‹ Le Vieux GarainChapitre 4 sur 18 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

C'était au début d'août, avec des moissons tardives, de pauvres moissons d'ailleurs, car tous nos blés étaient versés. On rentrait sans cesse, et les grandes voitures à gerbes' s'en allaient cahin-caha, en faisant le gros dos, et en criant de l'essieu tout leur content. L'air était lourd, le soleil mou, un orage pas pressé rôdait sans doute dans les montagnes. On sentait l'odeur de grillé des champs dépouillés, soudain cuits par le soleil. On sentait aussi l'arôme de pain frais du blé mûr.

L'après-midi s'avançait. J'étais aux champsès-vaches avec le Germain Matrot, mon cadet de quelques mois.

Au lieu d'aider le ramassage, nous conti-

auions notre petit feignant de métier, préférant lçs vaches, qui marchent toutes seules, aux gerbes qu'il faut botteler et fourcher.

« Regarde donc ! il y a bien de l'entrain ce soir dans le pays! » me fit ce Germain Matrot.

Depuis déjà un moment, je voyais en effet par là-bas un vague affairement de gens.

« Hé !... fis-je, soudain attentif. Il doit y avoir quelque chose. Regarde !... voici courir ceux du haut!... »

Il y avait une dégringolade de gens sur le petit raidillon... On criait à ceux des champs de venir... On voyait des bras faire le moulinet d'appel... De menus « hôô... ho... hîô... » de voix diverses s'entendaient.

Il n'en fallait pas tant pour nous faire galoper à toutes jambes, avec l'empressement des gosses heureux de voir du nouveau. Mais tout en courant je me pensais avec un peu d'inquiétude : « On dirait que ça se passe par chez nous. »

J'arrive et je reste saisi de voir ces attroupements de gens impressionnés... Il y en avait devant chez nous, d'autres garnissaient la cour des jeunes Juilliard. Là, en face une belle

grange neuve, une haute voiture de gerbes était arrêtée, toute penaude pour ainsi dire de ce qu'elle avait fait. Le cheval était dételé... Et moi j'arrive... et je bouscule pour mieux voir des gens qui me regardent d'un air d'angoisse, en s'écartant un peu trop bonnement... Et j'ai vu ce que tout le monde voyail : de la paille tachée de sang, éparpillée au pied du mur. J'ai regardé comme les autres sans me douter que le sang- qui tachait la paille me tenait de près... Avant que j'aie pu réfléchir, une voisine m'attrapait, et m'étreignait en sanglotant. Et des « Pauvre petit !... Oh ! voyez le pauvret ! » me donnaient la chair de poule.

Un instant après, porté ou poussé — je ne sais plus — j'étais chez nous. Là, je vis, étendu sur le lit, mon pauvre père, aussi immobile qu'on peut l'être dans la mort... Le visage était affreux de pâleur, les yeux stupéfiés; un grand linge, un peu ensanglanté, recouvrait sa poitrine... Il était là, tel que la mort l'avait fait.

Ma mère était debout à ce chevet terrible... la tète et les bras levés au ciel, immobilisés dans un affreux geste de supplication.

« Maman... Papa... » faisais-je en pleurant.

Alors, les gens comprirent enfin leur devoir, et la Céline Jeanniard m'entraîna...

... Au dehors, comme si je sentais déjà l'inutilité bébète des compassions, j'écartais d'un geste la compagnie.

Je suis resté quelque temps, assis sur un seuil, et comme le coeur mort. Je ne faisais rien autre que de cracher sec. Les gens voyaient et s'écartaient, disant : « Il faut laisser le chagrin se faire. »

... Et le chagrin se faisait et se 'défaisait tour à tour, comme chez les jeunes.

On était allé chercher ma sœur Catherine... Elle fit plus de bruit que moi... Impressionné par ses cris, je m'en suis allé rôder dans la cour des Juilliard.

Une trentaine d'imbéciles se répétaient l'un à l'autre des détails archi-connus. Le plus agité était le Grille-Pattes, suant l'importance, gonflé autant qu'un méchant séchon peut l'être... Jugez-en : il avait été le seul témoin de l'ac-

cident, et cela allait rester la gloire de son existence. Il s'empara de moi d'autorité, m'imposa son récit :

a Ton père rentrait la moisson des Juilliard, n'est-ce pas ?... C'est entendu !... Or, tu vois, petiot,... moi, j'étais là... je fumais ma pipe,... ici... à ma porte... tel que me voici... sans plus me biler... et sans me douter de ce qui allait arriver. Mais vois un peu : ton père arrive avec la grande voiture de gerbes... C'est le moment de tourner et d'entrer dans la cour. Il se précipite, court même, saisit ferme la bride, enlève le cheval d'un coup de fouet enveloppant... Et un « Hi oôp... dioî... ieû... êh là... » tourne la voiture d'un seul grand coup... Elle franchit droit la porte dans un cahotement plein d'aisance et de courage... Mais qu'est-ce que je vois alors ?... Eh là, mon Dieu !... la voiture allait droit son chemin... Le cheval, qui avait du sang... qui avait de l'élan... qui avait de la pente... qui avait du poids au cul... continue... continue... Ton père tâche de tourner la bête ; il se roidit à la bride... il braille un « hiôôô... diââ... » presque désespéré,... et puis... ran...

