filles, il faisait bon la servir. Mais le sans-façon de ces nobles leur coûta cher, et la Révolution les ruina. Ils furent réduits à des domaines grands comme des pièges à rats.

Noyant cela, les gens de ville furent acheteurs. Eux, en effet, au lieu de fêtes, ils avaient travaillé avec Técriture et la langue. A force de calculs, de marchandages et de discussions, ils finirent par l'emporter sur nous tous, nobles et paysans. Alors le pauvre cultivateur apprenait un beau jour que [sa terre — travaillée par lui

du matin au soir et qui lui doit tout — que son bétail, que ses sueurs cessaient d'appartenir à des Clermont-Tonnerre, pour devenir la propriété d'un marchand de fromage ou de parapluies. Et pour mener à bien ce tour, de coquin il avait suffi d'une séance de trois minutes passée par-devant un fouinard de notaire, face à face avec un bout de chandelle moribond et un gueux de clerc assoiffé d'écrire.

Et là-dessus, arrivèrent au pays, dans des cabriolets, des courtauds bedonnants, avec, sous des chaînes d'or, des ventres qui ne se ressentaient pas de la mauvaise année. Ces rapaces-là furent pour nous des personnages qu'on redoutait plus que Dieu. Celui-ci a sous sa direction Pair et le ciel, où il n'y a pas gras à prendre, tandis que le bourgeois de ville était le propriétaire de la terre qui fait vivre. Or, la grande affaire de l'existence pour nous dans la culture, c'est de payer le fermage ; et je n'ai jamais entendu dire que le « Confiteor », même récité de bon cœur, ait parfois tenu lieu de reçu.

Mais remarquez en passant que les gens de

30 LE VIEUX GÀRA1N

ville continuent à être nos adversaires par d'autres moyens. Voyez : toutes les denrées de choix sont • pour eux. A eux les asperges, les raisins précoces, les jeunes cerises, les choux bien pommés. Et quand un veau sait se présenter et ferait bien notre affaire... arrive un boucher, qui nous le charge sur sa carriole et nous l'emmène fournir de côtelettes le quartier Saint-Michel.

Cependant, pour parler de nos affaires personnelles, mon père était propriétaire de sa petite maison, mais tenait ses terres en fermage, à part deux ou trois bouts de champ. Lui aussi plus tard, en 1826, eut affaire à un nouveau maître, Dijonnais comme tous les autres. Pourtant, un moment on se crut bien partagé. Ce nouveau propriétaire était, paraît-il, presque un parent. De son métier, il était suisse de la cathédrale à Dijon. On le crut chrétien. Ma mère, très sensible, pleura d'aise; et ma grand'mère, chez qui l'âge faisait du dégât, remercia saint Philibert en l'appelant tout bonnement par son petit nom et avec une voix d'amoureuse. En outre, le grand-père prétendait connaître notre suisse, et l'avoir même un peu dans sa parenté.

LE VIEUX GAKAIN 31

Il nous déclara qu'on allait pouvoir en prendre à son aise. Vous verrez par la suite ce qu'il en était de cette aise-là.

Pour aujourd'hui, disons simplement que le bedeau, tout bon bedeau qu'il était, avait fait tous les métiers, sauf le bon. Sous la Révolution, il fut un sans-culotte furibond et s'intéressait au coupe- tête de la Guillotine. Mais Page, les écus et l'empereur le calmèrent ; et le roi le rendit dévot. Il ne fut pas le seul. J'ai connu très bien toute la génération des terribles croquants devenus bourgeois par la grâce de la Révolution française. Ils furent d'abord des coupeurs de têtes, qui achetèrent les biens des nobles et de l'Eglise. Puis, sous le premier Empereur, ils prirent du ventre et de l'assurance, eurent des tètes comme des fesses et furent les amis des gendarmes. Quand le roi revint, il ne trouva pas de plus doux cagots.

Par la suite du siècle, j'ai revu cela. Aussi, il faut se méfier de ceux qui défendent sans cesse à outrance les idées du moment, et les Forcent toujours d'un cran plus haut pour mieux y accrocher leur garde-manger.

Mais pour en revenir à mon jeune temps, sachez que chaque petit village eut ainsi son bourgeois. Chez nous, il s'appelait Chabrand. C'était un vieux gueux, blanchi dans la finance, et qui sentait le liard volé et le fripier. Rasé et bedonnant, gras à en bredouiller, il s'avançait la pipe aux dents. La nuque jetée en arrière, il regardait l'univers comme si celui-ci avait été placé sur le bout de son nez en guise d'estrade. Mon pauvre père le saluait très bas.

