‹ Le vieux Honfleur et ses marins [microforme]Chapitre 2 sur 8 · BIOGRAPHIES ET RÉCITS MARITIMES · texte numérisé non relu

BIOGRAPHIES ET RÉCITS MARITIMES

APPAROC, sieurs de Sainte-Marie et de l'Espiney. — C’est une étude quelquefois difficile, toujours longue, que d'identifier les noms des familles. Dans les chroniques et mémoires, dans les actes publics, les personnages sont désignés constamment par le titre de leur seigneurie, et souvent ce titre change à plusieurs reprises dans le cours d’une même existence, de sorte qu’on éprouve quelque embarras pour découvrir à quelles familles ïls se rattachent. On rencontre cette difficulté en transcrivant

le nom des Apparoc, bizarre dans sa forme et inconnu. L'histoire aurait toujours été muette pour lui si l’on ne reconnaissait, sous une autre appellation, les personnes qui l’ont porté. Il est impossible néanmoins de donner des détails étendus sur les Apparoc, mais en recueillant quelques traits épars on peut en déduire plusieurs faits, autrement ignorés, sur un des membres de cette famille, qui s’est trouvé associé à deux entreprises maritimes dont le retentissement dans leur temps fut très prolongé.

La première est expédition que J.-Fr. de la Rocque, seigneur de Roberval, conduisit au Canada en 1542, et au cours de laquelle il explora le golfe du Saint-Laurent. L’armement s’én fit en partie à Honfleur. Roberval avait pour chef-pilote le célèbre Jean Alfonse, pour lieutenant d’Auxilhon de Senneterre, et pour enseigne le sieur de PEspiney ou Lespinay. Ce dernier séjourna au Canada avec Roberval au moins dix-huit mois. C’est son nom que nous retenons.

La seconde expédition est celle du capitaine Bois le Comte, au Brésil, en 1556. Comme la précédente, elle fut préparée à Honfleur avec l’side des armateurs de ce port. Trois navires la composaient sur lesquels deux cent quatre-vingt-dix personnes s’embarquèrent. Le capitaine de l’un de ces navires était aussi un ?Espiney. L’historien du voyage, Jean de Léry, en fait mention dans sa Relation, quand il écrit : « Après donc que le sieur de Bois le Comte, neveu de Villegagnon, qui estoit auparavant nous à Honfleur, y eust faict équipper en guerre, aux despens du Roy, trois beaux vaisseaux fournis qu’ils furent de vivres et d’autres choses néces-

saires pour le voyage, le dix neuviesme de novembre nous nous embarquâmes en iceux. Le dict sieur de Bois le Comte avec environ octante personnes, tant soldats que matelots estant dans l’un des navires appelé la Petite Roberge, fut esleu nostre vice-admiral. Je m’embarquay en un autre vaisseau nommé la Grand Roberge, où nous estions six vingts en tout, et avions pour capitaine le sieur de Saincte-Marie dit l’Espine, et pour maistre un nommé Jean Humbert de Honfleur, bon pilote, et comme il monstra fort bien, expérimenté en l’art de navigation (1).»

Dans cet extrait, il faut lire : de Saincte-Marie dit l’'Espiné ou l’Espiney et non l’Espine, altération purement fortuite. Mais ce capitaine est inconnu; une question se présente et on se demande tout naturellement : quel est donc ce marin à qui Bois le Comte avait confié le commandement du plus grand des trois navires, portant dix-huit pièces de canon et cent vingt hommes ?

Pour répondre avec précision, les éclaircissements nous manquent encore, aussi ne pouvons-nous présenter notre idée qu’à l’état d’hypothèse. On connaît l’ancien fief de Sainte-Marie, situé en la paroisse du Theil, à deux petites lieues de Honfleur. Une autre terre nommée PEspiney en est voisine. Ces deux propriétés sont désignées aujourd’hui par les mêmes dénominations. Si nous nous reportons au xvI° siècle, divers témoignages historiques, tels que des aveux et des actes notariés, font connaître clairement que les terres de Sainte-Marie et de

(x) Jean de Léry, Hist. d’un voyage en la terre du Brésil, chap. II,

l’Espinay appartenaient à la famille Apparoc, citée dans les Recherches de la noblesse normande. Les membres de cette famille ont, pendant un siècle et demi, pris le titre de : sieurs de Sainte-Marie et de l’Espiney. Nous ajouterons qu’au milieu du xvi° siècle, ils faisaient profession de la religion réformée.

D’après une note manuscrite dont nous donnons le texte plus loin (r), jointe à d’autres informations, nous inclinons à penser que l’on retrouve dans la famille Apparoc l'enseigne l’Espiney qui fut le compagnon de Roberval, et le capitaine de Sainte-Marie dit l'Espiney qui commandait la Grande Roberge. Malheureusement, il ne nous reste aucune pièce qui permette de le distinguer par un prénom.