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ran... la voilure lancée raide le cloue au mur avec le brancard en plein à la poitrine... Ton père pousse ce hurlement que tout le pays a entendu... qui n'a servi à rien d'ailleurs... Eh là donc !... les os, les cotes, ont crié aussi franchement que le bois qu'on casse... El je suis arrivé pour voir quoi?... pour entendre quoi ?... voir un dernier gigotement de bras... un visage convulsé et grinçant... entendre un « brrr... brrr... » après lequel il n'y a plus rien eu, et la tète s'est baissée de côté sans rien dire... On appelle cela être tué raide... Ah ! tiens !... je ne me rappelle plus ce que j'ai fait... Le cheval, qui avait le nez sur le sang, bronchait et grinçait les dents... Oh ! ces chevaux vifs !...Mais pourquoi donc ton père, au lieu d'accepter des Juilliard un inconnu, ne s'entendait-il pas avec sa bonne « Margotte », sa bonne jument, presque doucereuse à force d'avoir bon caractère ?... Hein ?... Dis !... Enfin il est venu des gens, je ne sais pas lesquels, qui ont tiré ton père de là... Mais tu l'as vu sans doute?... Ah! un mort, quoi ? Il est bien abîmé, n'est-ce pas?... Oué la donc !... Être la tête d'une famille

aussi nombreuse et ne pas faire attention!... »

Mais voici qu'aussitôt ce récit terminé, M. Chabrand s'amena. Ne vous ai-je pas parlé déjà de ce coco-là ! Mais l'instant est venu de préciser notre imbécile.

Tous les jours en effet, son déjeuner fini, M. Chabrand s'en allait faire un tour de village en fumant sa pipe, et en ayant bien l'air de faire une de ces fortes digestions qui nous faisaient venir l'eau à la bouche. Alors c'était l'heure des enseignements et du boniment. Ce gros bêta apprenait son métier à chacun. Car la culture du pays n'était pas faite à son idée. Il la refaisait donc, mais en paroles. En paroles, il rensemençait les terres, refauchait et remoissonnait à son idée. Avec lui tout devenait superbe et facile : les champs donnaient à pleines gerbes, les prés s'engraissaient, les vaches vêlaient coup sur coup. Tout cela ne lui coûtait qu'un peu de salive, et pas gros de sueur comme un cil. Et devant ce misérable bavard, nos pauvres moissonneurs, déshabillés de chair et empuantis de sueur, prenaient des airs de

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fruits confits el de fraises à la crème, pour répondre avec politesse : « Oui, Monsieur Chabrand... Oui, Monsieur Chabrand. »

Pensez voir alors si le jour n'était pas venu pour lui d'offrir au pays une grande leçon d'enseignement sur le métier de charretier.

Le voici donc de commencer sa comédie ! Les jambes écarquillées comme à saute-mouton, la pipe à la main, l'œil inspiré, le geste grand comme le monde, il dirig-eait sa manœuvre :

« ... Tenez!... voyez!... criait-il, au lieu d'entrer comme ce maladroit en dirigeant droit... j'oblique tout de suite... je rase le pavillon... et voilà !... tenez !... et voilà !... » Et alors avec d'extraordinaires efforts qui gonflaient son visage charnu, il conduisait avec intrépidité une voiture qui n'était pas là, retenait à bout de bras un cheval imaginaire, le tournait avec aisance, et d'un air de triomphe arrêtait alors l'invisible équipag-e : s Vous voyez !... Vous voyez !... clamait-il en conduisant d'une main sûre sa pipe à travers les airs. Vous voyez : j'arrête net !... » Et le bras attelé de la pipe allait... allait... tournait... s'arrêtait... Dieu que

c'était facile !... « Hé oui !... hé oui !... » faisaient avec politesse ceux des moissons, en suivant la manœuvre de leurs pauvres visages grillés...