Mon père en effet était la bonté même, un doux, un timide et un courageux, qui travaillait par amour de la terre et pour ses enfants. Je le revois toujours avec sa figure briquée, penchée de côté, un peu fatiguée, et sur les lèvres, le chétit sourire de ceux qui peinent. Ma mère était une Beaumont, apparentée par un grand-père aux Garain eux-mêmes. Elle était d'Ebarres, près de Saint-Jean-de-Losne, et parlait de la Saône avec presque une tendresse de marin. Cette pauvre chère mère était une femme d'un grand sens, un peu triste, et d'une douceur fiérotte. Ce n'était pas pour rien qu'elle avait les doigts fins et les yeux pensifs. Elle était la chrétienne gra-

cieuseet résolue, mais pas toujours très confiante dans les choses de par ici-bas. Elle avait raison de se méfier. Elle avait à la maison, chez nous, son père et sa mère, deux vieux bien déraisonnants.

J'avais une sœur plus âgée, à qui j'ai fait bien enrager. Cette pauvre Catherine n'a jamais pu sucer un sucre d'orge en paix. Mais plus tard, d'autres petiots frères et sœurs ont pris leur revanche sur moi. Après moi, il en vint en effet cinq autres. D'abord l'Eugène, qui a toujours eu, même étant très jeunet, Tair ahuri d'un petit chiot. Il fut suivi de près par la Marie, une fille, une futée gamine. Après elle, venait le Baptiste, l'enfant sans-façon. Puis voici que vint tout par un beau jour notre Elisabeth, la gracieuse et la mijaurée. Le dernier petiot était le Tiennot, qui fut quelque temps un bon enfant.

Il fallait nourrir tout ce monde-là. Or les années étaient mauvaises, et mes parents s'étaient endettés pour se monter en ménage. Ils travaillaient cependant de leur mieux cette diablesse de terre, rose comme un Peau-Rouge et qui n'a pas plus de cœur qu'un sauvage. Mais les années

J8I6 et 1817 furent des rosses. Pendant ces deux ans-là, la terre ne rendit que de quoi crever de faim : des épis mal mûris, des blés versés et germes. Le Cosaque* maître de tout le pays, y dévorait les cochons. Les foins sentaient le poulailler, et le ciel malgracieux pissa en grelottant tout un été de pluies malpropres. La vigne, qui n'en demande pas tant, creva avec insolence. 1818 fut pire encore. Après un sournois d'hiver et un grimacier de printemps, l'été ramena les rafales et les averses, qui se mirent à mordre dans les blés, jusqu'à ce qu'il n'en restât que du fourrage moisi . On moissonna à coups de fourche, paraît-il, et au mois d'août, on aperçut, dit-on, à Savouges même, des filets de glace sur l'eau des fossés. Mon père et ma mère ont dû à ces années-là bien des soucis. Là-dessus, les petiots leur vinrent... Il fallait s'ingénier. J'ai eu un costume de droguet, qui, bien des fois rebâti et retaillé, est venu, de dos en dos, finir sur le Tiennot. Il y eut certaine culotte passe-partout où on fourrait indifféremment fille ou garçon.

Pour m'apprendre la consolation des misères,

LE VIEUX C Alt AIN 35

on m'envoya écouter le catéchisme du curé de Gevrey.

Ce curé était un grand diable de rousseux et de frisé, branchu comme un chêne, et le caractère comme un buisson. Il n'était pas bon en effet. Ses deux petits yeux canailles et voraces brillaient comme du vert-de-gris.

Quand je suis arrivé, amené par une laitière jusqu'en plein catéchisme, il m'a dit : « Ta mère m'avait promis un panier de pommes... Où sontelles ? »

Là-dessus, il nous a raconté l'histoire des anciens Hébreux, perdus dans le désert, et qui se nourrissaient de petits pains faits avec la rosée du matin. Leur chef, désespéré, s'est jeté la tête contre un rocher. Il en est sorti de l'eau; mais le chef en a gardé sur la tète deux bosses énormes qui flamboyaient dans la nuit.

On n'a pas eu ce curé longtemps. Je ne me rappelle pas son nom, mais de son prénom il s'appelait « Achille » ; et comme il n'avait pas son saint spécial logé au calendrier chrétien, il faisait un peu fête à tous les saints, en ribotant chaque soir.

le vieux <;arain

Il fut remplacé par un jeune vicaire bien endolori et bien souffreteux, mais l'air confiant et quasiment angélique. Il fut tout surpris de me voir lire et écrire tout seul. Alors il m'interrogea, s'émerveilla de trouver, chez un petit rustaud, l'art des répliques. Il me prédit tout de go que je serais curé. Là-dessus, il me chargea de lui servir sa petite messe campagnarde du dimanche matin, à Saint-Philibert. Puis, satisfait il me fit venir trois fois la semaine à Gevrey pour m'y donner de petites leçons, où il y eut un peu de latin. Mes parents en furent très fiers. Mais le bon vicaire était malade de la poitrine ; et il mourut après m'avoir fait faire une première communion édifiante. J'en suis resté là alors, bien embarrassé de ma demi-éducation.