Quoi qu’il en soit, en suivant notre même idée, nous dirons que le capitaine de Sainte-Marie ne fut pas seulement un marin au service des armateurs de l’époque, il prit part comme soldat aux guerres civiles qui signalèrent en Normandie la seconde moitié du xvi° siècle. Tout porte à croire qu’il fut, à Honfleur, l’un des chefs des protestants. Il est inutile de rapporter comment cette ville fut pillée et incendiée en 1562, maïs nous remarquerons que le sieur de Saint-Nicol, — Hélie Chaudet, — après s’en être rendu maître, y plaça comme gouverneur le sieur de Sainte-Marie, l’un de ses lieutenants, et peut-être l’un des capitaines de ses vaisseaux. C’est à tort qu'un historien (2) l’a nommé « Sainte-Marie-du-

(1) Voyez l’article CHAUDET.

& (2) Borély, Hist. de laville du Havre, I, p. 75.

Mont » ; ce capitaine calviniste était un Apparoc, sieur de Sain.e-Marie et de l’Espiney ; c’était un marin.

Comme marin et comme calviniste, le capitaine de Sainte-Marie appelle donc à un double titre l’attention. Les dépôts des archives nationales de l’Angleterre possèdent de lui une lettre autographe écrite de Honfleur, le 15 avril 1563, au moment où son commandement y touchait à sa fin. La lettre est adressée au comte de Warwick qui était au Havre, tout entier aux soins de la défense de cette ville. Quelques jours après, de Sainte- Marie, dépossédé de son poste par l’ordre du maréchal de Brissac, annonçait qu’il se retirait dans sa maison et qu’il y vivrait fidèle à son parti (1). A-t-il tenu sa promesse, est-il resté l’ami et lallié des Anglais après leur expulsion du Havre (juillet 1563)? Nous n’avons pu le savoir. Mais ce que l’on peut dire, c’est que si ce capitaine se retira dans sa maison, c’est-à-dire dans ses terres, celles-ci étaient situées à peu de distance de Honfleur, et que la maison ou le manoir « de Sainte-Marie » existe encore. La famille, connue sous cette appellation au xvr' siècle, s’est éteinte en avril 1801.

(x) De la Ferrière, La Normandie à l'étranger, p. 123-126.

BarBeL (Les) et PALLIER (Les). — Armateurs et marins, dont le souvenir remonte aux premières années du xvir* siècle et qui joignaient à l’estime dont ils jouissaient parmi leurs concitoyens, la réputation d’hommes de mer. Il y aurait un livre très intéressant à faire sur les anciennes maisons de commerce honfleuraises, sur les comptoirs du temps passé, l’historien et l’économiste y trouveraient une ample moisson de faits les plus curieux sur les opérations du commerce colonial.

C’est au comptoir des Pallier, sieurs du Mont, des Caresme, sieurs de Beaulieu, aux navires des Auber et des Barbel, que, malgré diverses causes de décroissance, le port de Honfleur devait de pouvoir soutenir létat florissant de sa marine vers l’année 1650. Il était notoire qu’en outre des armements pour les Antilles et Terre- Neuve, des embarquements considérables dressés et équipés pour le service du roi s’y exécutaient fréquemment. Pour en juger, on a de précieux documents qui sont les registres de l’ancienne amirauté (1). A toutes les pages, nous y relevons les noms des navires des Barbel et des Pallier : la Marie, le Don-de-Dieu, V Espérance, l Aigled’Or, le Symbole de la Paix, la Sainte-Anne,

(1) Rapports de mer de 1665 à 1681. — Congés de 1636 à 1649 et de 1681 à 1688. Plumitifs des audiences de 1669 à 1671 et de 1694 à 1703.

qui, chaque année, prenaient la route du nouveau monde où s'étaient établies de fructueuses relations.

Nous n’avons à résumer ici ni les entreprises ni les opérations des armateurs honfleurais. Mais il ne sera peut-être pas sans intérêt de rappeler quelques-unes de leurs vicissitudes. On verra quels périls certains les capitaines de marine affrontaient et quelles chances incertaines présentaient leurs voyages.

En effet, la guerre amenait le long des côtes de Normandie un nombre infini de navires légerssortis d’Ostende ou de Flessingue. C’étaient autant de corsaires qui capturaient aisément les navires terre-neuviers. Vers le milieu du mois d'août 1674, un maitre de barque, anglais de nation, Joseph Harris, fut pillé à une encäblure de l’embouchure de l'Orne. Quelques jours après, il déclarait aux officiers de l’amirauté qu’en venant de Londres à Honfleur il avait rencontre dix capres hollandais: et qu’au moins trente de ces corsaires croisaient dans la Manche.