Or, moi, devant ce niais bavardage, mon cœur s'ouvrait peu à peu à la haine... Je regardais le coquin... Ah ! c'était bien là le croquant avec une bourgeoisie fraîchement peinte sur la crasse !... Ah ! ces bigots d'occasion !... Celuilà, tenez ! s'est chargé seul des réparations de l'Eglise... 11 nous a fait retaper à neuf la barricade du cimetière, recrépir les murs du chœur, rafistoler l'autel avec une ébénisterie de choix... Si le christianisme est une affaire de plâtrerie et de menuiserie, vous pouvez être sûr qu'il n'y a pas eu de plus forts chrétiens que ces gens-là !... Mais s'il s'agit d'une chose qui se passe dans le fond du cœur... alors, n'en parlons plus. Car dans cette solitude-là, les Chabrand vous auraient assassiné le bon Dieu à coups de crucifix pour lui faire rendre la monnaie d'un liard.

Sur le soir, pour me distraire, le Grille-Pattes,

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chargé des démarches funèbres, m'eirïmena à Gevrey. Il m'assaisonna le trajet de réflexions saugrenues. Il s'en allait, fumaillant et crachotant, grand fantôme biscornu, tout joyeux d'avoir bientôt à Gevrey du racontar à faire, du nouveau à apprendre... Il me consolait de sa petite voix chiche: « Petit!... Petit!... me faisait-il avec zèle, il ne faut pas te faire de mauvais sang : la vie, c'est la vie... la mort, c'est la mort... D'ailleurs il faut bien qu'il y ait un bout. »

A Gevrey, il s'agissait d'abord de prévenir le médecin de L'état-civil, le docteur Robilat. Pour cela, on se rendit droit au café Choineau. On y trouva naturellement notre homme attablé à jouer aux cartes avec trois autres cadets de son espèce. C'était un gros gars portant, avec un visage mastoc mal endurant. A notre arrivée, il fit d'abord le hargneux. Aussi le Grille-Pattes s'assit poliment en arrière, mais chaise contre chaise avec lui. Puis, sans trop le distraire du jeu, il commença, d'une faible voix précautionneuse, à raconter l'accident.

Tout en suivant les cartes, le gros docteur

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demanda d'une voix distraite si les contusions étaient graves. Alors le Grille-Pattes souffla l'orage dans sa joue gonflée de jocrisse : « Pou... ou... » Et soudain, se dépoitraillant d'un geste brusque qui effaroucha tout le café, mais sans impressionner ceux du jeu, il montra sur l'animal même comment la poitrine était «écrabouillée... craquée tout au large. » Le gros docteur fit un hochement de tête et prit une bouche en cul de poule qui voulait dire : « Hé !... pas mal ça !... » Là-dessus, il coupa un gros trèfle prétentieux avec un maigre atout sournois, et tout ragaillardi de marquer les points, il nous déclara d'un air guilleret : « Alors c'est un constat... C'est bon... Je descendrai après le dîner... au frais. »

Nous sommes allés ensuite commander le cercueil chez un petit menuisier ébaubi, qui a pris mesure sur notre Grille-Pattes. « Le Garain me venait au menton », lui disait le Grille-Pattes d'un air fiérot.

Puis, on s'en fut chez le curé, où mon compagnon est entré tout seul. Il en est sorti frétillant d'aise.

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« Tu vois, garçon ! disait-il. Ça va très bien. Tout s'arrange... Tout s'arrange... »

Tout en faisant ces diverses démarches, mon Grille-Pattes arrêtait tout chacun dans la rue, et tout fier : « Hé bien !... hé bien !... En voilà du nouveau cette fois !... » Et il fixait son homme avec des yeux qui criaient la gloriole. L'autre interrogeait donc. Mon Grille-Pattes déracinait alors brusquement le petit brûlot chevillé au coin de sa gueule; et finalement y allait de son récit. Après quoi, il y avait un peu de bavardage toujours le même. Le tout continuait par des réflexions relatives aux blés versés. On terminait en se souhaitant le beau temps « pour les rentrées ».

Le Grille-Pattes voulut ensuite entrer clans les cafés « ... car, petiot, il faut bien donner les nouvelles ».

Voyant cela, je l'ai laissé à ses soûleries, et je suis rentré seul au pays. C'est de ce jour-là que par crainte des imbéciles, j'ai commencé d'aimer vaguement les coquins.

... Cependant la nuit «Hait venue. Sous le ciel

plein d'étoiles, chaud et vif, il y avait une vraie douceur à travers champs... Mais à quoi bon?... Et je regardais plutôt avec tristesse toutes ces terres, où mon père avait tant mis du sien...

Pour la première fois pourtant, je m'étonnais de ce silence qui nous tombe du haut du ciel. Ce silence, était-il pas celui de quelqu'un triste?... de quelqu'un attentif ?... Je songeais alors avec émotion à tout ce qu'il y aurait de pitié possible derrière une pareille gravité. Il me semblait que les morts n'étaient plus seuls, que la nuit où dormait mon pauvre père avait ses tendresses.

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