Pour m'employer, moi et mon latin, on me mit au champ-ès-vaches. Alors j'en fus réduit à l'éducation que me donnait mon grand-père.

Il ne fallait pas compter sur la grand'mère. Elle, c'a avait été une bonne petite vieille ingénieuse, avec des yeux clairs, une figure ronde et douce comme une pomme, et qui savait se tré-

mousser sans bruit. Mais elle avait fini par tomber en enfance. Je me souviens d'elle comme d'une bonne boulotte qui faisait le bébé, disait : « pipi », brûlait son crucifix et goûtait à sa crotte. Elle n'a jamais su qui j'étais. Mais elle avait derrière elle une longue vie de travail, et avait su élever dignement ma mère.

Mou grand-père, lui, avait usé toute la malice et le roulage de sa vie à avoir une belle barbe. Le fort de son travail avait été de la sentir pousser. Une grande peur lui était restée de toutes sortes de choses qu'il ne racontait pas. Cette vieille frousse jamais guérie lui agitait la barbe d'un tic tremblotant. Cette barbe et sa grande politesse avec tout chacun étaient les deux seules choses qu'on put dire de bien sur son compte.

C'est cependant à cette féroce andouille que je dois d'avoir été un peu corrigé. Mais j'avais à peine mon dû.

Je ne faisais rien de bon. J'allais au champès- vaches, c'est entendu. Mais, vers les quatre heures, je serrais le village de près de façon à arriver en coup de vent me tailler une tranche de pain à la miche, poser un bout de lard froid

dessus, allonger à côté un cornichon le plus grand possible. Je me sauvais avec cela.

J'en étais là, vous dis-je, et à quatorze ans, je n'étais qu'un grand dégingandé en mal de grandir encore, un essoti dépenaillé, traîneur de flemme, rossard et geignard.

Je ne me réveillais que dans la forêt, comme un marcassin. Là, grisé de grand air et de l'odeur des futaies, je frétillais comme une source. Je prenais du coup un tempérament de jeune drille, des nerfs de serpent, un cœur de petit casse-cou. J'étais le grimpeur, le ravageur et le dévorant, et je savais traquer le bois comme la braconne en personne. Débraillé et arrogant, je m'en allais, de taillis en taillis, débrancher les nids et harceler les couvées.

Quant à mes trois vaches, que j'étais chargé de garder aux champs, elles se sont débrouillées en plaine comme elles ont pu.

A vrai dire, je n'ai jamais connu trois sales bêtes, trois gueuses de créatures, plus rosses. Il y a de bonnes vaches paisibles qui vous broutent consciencieusement le bord du chemin qu'on leur donne, et s'en tiennent là. .Mais mes trois bêtes

étaient autrement révolutionnaires, que cela, et avaient l'esprit farci rien que de maraude.

Je les appelais « Jojotte, Pisserette et Courtes- Pattes ». C'étaient des surnoms de filles du pays. Mais au fond, comme vice, mes vaches étaient pires. Quand elles avaient flairé de leurs grosses lèvres en saucisse les sainfoins d'autrui, j'avais beau hurler et brailler... elles n'en bronchaient pas plus qu'un rocher. A cause d'elles, il n'y a guère eu de luzerne dans le pays qui ne m'ait valu quelque coup de pied au derrière. Elles le faisaient exprès, et n'étaient jamais si heureuses que de me voir en discussion à propos d'elles. Bêtes, feignantes, gourmandes, arrogantes et sournoises... à part cela point d'autres défauts: ni soûlardes, ni bavardes, mais dans le regard l'intelligence d'un fond de bouteille vide. Leur discours était un « mèu... mêu... » qui voulait dire qu'elles se fichaient de tout... Et elles s'en revenaient sans se soucier de moi, quand il leur plaisait, en chasse-mouchant de la queue, et en balançant le pis.

« Voici des bêtes dévoyées », disait ma mère. Mon père me trouvait mauvais vacher et n'en

disait rien de plus. Le pays en pensait pire et plus Ion» ; et il n'était pas gai d'être âgé de quatorze ans seulement et de s'entendre partout appeler « fripouille ».

Mais voici de l'imprévu.

Page 1