Le filet était tendu ; les capitaines normands y allaient venir se jeter les uns après les autres. Ce fut d’abord Pierre Pallier, maître du navire l’Espérance, parti de Terre- Neuve le $ juillet. Abordé à l'entrée de la Manche par douze capres hollandais, il fut canonné et pris avec son équipage, le 12 août 1674. Les navires de Lucas Bretocq et de Guillaume Berthelot, du port de Honfleur, partagèrent le même sort. Deux autres de nos marins avaient èté plus heureux : Charles Postel, maître de la Marie- Christine, et David Pallier, maître du Symbole-de-la-Paix. Le premier, après avoir fait son trafic aux côtes de l’Acedie, revenait en France ; il avait rencontré l’escadre

de Hollande, dont le moyen navire était armé de quarante à cinquante canons.Onéchangea quelques boulets, mais il était bien évident que le salut était dans la fuite. Jetant à la mer une partie de sa cargaison pour s’alléger, le capitaine força de voiles et vint mouiller sur la rade du Havre, suivi de très près par deux frégates. Le second navire revenait du Canada avec un plein chargement, lorsqu’au large de l’île de Wight, le 22 septembre 1674, il rencontra six frégates de Hollande. David Pallier se prépara à combattre. Alors, ce fut un mouvement général dans son navire. La cloche sonna, le tambour battit, on monta sur le pont, pour s’en faire un rempart, les matelas et les sacs. Quand on en fut là, la nuit venue, notre marin en profita pour s'échapper, grâce à la connaissance qu’il avait acquise des courants, des bancs et des côtes. Le jour arrivé, David Pallier se trouvait à une portée de canon du Havre, il était à l’abri du danger.

Il n’y avait qu’un très petit nombre de marins qui se tiraient d'affaire ainsi. En vain, les navires sortaient la nuit, se mettaient en route le long des côtes et s’effaçaient, pour ainsi dire, dans l’ombre des collines ou des falaises, invisible armée des corsaires déployée en une sorte de fer à cheval les amarinait l’un après l’autre. Quelques-uns ne se laissaient pas capturer sans résistance. C’est ainsi que Jacques de Bellemare, capitaine de lElisabeth, de deux cents tonneaux, attaqué par une frégate de dix canons et de quatre-vingtdix hommes d’équipage, soutint un feu de mousqueterie très vif pendant plus de cinq heures. Bien plus, Jacques de Bellemare et ses matelots repoussèrent

trois abordages. On voit que partout nos marins se montraient des hommes intrépides et fermes dans le danger, et qu'il serait injuste de mettre en oubli la mémoire du plus grand nombre de nos ancêtres. Parmi les marins de ce temps, il n’y en a pas un qui ne fut contraint de lutter contre les corsaires ennemis, de beaucoup supérieurs comme armement, pendant la rude guerre maritime de 1672 à 1678. Cette époque offrirait une riche moisson à l’histoire maritime de Honfleur, maison conçoit qu'ici elle ne peut arrêter longtemps notre attention. Nous citerons encore le fait suivant. Le 30 décembre 1676, Charles Barbel, commandant le navire le Grand-Saint-Pierre, tomba bord à bord avec une frégate hollandaise, à six lieues des côtes d'Angleterre. La frégate portait quarante canons et cent quatre vingt-dix hommes d’équipage. Le vent était favorable, et le Saint-Pierre, forcé par sa voilure, prit une allure plus vive. Mais le vent tomba. Le capitaine Barbel, prêt à livrer combat, fut rejoint par le corsaire qui lui enjoignit d’amener ses couleurs. Sur le refus de notre compatriote, son adversaire le battit de très près à coups de canon; l’équipage français répondit par plusieurs décharges d'artillerie et de mousqueterie. Enfin, la lutte durait depuis le point du jour, lorsque le Suint- Pierre fut capturé à deux heures de l'après-midi. Des matelots de son équipage, six avaient été tués et dix étaient blessés grièvement.

Le promeneur ne passera donc pas indifférent dans une des rues du vieux Honfleur, la rue Barbel, car cette dénomination rappelle le nom de braves marins qui y ont

habité pendant de longues années. Nous citerons André Barbel, qui vivait en 1564, grènetier au magasin à sel ; Jacques Barbel (1590); Pierre Barbel, maître de navires (1639); Charles Barbel, capitaine de navires(1660-1681 ); et un autre Charles Barbel, qui commandait la frégate la Légère, en juillet 1744.

Quant aux Pallier, dont le nom figure en tête du présent article, ils résidaient dans le même quartier. Le plus connu d’entre eux est Nicolas Pallier, sieur du Mont, qui fut d’abord capitaine dans la marine de commerce et devint un très riche armateur. Il faisait profession de la religion réformée. Nicolas Pallier avait une sœur et deux frères. Sa sœur, Judith Pallier, épousa Jacques Bretocq, maitre de navire, décédé en 1683, à l’île de Terre-Neuve. Ses frères étaient : Pierre Pallier et David Pallier, tous les deux capitaines de navires. De 1665 à 1681, ils commandèrent le Don-de-Dieu, V'Espérance, le Symbole-de-la-Paix, la Sainte-Anne et lAigle- . d'Or, bâtiments armés par la maïson de leur frère pour la grande pêche et le trafic des pelleteries au Canada et à Terre-Neuve.

BaussarD (Jean-Bapliste), lieutenant de vaisseau (1), né le 24 janvier 1752, à Saint-Ouen-du-Breuil, canton de Pavilly (Seine-Inférieure), fils de Nicolas Baussard et de Marguerite Gommé.

Nous avons ici affaire à un de ces originaux que la politesse commande de désigner sous le nor d’excentriques. Notre génération n’a pu le connaître, mais ses contemporains, témoins de son exaltation et des mascarades qu’il joua avec conviction et avec sérieux, nous ont conservé les traits de sa physionomie inoubliable. Né pauvre, instruit par charité dans les écoles, Baussard était venu de bonne heure au Havre chercher fortune et il avait choisi la carrière de la marine. Pendant un quart de siècle environ, il s’y fit distinguer par son zèle, son aptitude, ses connaissances théoriques et pratiques. On a de lui plusieurs mémoires parus dans le Journal de Physique et l'Encyclopédie méthodique. Mais il semble que les événements auxquels il s’est trouvé mêlé, que le spectacle tumultueux, violent et sanguinaire d’un régime nouveau lui firent perdre la raison. Il fut hors de son assiette à

(1) Mousse, matelot, pilote, second capitaine au commerce jusqu’en 1777 ; lieutenant de frégate de 1770 à 1785 ; attaché aux classes à Honfleur de 178$ à 1791 ; lieutenant de vaisseau en 1792 jusqu’au mois d’août 1800; capitaine au long cours en 1824.

compter de l’année 1793, époque où il débarqua à Brest à son retour d’une courte campagne; la tête lui avait tourné. Aussi luttera-t-il durant la seconde période de sa vie contre les fantômes de son imagination surexcitée. Caractère bizarre, d’ailleurs, dont le souvenir vit encore parmi la population honfleuraise ; existence étrange que nous allons esquisser d’après l’histoire et d’après les traditions locales.

A peine âgé de seize ans, en 1768, Baussard, décidé à

suivre

Par mille et mille iners l’un et l'autre Neptune,

s’embarqua sur un sloop, l’Aimable-Flore, qui visitait les ports de la côte normande chaque semaine. Au mois de juin 1771, il associa sa fortune à celle du brick l Ajax, bâtiment négrier armé au Havre pour la côte d’Angola. Après plusieurs expéditions de traite, Ajax fut désarmé. Alors Baussard passa successivement sur la Comtesse-de- Virieu et sur l’Arago en 1777 ; ces navires trafiquaient également à la Guinée. Il effectua ainsi, en qualité de pilote et de second capitaine, une série de voyages auxquels ne manquaient ni les dangers, ni les risques, ni les chances diverses. Là se bornèrent ses services au commerce. I] s’enrôla dans la marine royale à son retour en France, en 1778, au début d’une de nos plus grandes guerres maritimes.

Louis XVI venait de reconnaître l’indépendance des Etats-Unis et de signer un traité d'amitié avec la nouvelle république. D’immenses préparatifs avaient été faits depuis deux ans en vue d’une guerre qui devait entrainer

des opérations compliquées et lointaines. L’Angleterre arma deux flottes, l’une à Portsmouth, à la tête de laquelle fut placé l’amiral Keppel, l’autre à Plymouth sous le commandement de l’amiral Byron. Le cabinet de Versailles, de son côté, fit préparer deux escadres, la première à Toulon sous les ordres du lieutenant général d'Estaing, la seconde à Brest avec le comte d’Orvilliers comme commandant en chef. Le 13 avril 1778, d'Estaing mit à la voile avec treize vaisseaux; il avait ordre de rechercher l’escadre de lamiral Howe et de la brûler. Mais l’ordre était tardif. Ce fut seulement le 8 juillet, après une traversée de quatre-vingt-sept jours, que nos vaisseaux laissèrent tomber l'ancre en vue des côtes du Nouveau-Monde. La flotte ennemie, instruite à temps de l'approche de d'Estaing, avait quitté l'embouchure de la Delaware. Contraints de reprendre la mer, les Français ne tentèrent aucune opération de guerre jusqu’au mois d'août 1778. Bientôt après, le marquis de Bouillé s’empara de l’île anglaise de Saint-Dominique et les Anglais se rendirent maîtres, avec la même facilité, de l’île française de Sainte-Lucie, que d'Estaing ne put parvenir à reprendre. Le combat funeste qu’il livra aux batteries anglaises et l’échec qui en fut la suite furent réparés en partie par le combat naval du 6 juillet et la prise de Pile de la Grenade. Ce dernier fait d’armes fut, avec la bataille de Fontenoy et la prise de Mahon, un des trois événements militaires qui, sous le règne de Louis XV et sous celui de Louis XVI, excitèrent le plus l’enthousiasme des Français.

La campagne fut encore signalée par l’échec que subi-

rent nos forces devant Savannah; par les combats du comte de Guichen et du chevalier de Ternay, les glorieux engagements du comte de Grasse contre les flottes anglaises, la prise de l’île Saint-Christophe, la bataille funeste de la Dominique et par tant d’autres événements d’une guerre dispendieuse, dont nous ne pouvons exposer les épisodes sans craindre de perdre de vue notre sujet.

Arrivons donc aux faits qui marquèrent la carrière militaire de Baussard ; ils sont peu nombreux d'ailleurs et d’une importance médiocre.

Un mois après son retour du cap Français, en 1778, il fut embarqué sur la frégate l’Andromaque en qualité de lieutenant auxiliaire. Ce navire armé à Brest et commandé par M. Buor de la Charoullière, avait été d’abord destiné à des croisières ; il y fit quelques prises, puis il fut expédié aux Antilles à l'heure où se déroulaient les événements dont nous avons rappelé plus haut le souvenir. Son commandant était chargé de protéger le commerce et de compenser par des captures les pertes que la marine marchande avait subies.

Après une navigation de huit mois sur les côtes de la Martinique, de Saint-Domingue, de la Guadeloupe et de Saint-Vincent, la frégate l’Andromaque reçut l’ordre d’escorter, concurremment avec le Triton, un convoi marchand à destination de Brest.

Elle appareilla et fit voile pour l'Europe. Jusqu’au large des Açores, la traversée avait été heureuse, quand le capitaine de Buor fit la rencontre d’un corsaire anglais, le Tartare, fort de vingt-six canons et de cent soixante hommes d'équipage. À sa vue, lAndromaque, après

avoir fait le signal de serrer le vent et de forcer de toile, se plaça derrière son convoi. Le combat qu’elle acceptait s’engagea aussitôt et dura plus d’une heure. Le corsaire fut entièrement démâté, criblé de boulets, pris et coulé. La frégate n’eut que deux hommes hors de combat. « Ses officiers et son équipage, écri- « vait le capitaine, s’étoient comportés en braves gens «et bons serviteurs du roy, dont ïl falloit plutôt «ralentir l’ardeur que l’exciter (1). » Quant au lieutenant Baussard, il avait couru, dit-il, les plus grands dangers. Il avait été plusieurs fois renversé dans la batterie et avait reçu de légères blessures. « Sa contenance ferme, «ajoute-t-il, remarquée par M. de Buor, lui mérita des « félicitations et le présent d’une lunette achromatique, « l’un des effets précieux de l’ennemi (2). »

Dans le courant du mois de juillet 1779, à peine débarqué à Brest, Baussard passa sur la frégate la Belle- Poule, dont le nom avait retenti dans toute la France au sujet du combat qu’elle avait souteuu contre lAréthuse l’année précédente. Il s’y distingua par sa hardiesse lors d'une tempête en sauvant l’équipage d’un bâtiment en perdition dans le port de Rochefort.

Au mois de mai 1780, il s’embarquait, à Brest, sur la frégate la Junon, commandée par M. de Kergariou-Loc- Maria, pour une nouvelle campagne aux Antilles. Les divisions du comte de Guichen, de Eamotte-Picquet et du capitaine de vaisseau Du Chilleau y combattaient

(x) Arch. de la Marine. Campagnes. Lettre de M. de Buor, $ juillet 1779. (2) Archives de la Marine. Etat des services du lieutenant de vaisseau

Baussard.

avec succès les forces anglaises aux ordres de l'amiral Rodney. Chargé d’une mission secrète et porteur de paquets pour les gouverneurs et les chefs d’escadre, le capitaine de Kergariou, parti de Brest le 16 mai, arriva en vue de Saint-Pierre (ile de la Martinique) le 13 juin après avoir été chassé par un corsaire. Pendant qu’il faisait route par une brise très faible et se disposait à entrer, trois grands bâtiments, dans lesquels on ne tarda pas à reconnaître des frégates anglaises, furent signalés. Les Anglais manœuvrèrent de telle sorte qu’ils se placèrent entre la terre et la Junon et commencèrent un feu très vif. La position était critique, mais la précision et l’habileté de la manœuvre qui semblaient promettre aux Anglais un succès certain tournèrent contre eux. En effet, M. de Kergariou, auquel les ordres du ministre défendaient d'engager aucune action, continua sa bordée au large malgré le feu de l’ennemi, et essuya ainsi sans riposter plus de cent cinquante coups de canon. Après avoir doublé les frégates anglaises il se rapprocha des batteries de terre qui le protégèrent de leur feu, et il entra dans la rade de Saint-Pierre en tirant quelques coups de canon de retraite (1). Par cette évolution savante, la mission dont la /unon était chargée se trouva heureusement remplie.

Pendant les trois mois qui suivirent, la Junon chassa les croiseurs anglais qui parcouraient les parages de la Martinique; parfois, elle poussa ses bordées jusqu'à trente lieues de terre. Elle parvint, par ses croisières hardies, à

(x) Arch. de la Marine. Lettre de M. de Kergariou, 27 juin 1780.

assurer pendant quelques temps les communications. En outre, elle captura dans ses courses plusieurs navires.

Le 25 septembre, ayant mis à la voile pour poursuivre une corvette anglaise, la Junon lui coupa, d’une seule volée, son mât de hune et sa drisse de pavillon; la corvette se rendit. C’était le Rower, armé de vingt canons et de cent vingt-cinq hommes d’équipage. Mais sa brillante croisière devait se terminer par un naufrage le mois suivant.

Sortie de Saint-Pierre le 9 octobre, ayant à sa remorque la goëlette la Breteuse, chargée des effets de Phôpital de | Saint-Vincent, la Junon touchait à cette île après deux jours d’une navigation calme, quand éclata un ouragan accompagné de pluies diluviennes et d’un tremblement de terre. Les plus anciens habitants n'avaient pas eu d'exemple d’un tel cataclysme. La frégate s’engagea sur les hauts fonds; ce fut en vain que l’on précipita les canons à la mer et que l’on coupa la mâture pour tenter de la relever. Roulée par des vagues monstrueuses, elle | fut jetée à la côte et on ne songea plus qu’à sauver l’équipage. Ce fut le lieutenant Baussard qui y contribua le plus efficacement en portant un grelin à terre« au mépris des flots ». La catastrophe dela Junon fut regardée comme un malheur public (1). Dans ce naufrage, où il faillit périr sur les rochers de Saint-Vincent, le pauvre Baus-

(x) Arch. de la Marine. Lettre de M. de Kergariou, 25 septembre 1780. — Procès-verbal de la perte de la Junon, 12 octobre 1780. — Lettre de l’intendant de la Marine à Saint-Domingue, 1* décembre 1780. — Le comte Thibaud ou Théobald-René de Kergariou, né le 17 septembre 1739, fut pris et fusillé à Quiberon.

sard perdit ses effets, ses mémoires et ses travaux nautiques auxquels il attachait le plus haut prix.

Un autre événement survenu deux mois plus tard eut des conséquences encore plus désastreuses pour lui. Il s'était tiré des flots, il ne put échapper aux griffes des Anglais.

Après la perte de la Junon, il avait été placé sur le Rower, prise qui avait été faite quelque temps auparavant et que l’on avait armée. Cette corvette tint la mer à peine deux mois; elle était capturée par les Anglais le 1$ janvier 1781, et son équipagne conduit à Saint- Christophe. Le lieutenant Baussard, prisonnier sur parole, resta dans cette île jusqu’au 18 septembre suivant.

Rendu à la liberté par un échange de prisonniers de guerre, il fut embarqué comme premier lieutenant sur la corvette le Saint-Louis, armée de quatorze canons et commandée par M. de Revel. C’est avec ce brick de guerre qu'il prit part à un combat livré le 8 novembre 1781 à la frégate-corsaire le Peter-Parker, forte de vingtdeux canons et de quatre obusiers.

Le Saint-Louis était en station à Saint-Domingue lorsque son commandant reçut l’ordre d’éclairer la marche d’un convoi. M. de Revel prit la mer le 23 octobre, et dès le 26 il eut connaissance de deux frégates ennemies qui se glissaient dans le convoi. Le 30 octobre, il le quitta pour rembouquer par les îles Turques. Ce fut le 8 novembre, après avoir enjoint à deux navires qui naviguaient avec lui de gagner un port français, qu’une frégate anglaise se présenta. Nous laissons M. de

Revel raconter cette rencontre et l’engagement qui s’en suivit :

« Le 8, le tems s'étant un peu éclairci, le sr Baussard, mon second capitaine, qui avoit le quart, me prévint que nous avions au vent à nous (babord) une frégate à la portée du canon. Je fis mettre tout le monde à son poste et tins le vent tant pour la reconnaître que pour donner le tems au Pressigny de continuer sa route. ........ A 3 heures, nos vergues se rencontrèrent. Il me héla et me demanda ma couleur. Je lui répondis qu’il eût à medire la sienne. Il me dit : Américain. Et moi : Navire du roi de France. — Amène de la voile, me dit-il. — Je lui répondis qu’il devoit savoir le respect qui était dû au pavillon de mon roi, et que je n’en amènerois jamais que si réellement il étoit américain, et que, s’il me réiteroit cette proposition, je lui enverrois toute ma volée. À cela, il me dit : Bon, mais tu amèneras tout pour la frégate du roi d'Angleterre. — Je lui répondis par toute ma bordée et engageai le combat bord à bord, nos vergues se touchant quelquefois, tenant toujours le vent pour la serrer au feu le plus près possible.

« Elle resta 4 à $ minutes sans me riposter d’un seul coup de canon, le capitaine ne pouvant mener son équipage au combat, car j’étois si près que j’entendois par le moyen d’un interprète tout ce qu’il disoit, de manière que je prévenois toutes ses manœuvres. À la fin, elle fit un feu terrible de ses hunes, ses gaillards et beaucoup de mousqueterie. (1). »

(1) Arch. de la Marine. Extrait du Journal de M. de Revel, et Lettre de M, de Lilancour, du 9 novembre 1781.

L'engagement cessa bientôt, et le Saint-Louis put gagner le Cap Français sans être de ncuveau inquiété. Il avait reçu dix à douze boulets en plein bois et dix-huit de ses hommes étaient blessés; au nombre de ces derniers se trouvait le lieutenant Baussard (1).

Continuant de servir sur la même corvette, Baussard prenait part, en l'année 1782, à l'expédition dirigée par le comte de Grasse sur l’île de Saint-Christophe, ainsi qu'aux combats qui précédèrent la capitulation de cette colonie (12 février 1782). Aux années suivantes, sur la Railleuse et sur le Northumberland, envoyés en croisière, il parut dans les eaux de Saint-Domingue et de l’Amtrique occidentale. Ce fut durant ces dernières campagnes qu’il reçut le brevet de lieutenant de frégate entretenu en récompense de ses services, et qu’il publia sur plusieurs points de longitude certaines observations jugées dignes de trouver place dans l’Encyclopédie méthodique à l'article Cartes marines.

Débarqué à Brest au mois de juillet 1783, il vint au Havre où il se fixa momentarément, « cultivant, dit-il, les mathématiques. » Le 1% août 1785, il fut attaché au commissariat de la marine à Honfleur; il conserva cette position jusqu’au mois de février 1791. Le 1° janvier de l’année suivante, il fut promu au grade de lieutenant de vaisseau; aussitôt il sollicita le commandement d’une frégate dans la Manche, « étant las, disait-il, de contribuer au triomphe de la marine sans en partager la

(x) Le comte de Revel, lieutenant de frégate, commandant le brick de guerre le Saint-Louis, mourut de ses blessures à la suite du combat du

2 juillet 1782.

gloire (r). » Sa demande fut repoussée ; mais il fut appelé au poste de premier lieutenant sur le Léopard, vaisseau qu’un incendie consuma dans la rade de Cagliari (2), puis sur le Commerce-de-Bordeaux, vaisseau de soixantequatorze canons, lequel suivit le contre-amiral Latouche- Tréville dans la mission que cet officier général remplit auprès du roi de Napies au mois de décembre 1792. Baussard, peu de temps après, était de retour à Brest, port dans lequel il resta sans reprendre la mer jusqu’au mois de janvier 1800. À ce moment, il reçut un congé de trois mois qui fut pour lui un congé définitif. N'ayant point été compris dans la nouvelle organisation de la marine arrêtée par les Consuls, il demeura à Honfleur sans emploi. C’est ainsi qu’on lui donna le loisir de travailler à sa carte du golfe de la Seine, à laquelle, disait-il, il avait mis la première main en 1785.

Si le ministre éloignait de la flotte notre lieutenant de vaisseau, ce n’était point qu’on tint peu de compte des services du passé ; cé n’était point qu'on fit peu de cas des anciens officiers. Le nouvel état d’esprit qui s’était révélé chez Baussard expliquait suffisamment et justifiait une mesure qui n’avait peut-être été que trop tardive. Baussard n’avait-il pas troqué l’épée pour la croix; ne se flattait-il pas d’être envoyé pour faire entendre à la ville

(1) Arch. de la Marine. Lettre du lieutenant Baussard az ministre, 12 janvier 1793.

(2) Sur l’expédition de Cagliari, voy. l’article THIRAT,

de Honfleur la voix de la trompette évangélique, à Pimitation de saint Jean-Baptiste son patron ? En présence des faits que nous allons mettre sous ses yeux, le lecteur ne pourra révoquer en doute que les singulières histoires qui ont couru sur l’ex-lieutenant ont eu leur point de départ dans des excentricités accusant ce qu’on peut appeler un désordre nerveux, pour se servir d’une expression adoucie.

Désormais Baussard consacrera son activité à quatre principaux objets : 1° à obtenir la croix de Saint-Louis ; 2° à tenter defaire le tour du monde; 3° à rentrer en possession d’effets et d'instruments laissés par lui à Ténérifle en 1797 ou 1798 ; 4° à convertir le peuple français à la foi de l'Evangile. Quadruple tâche qu’il poursuivit pendant une trentaine d’années, Apocalypse à la main.

En premier lieu, faire le tour du monde après Bougainville était un des rêves que Baussard caressait. On était en l’année 1800. Précisément on équipait deux navires au Havre, le Géographe et le Naturaliste, destinés à une expédition de découvertes. Le commandement du second de ces navires venait d’être confié à Hamelin, nommé capitaine de frégate tout récemment et à qui la fortune souriait pour la première fois. Ce choix excita chez notre lieutenant une envie qui tenait du délire et qui se manifesta par des lettres au ministre de la marine (1), épitres d’une forme extravagante où la prose et la poésie alternaient. Voici l’une des plus bizarres :

(1) Lettres des 3, 5 et 30 août 1800. Arch. de la Marine.

CiroyEN MINISTRE (1),

M'obliger c'est servir notre Auguste Patrie.

Justice en me rendant vous sauvez mon honneur Du dédain accablant de l’insigne faveur

Qui depuis huit années cherche à m’ôter la vie.

J'ai eu beau réclamer, invoquer le Génie

Qui sembloit gouverner et conduire au bonheur Ma Patrie, ses sujets et le marin vainqueur ; Mais partout je n’ai vu que fierté, tyrannie.

Ah! Forfait, juste et bon, relevez mon courage; Envoie-moi parcourir plus d’un lointain rivage. C'est le vœu de mon cœur de servir ma Patrie,

De chanter à jamais, en tout lieu, ton bon cœur Que Minerve a conduit dans le champ de l’honneur Que pour ôter des cœurs la jalousie, l'envie.

Salut et respect.

BAUSsARD.

Il existe plusieurs de ces épitres, toutes analogues ; il est inutile de nous y arrêter.

Mais Baussard était surtout un apôtre, c’est-à-dire qu’il se croyait désigné pour régénérer le monde, pour lui annoncer l’Evangile. Comme letenta plus tard le fondateur du nouveau culte parisien, l’abbé Châtel, il imagina de former une Société de sectateurs pour la conversion des Juifs et des Gentils. Ce fut bien mieux encore quand il se décida à prêcher la Bonne-Nouvelle à ses concitoyens et qu’il donna en plein air de véritables

(x) Lettre du 15 thermidor an VIII, adressée à Pierre-Alex.-Laurent Forfait, ingénieur des constructions navales, membre de l’Académie des sciences, ministre de la marine sous le Consulat, né à Rouen en 1752, mort le 8 novembre 1807.

séances de prédication, en ayant soin de réserver des places de faveur aux amateurs de bonne volonté. C’est sans doute aussi à partir de ce moment qu’il changea de nom. En mathématicien habile, qui jadis avait calculé la différence des méridiens, il forma une opération numérique avec les lettres de son nom de famille et il trouva qu’à l'avenir il devait s'appeler : Jean-Baptiste 1899. Il appliqua le même procédé au nom de Napoléon I‘, qui devint, d’après sa table numérale, le chiffre 2801. Marie- Elisabeth, mère de l’apôtre Saint-Jean, ne fut plus désignée dans les prophéties de Baussard que par le nombre 1225, et M. Lion-Dumontry, maire de Honfleur, par le nombre 1952. Tout cela a l’air d’un conte bleu; les particularités rapportées ici n’en sont pas moins appuyées sur des documents sérieux, et nous renvoyons le lecteur au livret suivant, s’il est curieux de renseignements plus amples :

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